Origines

La fondation d'Halifax remonte à 1749. À cette époque, des Africainsréduits à l'esclavage (voir Esclavage) tracent les routes et construisent une grande partie de la ville. Des documents démontrent qu’une communauté noire, qui compte parmi les premières du Canada, se forme à quelques kilomètres au nord de la ville, sur la rive sud du bassin de Bedford. Cette agglomération prend le nom d'Africville. D'autres preuves suggèrent que certains des Marrons de la Jamaïque (Africains ayant fui l'esclavage), réinstallés par le gouvernement britannique en Nouvelle-Écosse, s’établissent aussi dans le bassin de Bedford en 1796.

Le premier registre public d'Africville date de 1761. Cette année‑là, des terres sont octroyées à plusieurs familles blanches, dont certaines qui auraient importé et vendu des esclaves d’origine africaine. Dès 1836, le chemin Campbell relie le centre d'Halifax à l'agglomération d'Africville. Comme plusieurs familles noires habitent les lieux, le surnom de « village africain » est attribué à cet endroit.Sa population se compose d'esclaves affranchis, de Marrons et de réfugiés noirs de la guerre de 1812. Bon nombre de ces réfugiés sont d'anciens esclaves de la région de Chesapeake, aux États-Unis.

En 1848, William Arnold et William Brown, deux colons noirs, achètent des terres à Africville. D'autres familles les rejoignent et en 1849, l'inauguration de la Seaview African United Baptist Church permet de desservir les 80 résidents du petit village côtier. Surnommée « le cœur battant d'Africville », cette église constitue le centre du village tant pour les pratiquants que les non‑pratiquants. Les principaux événements de la communauté comme les mariages, les funérailles et les baptêmes y sont célébrés. Les vigiles pascales et les baptêmes font la réputation de cette église qui attire tant les Néo‑Écossais d'origine africaine que les Néo‑Écossais blancs. Ceux-ci se rassemblent le long des rives du bassin de Bedford afin de regarder les cortèges de chanteurs parcourir le chemin entre l'église et la mer, où l'on baptise les adultes dans ses eaux (voir Baptistes). Une école ouvre ses portes à Africville en 1883, après que plusieurs pétitions aient été déposées par ses habitants. L'une des résidentes a d'ailleurs enseigné à de nombreux enfants d'Africville avant l'inauguration de l'école municipale.

Des impôts, mais aucun service

Plusieurs résidents d'Africville dirigent des entreprises de pêche à partir du bassin de Bedford. Leurs prises sont vendues localement et sur le marché d’Halifax. D'autres habitants exploitent des fermes, et plusieurs d'entre eux ouvrent de petits commerces à la fin du 19e siècle. Africville devient un refuge contre le racisme que ses résidents doivent affronter à chaque fois qu’ils se rendent à Halifax (voir Préjugés et discrimination). Dans cette ville, les femmes noires ne peuvent espérer trouver que des emplois de domestiques (voir Travail domestique, historique). Quant aux hommes, ils sont confinés à de rares occupations, dont celle de garçon de voiture‑lit dans les trains. Les enfants ont quelques loisirs. Ils se baignent dans l'étang Tibby et s'adonnent au baseball sur le terrain Kildare. L'hiver, tout le monde joue au hockey sur l'étang gelé.

La ville d'Halifax perçoit des impôts à Africville, mais ne fournit aucun service à ses résidents, qu'il s'agisse du pavage des routes, de l'eau courante ou des égouts. En 1854, des trains commencent à traverser le village, en raison de l'extension du chemin de fer. Ce projet entraîne des expropriations et la destruction de plusieurs demeures. Des propriétaires protestent et affirment n'avoir reçu aucun dédommagement pour la perte de leurs terres. Ils craignent également que les trains, qui passent à toute vitesse, posent un danger pour le village, en plus de le polluer. Le chemin de fer occasionne d'autres expropriations en 1912 et durant les années 1940. Au cours de la première moitié du 20e siècle, des services municipaux comme le transport en commun, la collecte des ordures ménagères, les équipements de loisirs et la protection policière ne sont toujours pas fournis aux résidents d’Africville.

Lors de la seconde moitié du 19e siècle, la ville implante à Africville des infrastructures et des industries dont les citoyens blancs d’Halifax ne veulent pas dans leurs quartiers. Une usine de fabrication d'engrais, des abattoirs, la prison Rockhead (1854), un site d'élimination des matières fécales (déchets humains) ainsi qu’un hôpital spécialisé dans les maladies infectieuses (années 1870) sont imposés aux résidents d’Africville. En 1915, le conseil municipal d'Halifax déclare qu'Africville « serait à l’avenir un quartier industriel ». Bon nombre de résidents d'Africville estiment que le racisme est au coeur de cette décision.

Explosion d'Halifax

Survenue en 1917, l'explosion d'Halifax occasionne la mise en veilleuse des plans de transformation d'Africville en zone industrielle. Le sinistre, qui touche principalement le nord d'Halifax, fait aussi des dommages importants à Africville. Une campagne internationale permet de recueillir des millions de dollars en dons afin de rebâtir Halifax. Cependant, aucun montant n’est destiné à la reconstruction d'Africville. Qui plus est, la ville d’Halifax ne réalise aucune évaluation des dommages dont a été victime cette agglomération. Néanmoins, des sources orales attestent que plusieurs maisons ont subi des dommages considérables et qu’elles ont perdu leur toit lors de cette catastrophe. Quatre Africvilliens auraient également été tués par l'explosion, mais on croit qu'ils se trouvaient alors dans la partie nord d'Halifax.

Tout au long des années 1930, les résidents d'Africville ont déposé des pétitions auprès de la ville d'Halifax, afin qu'elle leur fournisse des routes pavées, des services d'eau courante, d'évacuation des eaux d'égout, de collecte d’ordures ménagères, d'électricité, d'éclairage public et de police, ainsi qu'un cimetière. Ces demandes furent toujours rejetées par l'administration municipale.

Au cours des années 1950, Halifax aménage un dépotoir à ciel ouvert à Africville. L'administration avait envisagé d’autres emplacements, mais le conseil municipal trouvait inacceptable, pour ses résidents, d'établir ce dépotoir dans un de leur quartier. Un conseiller municipal avait même déclaré que le dépotoir constituait une « menace sérieuse pour la santé », et qu'il ne fallait pas l'implanter dans le quartier de Fairview (un quartier habité par une population blanche) par exemple. Le conseil vote donc l'aménagement du dépotoir à 350 mètres de l'extrémité ouest d'Africville. Le procès‑verbal de cette assemblée municipale ne fait état d'aucune préoccupation quant à la santé des résidents d'Africville, d'aucune consultation ni protestation de leur part.

Vers les années 1960, bon nombre de citoyens blancs d’Halifax qualifient Africville de bidonville construit autour d'un dépotoir par des éboueurs. Le fait de percevoir Africville comme un bidonville a largement influencé l'adhésion du public à sa destruction.

En 1953, l'école d'Africville ferme ses portes. La Nouvelle‑Écosse met alors fin à la ségrégation de son système d'éducation (voir Histoire de l'éducation). En pratique, cette mesure donne lieu à la fermeture de nombreuses écoles noires et au transport en autobus de leurs élèves vers les écoles blanches établies à proximité. Lorsque les élèves d'Africville commencent à fréquenter les établissements scolaires d'Halifax, bon nombre d'entre eux font face à la discrimination. Dans plusieurs cas, on les réoriente vers des classes « auxiliaires », qui disposent de ressources limitées.

Vie culturelle

Africville était reconnu pour le dynamisme de sa vie culturelle. La localité a longtemps eu sa propre équipe de hockey sur glace, les Brown Bombers. De plus, la Colored Hockey League (CHL) des Maritimes est en grande partie dirigée par des entrepreneurs d'Africville. Les matchs de cette ligue ont attiré des foules importantes tout au long de son existence, de 1895 à 1930.

Durant les années 1960, le boxeur Joe Louis (1914‑1981) visite Africville, tout comme le musicien Duke Ellington (1899‑1974). Alors qu'il se trouve à Halifax pour arbitrer un match de lutte, Louis demande où habite la population noire de la ville. On lui répond qu'elle vit à Africville; il décide donc de s’y rendre. Quant à Ellington, son beau‑père demeure à Africville : le musicien avait donc l’habitude de séjourner à cet endroit lors de ses visites à Halifax.

À l'instar de George Dixon (1870‑1908), premier Noir ayant remporté un championnat mondial de boxe, la chanteuse Portia White (1911‑1968) est originaire d'Africville. La Seaview African United Baptist Church est également réputée pour ses prédicateurs et sa musique.

Au cours du 20e siècle, malgré des conditions de vie difficiles et une réputation de « bidonville », Africville suscite un fort sentiment de fierté chez ses résidents. Ces derniers la considère comme une communauté rurale idyllique située à l'écart d'Halifax. Plusieurs font aussi l'éloge de sa population et du caractère bucolique de son bord de mer. L'un de ses résidents, qui avait beaucoup voyagé, considérait Africville comme « l'un des plus beaux endroits où il avait vécu ».

« Renouveau urbain »

En 1947, le conseil municipal d'Halifax revient à la charge avec son plan visant à transformer Africville en quartier industriel. Un nouveau règlement est approuvé et l’endroit est déclaré zone industrielle. Des rapports de 1956 et de 1957 recommandent au conseil de reloger les résidents d'Africville afin de libérer l’espace pour des projets industriels. En 1962, la ville d'Halifax approuve les plans pour la construction d’une voie rapide en direction du centre‑ville. Toutefois, ces travaux n'ont jamais eu lieu.

Dans le cadre d'une assemblée publique en 1962, 100 Africvilliens se prononcent fermement contre la relocalisation et font valoir qu’ils préfèrent améliorer leurs propriétés. Lors d'une entrevue menée par la CBC (ou Société Radio-Canada en français), Joe Skinner, un résident d'Africville précise qu’il s’agit d’un lieu de liberté pour la population noire et qu'il refuse de déménager à Halifax pour mettre fin à la ségrégation. « Je crois que nous devrions avoir la chance de redévelopper nos propriétés autant que n'importe qui », a-til déclaré. « Lorsqu'on est propriétaire, on n'est pas un citoyen de seconde zone. Voilà pourquoi mon peuple possède ces terres. Lorsqu'on nous enlève nos terres, mais qu'on ne nous offre rien en retour, on devient alors un simple paysan ».

Malgré cette opposition, le conseil d'Halifax vote en faveur de l'élimination « des logements insalubres et des structures délabrées de l’agglomération d’Africville ». L'administration municipale promet néanmoins de procéder à un « renouveau urbain », en relogeant les résidents dans des habitations de qualité supérieure à Halifax (voir Réformes urbaines). La première expropriation a lieu en 1964, et au cours des cinq années suivantes, les maisons d’Africville sont rasées par les bulldozers, les unes après les autres. Malgré les promesses de la ville, les résidents d’Africville sont relogés dans des logements en mauvais état ou des habitations à loyer modique louées par la ville. L’humiliation atteint son comble lorsque l’entreprise chargée de leur déménagement annule son contrat avec l'administration municipale. Halifax pallie à la situation en transportant les Africvilliens et leurs possessions dans des camions à ordures. L'arrivée de ces familles dans leur nouveau quartier, à bord de ces camions, contribue à renforcer les préjugés associés à Africville.

La destruction quotidienne des maisons donne à Africville des airs de zone de guerre. La ville d'Halifax rase même plusieurs maisons à l'insu de ses propriétaires, ou sans leur permission. D'autres reçoivent un avis d'éviction à peine quelques heures avant la venue des bulldozers. C’est ainsi qu’après un séjour à l'hôpital, un homme rentre chez lui et découvre que sa maison a été détruite pendant son absence. De nombreux résidents doivent également se résoudre à quitter les lieux en emportant uniquement les effets qu'ils peuvent transporter eux‑mêmes. Au printemps 1967, le cœur du village, l'église est détruite au beau milieu de la nuit. Pour plusieurs Africvilliens, ce geste sonne le glas de leur collectivité. Le mouvement d'expropriation s’accélère à la fin de la décennie, alors que les résidents se décident à accepter l’offre financière de la ville.

La dernière expropriation et le départ du dernier des 400 Africvilliens ont lieu en 1969. Un résident, Eddie Carvery, décide toutefois de retourner à Africville en 1970 et d’y planter sa tente en guise de protestation. Il s’y trouve encore aujourd’hui.

Conséquences

Après leur relocalisation, les résidents déplacés ont compris rapidement que l'offre qui leur avait été proposée par la ville, soit celle d’« une maison contre une maison », ne se concrétiserait jamais. Pour plusieurs d’entre eux, le montant octroyé en échange de leur terrain et de leur propriété équivalait à peine à un acompte sur l’achat d’une nouvelle maison ou encore, à la location d’une habitation à prix modique pour une courte période. Il leur était également difficile de trouver un emploi, car plusieurs entreprises refusaient d'embaucher des Noirs. L'absence d'église et de lieux communautaires où les anciens résidents auraient pu se rencontrer a eu pour effet de disloquer la communauté d’Africville. Certains d'entre eux ont déménagé à Montréal, à Toronto ou à Winnipeg. D’autres, qui sont demeurés à Halifax, ont dû se tourner vers l'aide sociale afin de compenser la hausse du coût de la vie en milieu urbain.

En 1969, des anciens résidents se regroupent au sein du comité d'action d'Africville, afin d'obtenir réparation et de perpétuer la mémoire de leur collectivité. La création de l'Africville Genealogy Society en 1983 poursuit le même objectif. D'anciens résidents commencent alors à organiser des pique-niques, des services religieux et des rassemblements les fins de semaine sur l’ancien site d'Africville.

Les terrains d'Africville ont servi à la construction de logements privés, de rampes d’accès pour le pont A. Murray MacKay et pour le terminal à conteneurs de Fairview. On a transformé le centre d'Africville en parc canin et nommé Seaview Park.

En 1996, le site a été déclaré lieu historique national du Canada. Lors d'un discours, l’endroit est qualifié de « lieu de pèlerinage pour ceux qui désirent rendre hommage à la lutte contre le racisme ». Le 24 février 2010, Peter Kelly, maire de la Municipalité régionale d'Halifax, présente des excuses pour la destruction d'Africville, en ajoutant que la ville construirait une réplique de son église. L'inauguration de ce musée eut lieu en 2012, et le quartier fut renommé Africville Park (voir Parcs urbains). Le 30 janvier 2014, la Société canadienne des postes a émis un timbre commémoratif à l’effigie d’Africville. On peut y découvrir la photographie de sept jeunes filles qui représentent les anciens résidents, avec pour arrière-plan une illustration du village réalisée à l’aquarelle.

Chaque été, d'anciens Africvilliens et leurs descendants continuent d'organiser des réunions dans le parc, et bon nombre d'entre eux campent sur les lieux de leur ancienne demeure. Au musée de l'église, une messe de Noël est célébrée depuis 2012. Aujourd'hui, Africville est un symbole puissant de la lutte au racisme et à la ségrégation, tant en Nouvelle‑Écosse qu’ailleurs dans le monde.