Pierre-Stanislas Bédard, propriétaire de journal, juge, politicien et patriote (né le 13 septembre 1762 à Charlesbourg, en Nouvelle-France; décédé le 26 avril 1829 à Trois-Rivières, au Bas-Canada). Homme timide et peu imposant, Pierre-Stanislas Bédard compte pourtant parmi les plus importants personnages politiques du Bas-Canada. Avocat de profession, il devient le dirigeant du tout premier parti politique de l’histoire du Canada, le Parti canadien. Sous sa gouverne, cette alliance de députés canadiens français se sert de la tribune qu’est l’Assemblée législative du Bas-Canada pour promouvoir une plus grande autorité de l’Assemblée au sein du gouvernement colonial.

Jeunesse et début de carrière

Pierre-Stanislas Bédard voit le jour à une époque complexe de l’histoire du Canada. En 1760, peu après la défaite des Français à la bataille des plaines d’Abraham et l’arrivée subséquente de la flotte navale britannique, la Grande-Bretagne prend possession de la Nouvelle-France, deux ans seulement avant la naissance de Bédard. En 1763, la colonie est remise entre les mains des Anglais (voir Traité de Paris); l’avenir des colons français qui demeurent sur le territoire est alors incertain. Malgré l’ambiguïté qui règne pendant les deux premières décennies de règne britannique, Pierre-Stanislas Bédard connaît une enfance relativement paisible. Les Bédard, famille de classe moyenne établie à Charlesbourg depuis les années 1670, jouissent d’une grande influence à Québec, grâce à laquelle ils peuvent procurer à leurs enfants une excellente éducation.

De 1777 à 1784, Pierre-Stanislas Bédard fréquente le Petit Séminaire de Québec, où il se découvre un intérêt pour la philosophie et les mathématiques. Après avoir obtenu son diplôme, il entame des études de droit. Il est convoqué au barreau en novembre 1790. En juillet 1796, il épouse Luce-Louise Lajus, avec qui il aura cinq fils, dont le plus célèbre sera sans contredit son second, Elzéar. Celui-ci soulèvera la controverse en 1838 en déclarant anticonstitutionnelle l’ordonnance d’habeas corpus du gouverneur Colborne et en refusant de s’y plier (voir Conseil spécial du Bas-Canada; Libertés civiles). Selon les historiens Fernand Ouellet et Gilles Gallichan, Pierre-Stanislas Bédard tire peu de satisfaction de la profession qu’il a choisie. En plus d’être déçu de la profession elle-même, son salaire d’avocat est loin d’être suffisant.

Politique, idéologie et Le Canadien

Pierre-Stanislas Bédard trouve beaucoup plus enrichissant le travail qu’il accomplit à l’Assemblée législative du Bas-Canada, où il est d’abord élu en 1792 en tant que député de Northumberland, ancienne circonscription électorale des environs de la Ville de Québec. Il conserve ce poste jusqu’en 1808, lorsqu’il remporte un siège dans une circonscription plus prestigieuse : la basse-ville de Québec. La carrière politique de Pierre-Stanislas Bédard est alors en plein essor. En 1805, il devient le dirigeant d’une nouvelle alliance de députés canadiens français de l’Assemblée législative, alliance qui sera connue plus tard sous le nom de Parti canadien. Mus par des principes révolutionnaires, ces hommes éduqués de grand talent développent une conscience politique et nationale aiguë et cherchent à obtenir plus de contrôle sur leur colonie (voir Nationalisme canadien-français).

Timide et peu imposant, Pierre-Stanislas Bédard possède en revanche une connaissance approfondie de la loi constitutionnelle britannique. Ses croyances formeront la base même de l’idéologie du Parti canadien. Il maintient notamment que c’est l’Assemblée législative élue, et non pas les conseils législatif et exécutif, non élus, qui doit administrer la colonie. Il préconise une autorité accrue de l’Assemblée législative sur le budget de la colonie, soutenant également que les membres du Conseil législatif devraient être sélectionnés par l’Assemblée législative, plutôt que d’être nommés par le gouverneur général. Essentiellement, Pierre-Stanislas Bédard souhaite obtenir la responsabilité ministérielle, une norme du système parlementaire britannique selon laquelle le gouvernement doit demeurer responsable devant l’assemblée législative élue (voir gouvernement représentatif). Ne s’opposant pas au règne britannique, Pierre-Stanislas Bédard appuie les institutions britanniques et reconnaît même que la vie sous le règne de l’empire présente certains avantages. En effet, alors que les colons ne disposaient que de peu de droits dans le régime absolutiste français, ils jouissent, sous la monarchie constitutionnelle britannique, d’une Constitution, d’une assemblée élue et d’un système politique fondé sur l’équilibre des pouvoirs. Selon l’historien Fernand Ouellet, ce que Bédard critique, dans le système politique du Bas-Canada, est « la manière dont il a été administré jusqu’ici, qui crée un résultat bien différent de celui prévu ».

En 1806, Pierre-Stanislas Bédard fonde un journal destiné à donner une voix à son parti : Le Canadien. Ce journal se veut une réponse au Quebec Mercury, voix de l’élite anglaise et farouche opposant au Parti canadien et aux Canadiens français en général. Dans son journal Le Canadien, Pierre-Stanislas Bédard éduque les Canadiens français quant à leurs droits constitutionnels, appuie les objectifs d’une majorité canadienne française à l’Assemblée et lutte pour la préservation de la « nation » canadienne française. La publication du journal est interrompue par le gouvernement en 1810. Cela n’est pourtant pas la fin du Canadien, qui deviendra le journal le plus important de la colonie douze ans plus tard, lorsqu’Étienne Parent en prendra la direction.

Parti canadien

Sous la gouverne de Pierre-Stanislas Bédard, le Parti canadien domine l’Assemblée législative. Selon l’historien Gilles Laporte, il devient le tout premier parti politique de l’histoire canadienne. Toutefois, au lendemain de l’adoption de la Loi constitutionnelle de 1791, son pouvoir politique réel s’amenuise; le gouverneur et les conseils nommés par lui demeurent à cette époque la seule véritable source d’autorité coloniale. Ainsi, l’Assemblée législative ne dispose pas de l’autorité nécessaire pour amender les lois et les constitutions de la colonie. Constatant l’impossibilité de réformer la colonie – et donc de réaliser leur vision –, Pierre-Stanislas Bédard et son parti se servent de la tribune qu’est l’Assemblée législative pour faire pression sur le gouvernement. Le parti s’oppose notamment au pouvoir indu qu’exerce une minorité anglophone (un groupe surnommé la clique du Château) sur la colonie. Ce groupe compte parmi ses rangs quelques Canadiens français. Toutefois, il s’agit surtout d’une alliance de marchands britanniques de Montréal et de Québec qui utilisent leur influence au sein des conseils législatif et exécutif, nommés par le gouverneur, pour faire progresser les priorités inscrites à leur agenda politique et commercial.

En 1808, le parti de Bédard domine l’Assemblée, avec des députés réélus d’une élection à l’autre. Exaspéré des demandes du parti, le gouverneur général James Henry Craig (1807-1811), dont le mandat sera décrit par certains comme un « règne de terreur » pour les Canadiens français, lance une offensive. Il dissout l’Assemblée en 1809, puis, l’année suivante, convoque des élections qui n’apporteront que très peu de changements : les députés du Parti canadien reviennent en effet encore une fois en grand nombre à l’Assemblée. En 1810, le gouverneur général met Pierre-Stanislas Bédard, ainsi que plusieurs membres du personnel du Canadien, en état d’arrestation. C’est ainsi que François Blanchet, Jean-Thomas Taschereau (voir Dynastie des juristes Taschereau) et Charles Lefrançois, accusés d’actes déloyaux, se retrouveront derrière les barreaux. L’un après l’autre, Blanchet, Taschereau et Lefrançois se rendent, signent des lettres d’excuse et versent une amende pour leurs actes répréhensibles. Pierre-Stanislas Bédard, lui, refuse de baisser les bras. Luttant pour obtenir un procès équitable, il passera 391 jours en prison. Le gouverneur Craig, déclarant résolu le danger que représentait Bédard et soutenant que son emprisonnement n’était qu’une simple précaution, le libère en avril 1811. Craig, malade, rentre en Angleterre peu après.

Après le Parti canadien

Une fois sorti de prison, Pierre-Stanislas Bédard a du mal à joindre les deux bouts. En guise de compensation pour les pertes subies pendant son incarcération, le nouveau gouverneur, George Prévost, lui offre un poste de juge à la Cour du banc du roi à Trois-Rivières. Le salaire proposé est de 600 £ par année. Bédard accepte. Il entre en fonction en 1813. Son nouveau poste lui est offert pour une autre raison : Prévost souhaite éloigner de l’arène politique tous ceux qui sont considérés comme extrémistes ou dangereux. Et c’est exactement ce qu’il parvient à faire en offrant à Bédard un poste de juge à Trois-Rivières, loin de la Ville de Québec.

Pierre-Stanislas Bédard, malheureux dans ses nouvelles fonctions, écrit même en 1814 qu’il échangerait tout son argent et son confort pour connaître à nouveau le bonheur vécu lors de ses années à l’Assemblée législative. Il demeurera juge jusqu’à sa mort en 1829.

Connaissant des jours moins heureux à la fin de sa vie, Pierre-Stanislas Bédard figure néanmoins parmi les personnages les plus influents de l’histoire canadienne. Le parti politique qu’il contribue à fonder, non seulement reconnu comme le tout premier au Canada, livrera continuellement une lutte acharnée pour les intérêts canadiens français, plus tard sous la bannière du Parti patriote.