De 1939 à 1945, la bataille de l’Atlantique constitue la bataille ininterrompue la plus longue de la Deuxième Guerre mondiale. Le Canada joue un rôle essentiel dans la lutte des Alliés pour le contrôle de l’Atlantique Nord, tandis que les sous‑marins allemands interviennent avec acharnement pour désemparer les convois transportant des fournitures capitales en direction de l’Europe. La victoire s’avère coûteuse : plus de 70 000 marins – appartenant aux forces maritimes et à la marine marchande – et aviateurs alliés, dont 4 600 Canadiens, y laissent leur vie.

Début des attaques de sous‑marins allemands

C’est le 3 septembre 1939, quelques heures après que la Grande‑Bretagne a déclaré formellement la guerre à l’Allemagne, que se produisent les premiers tirs sur l’Atlantique. L’U‑30, un sous-marin allemand croisant au large des côtes de l’Irlande, torpille le SS Athenia, un paquebot en route vers Montréal avec plus de 1 400 passagers et personnel d’équipage à son bord, tuant 112 personnes dont 4 Canadiens.

La bataille pour le contrôle des routes de navigation clés entre l’Europe et l’Amérique du Nord a commencé. L’amiral allemand Karl Dönitz est convaincu que l’Allemagne gagnera la guerre si elle est en mesure d’interrompre ou de perturber l’acheminement vers l’Europe de nourriture, de pétrole, d’équipements et de fournitures diverses. Il coordonne des attaques éclair contre les navires de transport alliés qui dureront jusqu’au tout dernier jour de la guerre.

Le Canada se joint à la bataille

Une semaine plus tard, le 10 septembre 1939, le Canada déclare la guerre à l’Allemagne. Les forces navales, la marine marchande et les forces aériennes canadiennes sont aussitôt pleinement mobilisées dans la bataille de l’Atlantique.

Le rôle du Canada consiste essentiellement à fournir des escortes maritimes pour les centaines de convois rassemblés à Halifax et à Sydney, en Nouvelle‑Écosse, en vue d’un périple extrêmement périlleux au travers de l’océan. Les navires civils et militaires se joignant aux convois mouillent dans d’autres ports canadiens, notamment St. John’s à Terre‑Neuve. Le premier convoi, HX‑1, quitte Halifax le 16 septembre 1939 escorté par des croiseurs britanniques et par deux contre‑torpilleurs canadiens, le NCSM St‑Laurent et le NCSM Saguenay.

À cette époque, avec seulement six contre‑torpilleurs et 3 500 marins dont un tiers de réservistes, la Marine royale canadienne est réduite. Pour pouvoir s’acquitter de ses obligations, le Canada lance une vaste initiative de construction de navires, commandant des dizaines de plus petits vaisseaux de guerre que l’on appelle des corvettes. Ces navires rapides et relativement peu coûteux à construire, environ deux fois plus petits qu’un contre‑torpilleur et légèrement armés d’un seul canon et de grenades sous‑marines, vont accomplir une part importante des missions d’accompagnement des convois.

Ces derniers sont également protégés depuis les airs par le Coastal Command de la Royal Air Force, qui comprend sept escadrons de l’Aviation royale du Canada (ARC). Pendant toute la durée de la guerre, les appareils de l’ARC coulent 19 sous‑marins allemands et ceux du Coastal Command britannique, sur lesquels volent de nombreux équipages canadiens, plus de 200.

Meute de loups

Durant les premières années de la guerre, ce sont clairement les sous‑marins allemands qui gagnent la bataille. Sous le commandement de l’amiral Dönitz, ils mettent en œuvre une stratégie implacable chassant les convois en « meute de loups ». Des groupes de sous‑marins se répartissent tout le long de l’itinéraire supposé d’un convoi. Lorsqu’un sous‑marin repère un convoi, un appel est lancé et le reste de la « meute de loups » converge vers un point de rendez‑vous situé sur le chemin du convoi. Une fois rassemblés, les sous‑marins allemands attaquent de concert à la faveur de la nuit, leurs torpilles déchirant plusieurs navires presque simultanément.

Les Allemands utilisent cette tactique pour la première fois le 18 octobre 1940. Un groupe de 7 sous‑marins attaquent le convoi SC‑7, composé de 35 navires marchands et de 6 vaisseaux d’escorte, qui fait route vers Liverpool en Angleterre depuis Sydney en Nouvelle‑Écosse. Durant cette bataille de trois jours, les sous‑marins allemands coulent 20 des navires marchands alliés et environ 140 marins sont tués.

Le capitaine de corvette Desmond Piers, officier de la Marine royale canadienne, propose un compte rendu effrayant d’une attaque par une « meute de loups ». En novembre 1942, son contre‑torpilleur, le NCSM Restigouche, accompagné de 5 corvettes, escorte un convoi de 42 navires marchands lorsqu’ils se retrouvent encerclés par au moins 16 sous‑marins allemands.

« Aux environs de minuit, les attaques ont commencé… nous sommes alors entrés dans une période cauchemardesque de 72 heures… je lançais à chaque fois précipitamment mon vaisseau à pleine vitesse aux limites de ses possibilités… nous lâchions des grenades sous‑marines essayant d’en neutraliser un… mais, les sous‑marins allemands étaient partout autour de nous et il fallait recommencer… ça a duré pendant 72 heures. »

À la fin de l’attaque, les Allemands avaient coulé un tiers des navires du convoi du capitaine de corvette Desmond Piers.

« Trou noir »

Plusieurs de ces attaques se déroulent dans une zone au milieu de l’Atlantique connue depuis sous le nom de « trou noir »; il s’agit d’une portion de l’océan située hors de portée de l’aviation alliée chargée d’offrir une couverture aérienne aux convois.

Enhardi par ces succès sous‑marins, le commandement allemand envoie également des sous‑marins dans les eaux côtières du Canada et des États‑Unis où ils infligent des dommages considérables aux navires et aux pétroliers alliés naviguant à proximité des côtes pour se joindre aux convois en formation en Nouvelle‑Écosse. En mai 1942, des sous‑marins allemands pénètrent dans le golfe du Saint‑Laurent et jusque dans les eaux intérieures du fleuve, coulant, durant cette saison de navigation, 21 navires, dont le traversier SS Caribou. C’est la première fois que le Canada mène une guerre sur ses eaux intérieures depuis la guerre de 1812.

Les Allemands sont alors proches d’atteindre leur but consistant à paralyser la chaîne d’approvisionnement vitale en direction de la Grande‑Bretagne. Entre mars et septembre 1942, les sous‑marins allemands coulent près d’une centaine de navires marchands par mois. Depuis le début de la bataille de l’Atlantique, environ 2 000 navires marchands ont été perdus, des milliers de marins ont été tués et des millions de tonnes de précieuses marchandises gisent au fond de l’océan.

Retournement de tendance

En 1943, une série de facteurs contribuent à inverser la tendance et à changer l’issue de la bataille. Les services secrets britanniques, qui avaient déjà déchiffré le code Enigma des Allemands, effectuent de nouveaux progrès dans ce domaine, permettant aux Alliés de mieux suivre les communications allemandes et les mouvements des sous‑marins ennemis. De nouveaux appareils aériens à longue portée sont également mis au point, permettant désormais une couverture aérienne intégrale de l’Atlantique. La Royal Navy britannique met aussi en œuvre une tactique plus proactive contre les sous‑marins allemands, formant des groupes de chasse d’élite composés de ses meilleurs navires anti‑sous‑marins qui parcourent l’océan sans relâche afin de traquer les sous‑marins ennemis et de porter secours aux convois alliés attaqués.

Dans ce contexte où les navires britanniques sont passés à l’offensive, le Canada voit le nombre de ses missions d’escorte augmenter et des navires canadiens partent protéger les ports britanniques. Ces nouvelles tactiques combinées fonctionnent. En 1943, moins de 300 navires marchands sont coulés par les sous‑marins allemands, soit un quart du nombre de ceux qui avaient sombré en 1942; en outre, la plupart de ces navires sont envoyés par le fond durant les premiers mois de 1943. Tandis que les pertes en sous‑marins des Allemands bondissent, ils réduisent pour plusieurs mois l’ampleur de leur campagne.

La marine canadienne, dynamisée par la fourniture de nouvelles frégates plus rapides et plus puissantes, forme ses propres groupes de chasse. Entre novembre 1943 et le printemps 1944, les navires canadiens coulent huit sous‑marins allemands.

Commandement du Nord‑Ouest

En reconnaissance du rôle capital du Canada, les Alliés placent l’intégralité du secteur nord‑ouest de l’Atlantique, de la Nouvelle‑Écosse au Cercle arctique, sous commandement canadien. Le contre‑amiral Leonard Murray est nommé commandant en chef du Nord‑Ouest atlantique canadien. Il est le seul Canadien à avoir commandé un théâtre des opérations allié durant la Première ou la Deuxième Guerre mondiale.

Même si les Allemands ne réussissent pas à reproduire leur succès des débuts de la guerre, le règne de la terreur imposé par leurs sous‑marins est loin d’être terminé. En 1944, les sous‑marins sont dotés de technologies récentes leur permettant de parcourir de plus grandes distances sous l’eau et équipés de nouvelles torpilles acoustiques guidées par le son des hélices des navires.

Le 20 septembre 1943, alors qu’il escorte un convoi, le NCSM St. Croix, un contre‑torpilleur canadien, est frappé par deux torpilles acoustiques tirées depuis l’U‑305. Sur 148 hommes d’équipage, 81 survivent pendant 13 heures dans des eaux glacées avant d’être secourus par un navire de guerre britannique, le HMS Itchen. Deux jours après le naufrage du St. Croix, le Itchen est lui‑même attaqué et coulé alors qu’il transporte à son bord les survivants du St. Croix. Au bout du compte, un seul membre de l’équipage du NCSM St. Croix réussit à survivre. Le neveu du premier ministre William Lyon Mackenzie King fait partie des 147 victimes canadiennes.

Tandis que le Canada poursuit ses missions d’escorte, la bataille continue à faire de nouvelles victimes. Durant la dernière année de la guerre, huit vaisseaux de guerre canadiens sont coulés et quatre gravement endommagés.

Le 16 avril 1945, juste trois semaines avant la fin de la guerre, le NCSM Esquimalt, un dragueur de mines, est torpillé et coulé dans les eaux au large d’Halifax : 44 membres de l’équipage sont tués. Trois semaines plus tard, le sous‑marin allemand qui l’avait attaqué, l’U‑190, se rend aux forces canadiennes : la guerre est terminée.

Marine marchande

Pendant près de six ans, les héros méconnus et anonymes de la bataille de l’Atlantique sont les hommes et les femmes qui naviguent dans la marine marchande. Au moment de la déclaration de la guerre, le Canada dispose de moins de 40 navires marchands de haute mer. À la fin de la guerre, 400 vaisseaux supplémentaires ont été construits. La marine marchande canadienne emploie 12 000 marins qui manœuvrent les navires convoyant les vivres, les fournitures et les troupes destinés à alimenter l’effort de guerre. Ils effectuent plus de 25 000 traversées dans des vaisseaux pratiquement sans défense constituant des proies faciles pour les sous‑marins allemands. Durant la bataille de l’Atlantique, 59 de ces navires marchands sont coulés et un marin marchand sur sept est tué, soit le taux de pertes en vies humaines le plus élevé de toutes les forces canadiennes.

Ce n’est qu’en 1992 que leur sacrifice est pleinement reconnu lorsque les anciens combattants de la marine marchande obtiennent le même statut que ceux de la Marine royale canadienne. En 2003, Ottawa désigne le troisième jour de septembre comme Journée des anciens combattants de la marine marchande.

Quatrième marine

La bataille de l’Atlantique a joué un rôle essentiel dans la victoire des Alliés lors de la Deuxième Guerre mondiale. Le Canada est entré en guerre comme un petit pays avec des forces navales encore plus réduites. Dotée au départ d’une poignée de vaisseaux et de quelques milliers de marins, la marine royale du Canada est devenue une flotte de première importance comprenant plus de 400 navires et 90 000 hommes. À la fin de la guerre, la marine de guerre canadienne est la quatrième au monde en importance.

Pendant le conflit, dans un contexte où les besoins de nouveaux navires ne cessent de s’accroître, l’industrie canadienne naissante de la construction navale fournit de nouveaux bâtiments à un rythme sans précédent. Les chantiers navals canadiens qui emploient 126 000 civils construisent 487 vaisseaux de guerre, 400 navires de transport et plus de 3 000 engins de débarquement.

Mais la victoire dans la bataille de l’Atlantique est obtenue à un prix particulièrement élevé. De 1939 à 1945, les Alliés perdent plus de 36 000 combattants des forces maritimes, terrestres et aériennes et 36 000 marins marchands. Parmi ces victimes, on compte près de 2 000 marins de la Marine royale canadienne ainsi que 1 600 marins marchands et 752 aviateurs canadiens.

Plusieurs d’entre eux ne reçoivent pas de sépulture, leur corps gisant au fond de l’Atlantique. Leurs noms sont gravés sur le Monument des marins du parc Point Pleasant de Halifax. On rend également hommage à leur sacrifice lors de cérémonies spéciales qui se tiennent chaque année le premier dimanche de mai au cours desquelles leur mémoire est honorée.