Participation à l’offensive sur Arras

En 1917, après trois ans d’une boucherie totalement inutile, la Première Guerre mondiale est devenue une véritable guerre d’usure. Les deux blocs opposés, les Alliés et les Allemands, sont englués, sur le front de l’Ouest, dans l’impasse d’une guerre de tranchées dont le réseau s’étend sur des centaines de kilomètres, de la mer du Nord à la frontière suisse en passant par la Belgique et la France. Des millions de soldats des deux camps ont déjà été tués et blessés lors de batailles n’ayant en rien contribué à rendre la fin de la guerre plus proche.

Au printemps 1917, les Français et les Britanniques planifient une nouvelle offensive dans l’espoir de transpercer les lignes allemandes pour sortir de l’impasse. Dans ce contexte, le temps joue un rôle absolument essentiel : des deux côtés, les armées sont décimées par des années de combat, et il devient de plus en plus difficile de recruter de nouveaux combattants pour renforcer leurs rangs. À ce moment de la guerre, la révolution russe est également en cours, les révolutionnaires menaçant de retirer la Russie, un allié clé, de la coalition des nations alliées. Un retrait russe entraînerait effectivement la fin du conflit à l’Est, permettant à l’Allemagne de concentrer des forces plus importantes sur le front de l’Ouest.

C’est avec ces différents éléments à l’esprit que le général Robert Nivelle, nouvellement nommé à la tête des armées françaises, planifie une offensive massive en Champagne contre les lignes allemandes autour de la rivière Aisne. Cette opération, coordonnée avec les forces britanniques, verrait également ces dernières lancer une attaque de diversion à proximité de la ville française d’Arras, avec pour objectif d’y mobiliser une partie des forces et des ressources allemandes et d’offrir ainsi aux Français de meilleures chances de succès en Champagne.

Les Canadiens qui participent à des combats s’inscrivant dans une opération de plus grande ampleur de l’armée britannique, connue sous le nom d’offensive sur Arras, reçoivent l’ordre de s’emparer de la crête de Vimy, une hauteur stratégique largement fortifiée et défendue sur le flanc nord de la ligne d’assaut britannique. Cette attaque de la crête permettrait de détourner de précieuses ressources allemandes et de faciliter l’assaut des Français. La prise de ce sommet fournirait également aux Alliés un point d’observation privilégié offrant un vaste panorama sur les positions ennemies s’étendant vers l’est. Comme l’a noté à l’époque un observateur canadien : « On peut, de la crête de Vimy, observer une part plus importante du terrain des opérations que de n’importe quel autre endroit en France ».

Configuration du terrain

La crête de Vimy est un escarpement de 9 km de long exceptionnellement proéminent, une colline qui s’élève au milieu de la campagne à découvert au nord de la ville d’Arras. La plaine de Douai et Lens (une importante ville minière productrice de charbon), au nord et à l’est de la crête, sont toutes deux, en 1917, occupées par l’Allemagne. Les lignes britanniques et, au-delà, le territoire français que les forces allemandes n’occupent pas s’étendent à l’ouest et au sud. Les Allemands se sont retranchés sur les hauteurs de la crête pratiquement depuis les débuts de la guerre en 1914, et ce, en dépit de nombreuses tentatives des Alliés pour les en déloger, au cours desquelles plus de 100 000 soldats français ont été tués ou blessés.

Trois divisions de l’armée allemande font face aux Canadiens : la 1re Division de réserve bavaroise, la 79e Division de réserve prussienne et la 16e Division d’infanterie bavaroise. Pendant trois ans, les Allemands ont fortifié la crête avec toute une gamme de constructions défensives : trois lignes successives de tranchées enchâssées dans un réseau de fils barbelés, des ouvrages en béton abritant des mitrailleuses et des redoutes souterraines où les troupes du front peuvent trouver abri en cas de bombardement d’artillerie, le tout connecté au sein d’un vaste réseau de tunnels et de tranchées secondaires de communication. Au point où la crête est la plus large, les première et troisième lignes de défense allemande, séparées par plus de 8 km, sont entrecoupées de nombreux bastions fortifiés. Parmi les quelque 10 000 soldats allemands retranchés sur la crête, beaucoup distinguent clairement les positions canadiennes, à la base de ses pentes occidentales qui s’élancent graduellement vers le sommet.

Avant la bataille

La majeure partie de l’armée canadienne mobilisée sur le front de l’Ouest, c’est‑à‑dire le Corps expéditionnaire canadien fort de 100 000 hommes et ses diverses unités de soutien britanniques et canadiennes, se rend dans la région de Vimy à l’issue des combats de la bataille de la Somme qui se sont terminés à l’automne 1916. En arrivant devant la crête de Vimy, les forces canadiennes se retrouvent sur un champ de bataille portant les multiples cicatrices de plusieurs années de combats. Les tranchées sont à moitié détruites ou en mauvais état, et le paysage apocalyptique est parsemé de cratères d’obus et de trous laissés par les explosions de mines.

Tout au long du mois de mars 1917, la zone de rassemblement canadienne à l’ouest de la crête connaît une activité industrielle et militaire intense, des milliers de soldats d’infanterie répétant inlassablement leur assaut sur la crête et plusieurs dizaines de milliers d’autres hommes, auxquels se joignent des mules et des chevaux, s’affairant frénétiquement à la construction de routes, de rails, de tunnels et de tranchées ou au transport de tonnes de nourriture, de fusils, de munitions et d’autres fournitures jusqu’à la ligne de front. Une grande partie de ce travail ne peut être effectuée qu’une fois la nuit tombée, pour éviter de fournir de précieux renseignements aux Allemands.

Certains des hommes sont logés dans des maisons et des villages à proximité, tandis que d’autres s’installent dans des campements de tentes ou dans d’anciennes cavernes artificielles, les célèbres souterrains creusés dans le sol crayeux que l’on retrouve fréquemment dans cette région de France.

Durant cette phase de préparation, les hommes du génie construisent ou réparent des dizaines de kilomètres de routes et de rails pour faciliter le mouvement des hommes et du matériel. À l’occasion de ces semaines d’activité intense, ce sont plus de 50 000 chevaux qui sont mobilisés. On construit de nouveaux réservoirs d’eau et de nouveaux systèmes de pompage et l’on ajoute plusieurs kilomètres de tuyaux pour satisfaire aux besoins en eau des hommes et des animaux. Plus de 100 km de câbles de communication sont posés dans la zone canadienne, enterrés à plusieurs mètres de profondeur, pour éviter qu’ils ne soient détruits par les obus ennemis. Le 2e Détachement forestier du Corps expéditionnaire va même jusqu’à installer une scierie à proximité qui va débiter de grandes quantités de bois d’œuvre pour répondre aux besoins de l’armée en la matière.

La nuit, les Canadiens s’aventurent au‑delà des lignes allemandes dans des raids visant à déconcerter l’ennemi, à capturer des prisonniers et à recueillir des renseignements. Pendant la journée, dans les airs, les pilotes du Royal Flying Corps survolent le champ de bataille et observent l’emplacement des batteries allemandes, tout en engageant le combat avec les avions de chasse ennemis.

Préparation méticuleuse

La construction, dans le plus grand secret, de 11 tunnels ou souterrains, sur près de 6 km, dont l’objectif consiste à mobiliser le plus grand nombre d’assaillants possibles lors de la première vague d’attaque en leur permettant d’atteindre les lignes allemandes en toute sécurité, sans avoir besoin de traverser, sous le feu ennemi, une vaste zone à découvert, le fameux « no man’s land », constitue peut‑être l’initiative la plus importante de cette phase préparatoire. Chaque souterrain est équipé d’un éclairage électrique, de l’eau courante, de postes de premiers secours et de pièces enterrées réservées aux commandements des bataillons.

Le plan de l’assaut prévoit que les quatre divisions du Corps expéditionnaire canadien attaqueront le long des pentes de la crête en formation côte à côte. Simultanément, le 17e Corps britannique donnera l’assaut sur le flanc droit des forces canadiennes.

Sous le commandement du général britannique sir Julian Byng et assistés de nombreux commandants et officiers d’état‑major britanniques et canadiens, les Canadiens répètent minutieusement l’assaut durant les semaines qui précèdent la bataille. Derrière les lignes de front, les soldats reproduisent et minutent avec soin des attaques à découvert, les positions des tranchées alliées et ennemies étant marquées au sol avec du ruban adhésif. Les soldats reçoivent des informations détaillées sur le terrain et sur l’emplacement des positions ennemies, et peuvent utiliser des maquettes et des cartes du champ de bataille réalisées à partir de photographies aériennes de la crête.

La boucherie de la bataille de la Somme l’année précédente a suscité, au sein de l’armée britannique, de nouvelles réflexions et de nouvelles tactiques visant à résoudre le problème quasiment insoluble des tranchées lorsqu’elles sont « parfaitement défendues ». Nulle part, ces innovations ne seront plus évidentes qu’au sein du Corps expéditionnaire canadien à l’occasion de la prise de la crête de Vimy.

La décentralisation du commandement, sur le champ de bataille, à l’échelon du peloton, voire de la section, constitue la première évolution d’importance alors mise en œuvre. On encourage les combattants, particulièrement les sous‑officiers, à réfléchir par eux‑mêmes, à faire preuve de leadership, à se montrer autonomes et à prendre des initiatives. Les hommes reçoivent comme consigne de toujours rester en mouvement, de suivre leur lieutenant et, si ce dernier tombe, de suivre leur caporal, de se préparer à contourner les mitrailleurs ennemis qui auraient pu survivre au barrage d’artillerie initial, d’utiliser des grenades et de continuer immédiatement à la baïonnette, et de ne jamais perdre le contact avec le peloton le plus proche.

Autre innovation : désormais, les fantassins ne sont plus tous des fusiliers, nombre d’entre eux se voyant attribuer des missions spécialisées comme mitrailleurs ou grenadiers. Les hommes du génie, les sapeurs, sont chargés d’accompagner un certain nombre d’unités d’infanterie sur le champ de bataille lors des premières vagues de l’attaque, les assistant pour passer les obstacles ou pour ériger, dans l’urgence, des ouvrages de défense des positions nouvellement conquises.

Rôle crucial de l’artillerie

On utilise également, à Vimy, une nouvelle tactique en matière de barrage d’artillerie avant l’assaut principal, notamment un feu roulant d’obus quasiment illimité et de nouvelles fusées d’obus grâce auxquelles les bombes explosent à l’impact plutôt que de rester enfouies dans le sol. Mais l’élément le plus important de cette tactique révolutionnaire est certainement la progression sur le terrain des combats de la première vague d’assaut juste derrière un « barrage roulant » d’artillerie conçu pour protéger les assaillants en obligeant les Allemands à rester terrés le plus longtemps possible dans leurs abris, incapables de rejoindre leurs mitrailleuses, jusqu’à ce que les Canadiens se retrouvent pratiquement en surplomb des tranchées ennemies.

Cette opération mobilise plus de 980 pièces d’artillerie lourde et de canons de campagne. La semaine avant l’attaque, on tire plus d’un million d’obus vers les forces allemandes qui occupent la crête elle‑même et vers celles qui attendent en réserve dans des villages de l’arrière. Ces bombardements intenses détruisent les tranchées ennemies, les nids de mitrailleuses, les lignes de communication, les carrefours du réseau de transport et même des villages entiers.

Selon l’Official History of the Canadian Army in the First World War, « …un bombardement d’une violence inouïe s’abat sur les positions allemandes, un bombardement qu’un observateur canadien décrit en ces termes : “Les obus pleuvent sur nos têtes, par milliers chaque jour, comme de l’eau sortant d’un tuyau. L’ennemi a surnommé cette période la semaine de souffrance” ».

Assaut du lundi de Pâques

Les bombardements se poursuivent jusqu’au 8 avril. Puis, dans l’obscurité qui précède l’aube, le lundi de Pâques 9 avril, 15 000 Canadiens, constituant la première vague d’assaut, empruntent les tunnels souterrains, convergeant vers leurs points de rassemblement ou se positionnant dans un certain nombre de trous d’obus choisis préalablement ainsi que dans des tranchées de surface à ciel ouvert. À 4 h du matin, l’air est glacial et la boue a eu le temps de durcir pendant la nuit. De la neige et du grésil, poussés par le vent, balaient la crête, rendant les conditions extrêmement difficiles, mais permettant, en revanche, aux Canadiens d’être plus ou moins invisibles aux yeux de l’ennemi. À 5 h 30, les pièces d’artillerie alliées déclenchent un nouveau déluge de feu donnant le signal du début de l’attaque canadienne, les assaillants progressant, pour garantir au mieux leur sécurité, de façon aussi synchronisée que possible, au plus près du barrage d’artillerie qui arrose les premières tranchées allemandes. Le tir ininterrompu de 150 mitrailleuses de soutien, labourant méthodiquement le champ de bataille en amont de la progression des Canadiens, offre aux assaillants de l’infanterie une protection supplémentaire.

À droite et au centre de l’assaut, les 1re, 2e et 3e Divisions canadiennes, commandées respectivement par les majors‑généraux Arthur Currie, Henry Burstal et Lewis Lipsett, atteignent la première ligne allemande, alors que la plupart des défenseurs ennemis attendent toujours, tapis au plus profond de leurs abris souterrains. C’est la 3e Division qui, grâce aux décombres causés par les bombardements alliés, rencontre le moins de résistance. Cependant, pour la 1re et la 2e, les choses ne sont pas aussi faciles, les mitrailleurs ennemis ayant survécu aux bombardements se précipitant sur leurs armes dans des abris surprotégés. Des tirs nourris s’abattent alors sur les Canadiens qui progressent en direction des lignes allemandes. Des combats au corps à corps s’ensuivent lorsque les Canadiens sautent dans les tranchées allemandes.

À cette occasion, on constate de nombreux exemples de conduites héroïques et d’initiatives personnelles. Le sergent suppléant Ellis Sifton, un homme âgé de 25 ans originaire de Wallacetown en Ontario, réussit à faire taire une mitrailleuse qui fait d’énormes dégâts chez les assaillants canadiens en sautant, seul, dans une tranchée, mettant hors d’état de nuire, avec sa baïonnette, chacun des soldats allemands qui s’y trouvent et repoussant une vague de défenseurs ennemis jusqu’à ce qu’il soit lui‑même tué. Le soldat William Milne, un immigrant écossais âgé de 24 ans, commis agricole en Saskatchewan, réussit, lui aussi, sans aucune aide, à s’emparer d’un nid de mitrailleuses après avoir rampé sur les genoux et tué les mitrailleurs allemands à la grenade; il décédera lui‑même ce jour‑là un peu plus tard. Ellis Sifton et William Milne recevront, tous deux, à titre posthume, la Croix de Victoria, la récompense militaire la plus prestigieuse accordée par l’Empire britannique pour des actes de bravoure militaire.

Les 1re, 2e et 3e Divisions combattent tout au long de la journée, progressant régulièrement au travers des défenses allemandes. Parfois, l’ennemi oppose une résistance farouche qu’il faut abattre, et parfois il fuit vers l’est devant l’assaut canadien. Toutefois, partout, la mort et l’horreur règnent en maître comme le consignent les hommes de la 6e Brigade de la 2e Division, composée de Canadiens de l’Ouest, que l’on surnomme les « Iron Sixth » : « Des hommes blessés jonchent le sol dans la boue, dans les trous d’obus et dans les cratères creusés par les mines; certains hurlent en direction du ciel, d’autres gisent en silence, les uns implorant de l’aide, les autres luttant pour ne pas être engloutis dans des cratères remplis d’eau; le terrain grouille de brancardiers essayant de porter secours à des victimes dont le nombre ne cesse d’augmenter. »

Des milliers de blessés canadiens et des prisonniers allemands sont ramenés à l’arrière jusqu’aux lignes canadiennes. De nombreux morts, des deux camps, sont ensevelis dans la boue ou enterrés, là où ils sont tombés, avec juste une marque de fortune. En fin d’après‑midi, le 9 avril, les trois divisions ont pris tous les objectifs qui leur avaient été assignés, conformément aux plans et aux échéanciers, et la majorité de la crête de Vimy est aux mains des Canadiens. Au maximum de leur avancée, les forces canadiennes ont repoussé l’armée allemande sur près de 5 km : il s’agit, à ce moment du conflit, de la progression unique la plus importante sur le front de l’Ouest jamais réalisée par les forces alliées.

Lutte de la 4e Division

Pour les soldats de la 4e Division, commandés par le major‑général David Watson, les choses s’avèrent beaucoup plus compliquées. Elle est chargée du flanc gauche de l’assaut sur la crête qui inclut les objectifs les plus difficiles, notamment la cote 145, le point le plus élevé de la crête qui abrite aujourd’hui le monument commémoratif de Vimy, et un autre sommet appelé le Bourgeon. Les Allemands ont installé de solides défenses pour protéger chacun de ces objectifs, qu’ils ont entourés de tranchées parfaitement fortifiées et à partir desquels ils ont une vue dégagée des pentes sur lesquels les Canadiens déploient leur assaut. Il est toutefois impossible aux Canadiens de conserver la crête de Vimy sans s’emparer de ces deux sommets.

Malheureusement, le bombardement ayant précédé l’assaut n’a pas suffisamment endommagé les positions allemandes sur la cote 145 et sur le Bourgeon. En outre, la situation s’avère encore plus difficile, puisque de nombreuses unités de la 4e Division perdent, au moment de la première attaque, le contact avec le barrage d’artillerie roulant qui était censé les protéger et leur permettre d’atteindre, avec un maximum de sécurité, les lignes allemandes. Dans ce contexte, seulement quelques minutes après l’assaut des forces canadiennes le 9 avril, les premières vagues de la 4e Division subissent un feu nourri de l’ennemi particulièrement dévastateur qui les réduit en pièce. Beaucoup de survivants sont littéralement cloués au sol, incapables de bouger. Parmi les premières victimes, on trouve de nombreux officiers subalternes, commandants de compagnies et de pelotons, dont la perte ne fait qu’ajouter à la confusion et entrave l’information du commandement à l’arrière. À la tombée de la nuit, les Canadiens n’ont réussi à s’emparer ni de la cote 145 ni du Bourgeon.

L’après‑midi suivant, des attaques renouvelées de l’artillerie et de l’infanterie, soutenues par les bataillons de réserve de la 4e Division, permettent finalement aux Canadiens d’avoir gain de cause et de prendre la cote 145. Deux jours plus tard, le 12 avril, le Bourgeon tombe à son tour après une heure de féroces combats sous la neige.

Les combats auront finalement duré quatre jours et, à l’issue de la bataille, les Canadiens sont maîtres de la crête de Vimy, une victoire extraordinaire, mais particulièrement coûteuse. La bataille fait 3 598 morts et 7 000 blessés parmi les combattants canadiens. On estime à quelque 20 000 les victimes côté allemand auxquelles s’ajoutent 4 000 prisonniers.

Outre William Milne et Ellis Sifton, deux autres Canadiens, le capitaine Thain MacDowell et le soldat John Pattison, reçoivent la Croix de Victoria pour des actes de bravoure exceptionnelle lors de la bataille.

« Naissance d’une nation »

La victoire de la crête de Vimy est saluée au Canada avec enthousiasme et admiration et, après la guerre, elle devient rapidement le symbole d’un nationalisme canadien émergeant, et ce, essentiellement parce que des soldats provenant de tous les coins du Canada ont combattu ensemble, pour la première fois, dans le cadre d’une force unifiée d’attaque au sein du Corps expéditionnaire et ont réussi à enlever la crête de Vimy. Le brigadier‑général A. E. Ross a eu, à ce propos, ce mot resté célèbre : « …pendant ces quelques minutes, j’ai assisté à la naissance d’une nation ».

Le triomphe de Vimy aboutit également, deux mois plus tard, à la promotion du général Julian Byng qui quitte le Corps expéditionnaire pour être remplacé par Arthur Currie qui en devient le premier commandant canadien. Sous son autorité, les forces canadiennes engagées sur le champ de bataille en Europe vont continuer à se distinguer dans d’autres batailles, le Corps expéditionnaire canadien remportant, après la bataille de la crête de Vimy qui sera son premier grand succès, toute une série d’autres victoires aussi impressionnantes que coûteuses.

Vimy devient rapidement l’emblème de ce qu’ont vécu les Canadiens dans leur ensemble durant la Première Guerre mondiale, et en particulier, de leurs 60 000 morts au combat, un sacrifice qui convainc le premier ministre Robert Borden de tenter de sortir de l’ombre de la Grande‑Bretagne et de tout faire pour que le Canada et les autres dominions disposent d’une représentation séparée lors des pourparlers de paix de Paris après la guerre. Durant les décennies qui suivront la Grande Guerre, le Canada ne cessera de pousser pour obtenir plus d’autonomie sur la scène internationale par rapport à la Grande‑Bretagne, un désir induit, pour une grande part, par les sacrifices consentis entre 1914 et 1918.

En 1922, Ottawa choisit la cote 145 sur la crête de Vimy pour construire un monument national de première importance en hommage aux morts canadiens de la Première Guerre mondiale. Toutefois, il faut signaler que ce choix relève moins de l’importance de la bataille elle‑même que de l’extraordinaire emplacement géographique dont jouit le site, qui constitue non seulement un point d’observation en altitude offrant une vue imprenable sur les environs, mais qui est également visible des kilomètres à la ronde. Le Canada construit un imposant monument commémoratif en calcaire au sommet de la côte 145 sur lequel sont inscrits les noms des 11 285 Canadiens morts en France durant la Première Guerre mondiale et restés sans sépulture connue. Ce monument d’un blanc immaculé, qui semble littéralement prendre son envol et qui constitue plus un hommage aux pertes et au sacrifice d’une nation que la célébration d’une victoire militaire, attire les pèlerins depuis près d’un siècle, alimentant la légende de Vimy et exagérant peut‑être sa puissance symbolique comme le lieu de l’accession du Canada à l’âge adulte sur le champ de bataille.

Fabrication d’un mythe

Durant les dernières décennies, une nouvelle génération de chercheurs a commencé à remettre en cause le statut emblématique de la bataille de la crête de Vimy, rappelant à la population canadienne que la réputation de ce lieu et de cette bataille relevait, dans une large mesure, de la fabrication d’un mythe nationaliste.

Vimy représente, sans conteste, un moment de fierté pour le Canada et une exceptionnelle réussite militaire. Il faut cependant noter que la bataille en elle‑même n’a eu que peu d’influence stratégique sur le résultat de la guerre. L’offensive française de 1917, dans le cadre de laquelle la prise de la crête de Vimy s’inscrivait comme une opération de diversion tactique, s’est avérée un échec. En outre, ni la conquête de la crête de Vimy ni même la bataille d’Arras dans son ensemble à laquelle elle s’intègre n’ont été suivies d’une percée décisive des Alliés. Comme l’a écrit l’historien Andrew Godefroy dans Vimy Ridge, a Canadian Reassessment : « La perte de quelques kilomètres de terrain, même s’ils revêtaient une importance capitale, a finalement eu peu d’importance pour l’armée allemande à l’échelle de la guerre dans son ensemble ».

La guerre va faire rage pendant encore 19 mois après Vimy, et de nombreux Canadiens ayant survécu et triomphé sur la crête vont y laisser leur vie. D’autres batailles, comme celle de la cote 70 en août 1917, vont également constituer, pour les Canadiens, de remarquables faits d’armes. Il n’en demeure pas moins que les victoires canadiennes de l’année 1918 à Amiens et à Cambrai auront des répercussions bien plus importantes sur l’issue du conflit. Mais, paradoxalement, ces épisodes sont bien moins connus que la bataille de Vimy ou sont commémorés avec beaucoup moins d’enthousiasme.

On peut surtout noter que la victoire de Vimy n’est pas à porter au crédit des seuls Canadiens. Le général Julian Byng était un officier britannique, à l’instar de dizaines d’autres officiers servant dans le Corps expéditionnaire canadien, notamment le major Alan Brooke, devenu plus tard feld-maréchal , chef de l’état‑major général de l’Empire britannique, lors de la Deuxième Guerre mondiale, qui a joué, à Vimy, un rôle essentiel dans la planification des barrages d’artillerie. Et, s’il est vrai que la majorité des fantassins partis à l’attaque de la crête étaient canadiens, il n’en demeure pas moins qu’ils n’auraient jamais réussi à gravir ces pentes sans le soutien de l’artillerie, des ingénieurs et des unités d’approvisionnement britanniques. La Grande‑Bretagne et le Canada se sont battus côte à côte à la crête de Vimy; pourtant, sans que l’on sache exactement pourquoi, cette bataille a acquis la réputation d’avoir été le théâtre de la naissance d’une nation, là où les Canadiens ont commencé à se démarquer de la tutelle de l’Empire britannique.

On a également fait valoir que c’est parce qu’elle a eu lieu un lundi de Pâques et qu’elle a pris, par là même, une signification religieuse que cette bataille a été élevée au rang de mythe au Canada. Comme l’écrit l’historien Jonathan Vance dans A Canadian Reassessment : « Une fois établi le lien entre la bataille et la résurrection du Christ, il ne restait plus qu’un petit pas à accomplir pour faire de Vimy l’événement fondateur de la naissance d’une nation. Dans un contexte où des bataillons originaires de toutes les provinces du pays ont combattu côte à côte à l’occasion d’une opération méticuleusement planifiée et exécutée avec le plus grand soin, le Corps expéditionnaire canadien est devenu une métaphore de la nation elle‑même ».

Voir aussi Commandement canadien pendant la Grande Guerre; Évolution des troupes de choc canadiennes; Le soldat canadien de la Grande Guerre.