Bien qu’Alexander Graham Bell soit avant tout connu comme l’inventeur du téléphone, il a aussi dirigé ce qui était sans doute l’équipe de construction aéronautique la plus avancée du début du 20e siècle. Lorsque cette équipe remporte le trophée du magazine Scientific American le 4 juillet 1908, elle a déjà accompli plus, en sept mois, que ce que les frères Wright ont fait en sept ans. Les technologies aéronautiques innovatrices qu’elle met au point continuent aujourd’hui d’être à la base de la conception des aéronefs. Le fameux Silver Dart n’est qu’un exemple parmi les nombreux appareils expérimentaux conçus par l’équipe d’Alexander Bell. D’abord sous le nom de l’Aerial Experiment Association puis sous celui de la Canadian Aerodrome Company,l’équipe développe et essaie en effet plus de 20 machines volantes. Sous la direction d’Alexander Bell, elle introduit plusieurs nouvelles technologies aéronautiques révolutionnaires entre l’automne 1907 et le printemps 1910.

Contexte

Alexander Bell a toujours été attiré par l’aviation. La réputation et la fortune qu’il acquiert grâce à l’invention du téléphone auraient satisfait la plupart de ses concitoyens, mais il est passionné par le vol et y consacre la plus grande partie de son temps, de son énergie et de son argent. En fait, selon Thomas A. Watson, qui l’a aidé à mettre au point le téléphone, Alexander Bell aurait préféré se concentrer sur l’aviation plutôt que sur les télécommunications. Penseur indépendant, Alexander Bell soutient avec ferveur l’aviation à une époque où beaucoup pensent que l’idée n’est pas réaliste et qu’il risque d’y salir sa réputation scientifique.

Le 26 septembre 1908, au lendemain des funérailles de Thomas Selfridge, membre de l’équipe de l’Aerial Experiment Association, Alexander Bell dépeint ainsi l’esprit des premiers pionniers de l’aviation devant le public rassemblé à Washington, D.C. : « Nous étions immergés dans une atmosphère d’aviation du matin au soir, et parfois même du soir au matin. Nous nous stimulions les uns les autres en discutant collectivement des idées de chacun d’entre nous. » La production aéronautique dans les usines modernes a perdu beaucoup de cette atmosphère, mais les paroles d’Alexander Bell pourraient encore s’appliquer aux passionnés d’aujourd’hui qui fabriquent des avions dans leur garage.

La carrière aéronautique d’Alexander Bell s’étale sur trois décennies et lui permettra de réaliser plus de 1 200 expériences, la plupart sur sa propriété de Beinn Bhreagh, à Baddeck, en Nouvelle-Écosse. Au début, il se concentre sur le cerf-volant tétraédrique, qu’il utilisera avec succès pour transporter un homme dans les airs. Alexander Bell étant bien conscient des risques que présente le vol, il se persuade que les cerfs-volants sont le moyen le plus sûr d’effectuer des études sur le long terme. Pour réussir, les pionniers de l’aviation devaient être intelligents, prudents et courageux – dans cet ordre-là. Comme l’écrit le 2 septembre 1901 Alexander Bell dans ses notes personnelles : « la difficulté inhérente au développement d’un art du transport aérien provient… de la difficulté de tirer partie des expériences passées… les morts étant peu loquaces. »

L’Aerial Experiment Association

Alexander Bell cofonde l’Aerial Experiment Association (AEA) avec sa femme, Mabel, à l’automne de l’année 1907. L’équipe dynamique compte alors six membres, dont Mabel, la première femme de l’Histoire à proposer, établir et financer un groupe de recherche. Frederick Walker Baldwin, dit « Casey » et Douglas McCurdy, deux ingénieurs hautement qualifiés de l’Université de Toronto, font partie des recrues canadiennes d’Alexander Bell. Le lieutenant Thomas Selfridge, un observateur militaire américain qui étudie l’aviation, est détaché pour rejoindre l’équipe d’Alexander Bell à Baddeck et aider à la réalisation des expériences. Le fabricant américain de moteurs pour motocyclettes Glenn Curtiss complète l’équipe en apportant les moteurs indispensables qui permettront à l’association d’effectuer des vols motorisés. Cet assortiment de compétences, de personnalités et d’énergies anime l’équipe aéronautique internationale la plus productive qui ait jamais fait concurrence aux frères Wright, dont les avancées bénéficient d’une couverture médiatique plus large. L’AEA est la première à battre publiquement les records de vol établis secrètement par les frères Wright qui admettent le sérieux de leur nouveau concurrent.

À la tête de l’AEA, Alexander Bell dirige un vol avec transport de passager à bord du Cygnet I, un énorme cerf-volant tétraédrique. Lancé sur la baie Baddeck le 6 décembre 1907, le Cygnet fait monter le lieutenant Thomas Selfridge jusqu’à 51,2 m au-dessus du niveau de la mer. Sous la pression des plus jeunes membres de l’AEA, Alexander Bell s’oriente vers les formes d’avions plus traditionnelles qui sont à l’époque essayées dans le monde entier. Contrairement à la plupart des autres pionniers de l’aviation, son équipe passe rapidement, en seulement quelques mois, des planeurs au vol motorisé.

Transition vers le vol motorisé

Durant l’hiver, l’équipe déménage à Hammondsport, dans l’État de New York, qui bénéficie d’un climat plus doux que celui de Beinn Bhreagh et qui est proche de la fabrique de moteurs de Glenn Curtiss. Après environ 50 vols réussis en planeur à Hammondsport, l’AEA fait voler les quatre avions motorisés conçus individuellement par Selfridge, Baldwin, Curtiss et McCurdy. Le premier d’entre eux, le Red Wing, leur permet de décoller deux fois et de couvrir une distance de 97,2 m lors de son plus long vol. Le second, le White Wing, n’effectue que cinq vols avant de s’écraser et d’être complètement détruit. Il se révèle cependant beaucoup plus facile à manœuvrer latéralement, grâce à ses ailerons (gouvernes articulées sur le bord de fuite des ailes), un progrès prometteur. Il comporte également un train tricycle qui améliore la flexibilité des manœuvres au décollage.

Le troisième avion motorisé, le June Bug, inaugure l’introduction des ailes en tissu enduit (laqué) qui améliorent la portance. Grâce à ses ailes moins poreuses, le June Bug parvient à réaliser des vols plus longs. En 1908, il gagne la Coupe Scientific American en réalisant le premier vol officiel sur 1 km.

Le quatrième avion motorisé, le Silver Dart, incorpore toutes les avancées technologiques précédentes. L’équipe ayant cependant constaté qu’un moteur plus puissant est nécessaire, Glenn Curtiss se charge d’en fournir un. L’équipe améliore encore le revêtement des ailes, utilisant cette fois une soie caoutchoutée (utilisée pour les montgolfières), plus durable que tous les matériaux utilisés auparavant. Construit et essayé à Hammondsport (New York), le Silver Dart est démonté et envoyé sur la propriété d’Alexander Bell au début de l’année 1909. Le 23 février, il devient le premier avion motorisé à voler au Canada.

La Canadian Aerodrome Company

Thomas Selfridge meurt tragiquement en 1908 dans un accident qui n’a rien à voir avec les essais menés par Alexander Bell. Il trouve la mort alors qu’il n’est qu’un simple passager à bord d’un avion piloté par Orville Wright, lors d’un vol de démonstration de l’armée américaine.(Après cet accident, Alexander Bell interdit les passagers lors des vols d’essai.) En mars 1909, Glenn Curtiss quitte l’équipe pour fonder un grand atelier de fabrication aéronautique aux États-Unis et l’AEA est alors dissoute. Les membres restants de l’AEA, Casey Baldwin et Douglas McCurdy, fondent la Canadian Aerodrome Company (CAC) en 1909, Alexander Bell leur offrant ses conseils et un soutien financier. Cette première société d’aviation canadienne est basée sur la propriété d’Alexander Bell, Beinn Bhreagh.

Casey Baldwin et Douglas McCurdy effectuent les travaux de recherche en aéronautique les plus avancés de l’époque, mesurant avec précision la vitesse des avions par rapport au sol, publiant des tableaux montrant la performance des moteurs et déterminant la puissance et le carburant nécessaires en altitude. Ils concluent que la vitesse aérodynamique augmente avec l’altitude, mais que le pilote a besoin d’oxygène lorsque celle-ci devient trop élevée. Ils en déduisent que la traversée de l’Atlantique est possible à haute altitude grâce à des vitesses plus élevées et une consommation moindre de carburant. Casey Baldwin comprend la nécessité d’incorporer des hélices à pas variable pour pouvoir adapter les performances de l’avion aux différentes phases de vol.

La CAC obtient les brevets canadiens pour le Silver Dart et effectue un certain nombre de modifications qui aboutissent à la conception et à la production du Baddeck No I sur la propriété d’Alexander Bell, à Baddeck. C’est le premier avion conçu et construit au Canada. La compagnie va également construire le Baddeck No II et le monoplace Hubbard. Commandé par Gardiner Greene Hubbard II, un cousin de Mabel Bell résidant à Boston, le Hubbard est le premier avion exporté par le Canada.

La CAC discerne la possibilité de vendre des avions au gouvernement et organise des vols de démonstration du Dart et du Baddeck No I àl’attention de l’armée, sur la base militaire de Petawawa. Cependant, malgré un discours commercial coordonné à l’attention du gouvernement et la mise en place d’un puissant groupe de pression par certaines personnalités proéminentes à Ottawa, notamment le gouverneur général Earl Grey, le major G.S. Maunsell, directeur des services d’ingénierie, et le colonel R.W. Rutherford, maître général de l’équipement pour le Canada, le gouvernement refuse de soutenir la CAC.

En 1910, seuls un petit nombre de politiciens reconnaissent le rôle que pourra jouer l’avion dans l’avenir. La recherche de clients pour ce nouveau produit s’avère un autre casse-tête pour les premiers fabricants d’avions. La Première Guerre mondiale va cependant changer complètement la donne, les nations du monde entier reconnaissant alors la valeur de l’avion sur le champ de bataille. La demande pour les avions augmente et les pilotes acquièrent de l’expérience, ce qui alimente l’attrait des avions pour les utilisations civiles et militaires. Cet éveil s’effectue néanmoins trop tard pour la CAC qui est dissoute en 1910. Douglas McCurdy décide alors d’aller voler pour la société de Glenn Curtiss, tandis que Casey Baldwin reste aux côtés d’Alexander Bell dont il dirige le laboratoire à Beinn Bhreagh.

Importance d’Alexander Bell dans l’histoire de l’aviation

Mieux connu pour avoir inventé le téléphone pratique, Alexander Graham Bell concentre pourtant ses travaux de recherche sur l’aviation à partir des années 1890. Avec sa femme, Mabel, il offre des conseils et un soutien financier aux jeunes concepteurs de l’Aerial Experiment Association et de la Canadian Aerodrome Company. Il offre également des conseils techniques et scientifiques cruciaux à sa jeune équipe. C’est par exemple lui qui suggère en premier d’utiliser des ailerons après l’écrasement du Red Wing. Il suggère également de revêtir d’une laque les ailes poreuses du June Bug. Après l’écrasement du Baddeck No I, il recommande des modifications qui permettent d’améliorer les caractéristiques de vol de cet avion et il contribue au peaufinage du Baddeck No II. En fait, en se consacrant à l’activité dans laquelle il excelle – résoudre des problèmes –, Alexander Bell devient l’un des premiers enquêteurs spécialisés dans les accidents d’avion. Il ne se contente pas d’étudier les problèmes, mais formule aussi des solutions. Sa passion pour le vol, son expérience scientifique et commerciale, ainsi que ses talents de mentor ont inspiré la recherche en aéronautique et ont contribué directement à l’amélioration des ailerons et d’autres innovations technologiques, ainsi qu’au premier vol motorisé au Canada, à l’établissement de la première société aéronautique canadienne et à la production du premier avion conçu et construit au Canada.

Le saviez-vous?
Après la mort du lieutenant Selfridge, en 1908, lors d’un vol de démonstration sur un avion piloté par Orville Wright, Alexander Graham Bell décrète que les passagers sont désormais interdits sur les vols d’essai (une règle qui prendra le nom de « loi de Bell »). Cette règle semble cependant avoir été violée une fois, en 1909, lorsque Dolly MacKay MacLeod se retrouve passagère à bord du Baddeck No II lors d’un vol d’essai effectué par Casey Baldwin. Bien que la présence de Dolly MacKay MacLeod à bord de l’avion n’ait pas été documentée, les membres de sa famille et la communauté de Baddeck ont confirmé l’anecdote. Il est donc probable qu’elle soit la première femme qui ait volé dans l’Empire britannique.