Un pays en devenir

Dans les années 1860, l’union de l’Amérique du Nord britannique est une idée envisagée depuis un certain temps déjà, et il n’est pas rare que l’on en fasse mention lors de soirées. Cette notion prend en partie naissance dans la crainte d’une domination – ou même d’une annexion – par les États-Unis au lendemain de la guerre de Sécession américaine, de même que dans la conviction que la Grande-Bretagne est de plus en plus réticente à défendre ses colonies nord-américaines contre une éventuelle attaque américaine.

La violence et le chaos qui sévissent pendant la guerre de Sécession en choquent plus d’un en Amérique du Nord britannique. De l’avis de plusieurs, la guerre découle en partie d’un gouvernement américain central faible. Cela contribue à alimenter certaines idées quant à la nécessité d’un gouvernement central fort parmi les colonies de l’Amérique du Nord britannique.

Sortis victorieux du conflit, les États du Nord des États-Unis disposent en outre d’une grande et puissante armée. On parle, dans les journaux américains, d’envahir et d’annexer le Canada, en partie pour venger la collaboration britannique avec les États du Sud pendant la guerre. Nombreux sont les politiciens américains qui préconisent aussi l’annexion de la Terre de Rupert, vaste territoire qui accueillera plus tard les provinces de l’ouest du Canada. L’appétit expansionniste insatiable des États-Unis devient évident lors de l’achat de l’Alaska par ce pays en 1867.

À l’issue de la guerre de Sécession, les États-Unis, mécontents du soutien du Royaume-Uni aux États du Sud, annulent, ou abrogent, le traité de réciprocité qui facilitait jusque-là le commerce de nombreux produits entre les États-Unis et l’Amérique du Nord britannique. La Confédération apparaît à ce moment-là comme la solution idéale, pour les colonies, pour créer un nouveau marché de libre-échange au nord de la frontière américaine.

Combinées, une politique commerciale américaine protectionniste, la crainte d’une invasion et d’une expansion des États-Unis et la réticence croissante de la Grande-Bretagne à assumer financièrement la défense de l’Amérique du Nord britannique rendent attrayante l’idée d’unifier les colonies de l’Amérique du Nord britannique en un seul et même pays. La Confédération offre à la Grande-Bretagne une manière d’alléger honorablement son fardeau économique et militaire en Amérique du Nord, tout en donnant à ses colonies plus de puissance grâce à l’unification.

Planification d’une conférence politique

En 1864, la Confédération devient une question sérieuse dans la Province du Canada (auparavant le Haut‑Canada et le Bas‑Canada). Dans les colonies de l’Atlantique, cependant, de nombreuses pressions doivent encore être exercées pour transformer en réalité politique les idées romantiques d’une seule nation nordique s’étendant sur tout le continent.

Une série d’événements fortuits contribue à cette union. La Nouvelle-Écosse et le Nouveau‑Brunswick ont un certain intérêt à se réunir à nouveau, après avoir été séparés en 1784. Leur projet est favorisé par le ministère des Colonies britanniques, qui croit que l’union politique des trois colonies maritimes, y compris l’Île-du-Prince-Édouard, est souhaitable. L’union maritime abolirait trois législatures coloniales et les remplacerait par une seule.

Au printemps 1864, les trois assemblées législatives expriment un intérêt plutôt tiède à l’idée de tenir une conférence sur le sujet et rien n’est fait. Mais quand la Province du Canada dit vouloir assister à une telle conférence, les gouvernements des Maritimes bougent enfin. Si la Province du Canada doit y assister, alors cela signifie qu’il y aura conférence. Charlottetown est désignée comme le lieu de la rencontre (autrement, l’Île-du-Prince-Édouard n’y participerait pas), fixée au 1er septembre 1864.

Changement dans les deux Canada

Les rivalités et les difficultés internes de la Province du Canada augmentent à mesure qu’elle devient plus prospère et se développe politiquement, socialement et économiquement. La tâche de gouverner le Canada‑Ouest (l’Ontario) et le Canada‑Est (le Québec) à partir d’une seule assemblée législative indisciplinée devient ardue.

Après avoir obtenu le gouvernement responsable, les politiciens du Canada-Ouest commencent à faire campagne pour une véritable représentation proportionnelle à la population. Dans les années 1840, le Canada-Ouest bénéficiait d’un nombre de sièges disproportionnés à la législature parce que sa population était moins nombreuse que celle du Canada-Est. Cependant, à partir des années 1850, la population du Canada-Ouest surpasse celle de l’Est. Des réformateurs se mettent alors à réclamer avec enthousiasme la représentation proportionnelle, ou, en d’autres mots, davantage de sièges pour l’Ouest.

Ce mouvement, ainsi que de nombreuses questions controversées comme le financement des écoles catholiques par le gouvernement, rend les protestants anglais du Canada-Ouest méfiants des catholiques français, qui disposent selon eux d’une influence démesurée. En 1859, le fossé entre anglophones et francophones, ainsi qu’entre conservateurs et réformateurs au Canada-Ouest, est devenu quasi infranchissable. Il en résulte des années de gouvernement fragile et d’impasse politique au détriment de la colonie. Pour mettre fin à cette paralysie politique, des changements fondamentaux s’avèrent nécessaires.

La Confédération, qui entraînerait la division des deux Canada, est présentée comme solution à ces problèmes. En 1864, après la succession de quatre gouvernements éphémères, le pouvoir revient à un gouvernement de coalition promettant l’union avec les colonies de l’Atlantique.

Avec l’appui de trois des quatre principaux groupes politiques de la Province du Canada, la coalition donne à la Confédération un élan qu’elle ne perdra jamais. L’alliance des deux principaux groupes politiques du Canada-Ouest, dirigés par John A. Macdonald (conservateurs) et George Brown (Clear Grits), signifie que la Confédération peut aller de l’avant avec l’appui de la région la plus populeuse de l’Amérique du Nord britannique.

Au Canada-Est, bien qu’elle se heurte à l’opposition du Parti rouge d’Antoine-Aimé-Dorion, la Confédération est soutenue par le groupe politique dominant, soit celui des conservateurs de George‑Étienne Cartier, Hector Langevin et Alexander Tilloch Galt. En 1867, ils ont l’appui essentiel de l’Église catholique. Plusieurs arguments sont utilisés pour justifier la Confédération auprès du public. Tout d’abord, les Canadiens français pourront retrouver leur identité provinciale, et Québec redeviendra leur capitale. Ensuite, la domination anglophone d’Ottawa, tant redoutée par les Canadiens français, doit être amoindrie par une forte représentation canadienne-française dans le Cabinet fédéral. Enfin, la Confédération est somme toute le moins indésirable des changements proposés.

Conférences de Québec et de Charlottetown

Le 29 août 1864, les « Canadiens » quittent Québec à bord du bateau à vapeur du gouvernement, le Queen Victoria, pour se rendre à la Conférence de Charlottetown. La conférence est déjà en cours, mais les discussions en vue d’une union des Maritimes piétinent. Les Canadiens sont alors invités à présenter leurs propres propositions d’union de toutes les colonies britanniques d’Amérique du Nord. L’idée soulève l’enthousiasme, et la perspective séduisante d’un pays uni remporte l’adhésion de tous.

Un mois plus tard, les colonies convoquent une deuxième réunion pour discuter de la Confédération. À la Conférence de Québec, les délégués adoptent 72 résolutions qui précisent les décisions fondamentales déjà prises à Charlottetown, y compris le cadre constitutionnel du nouveau pays. Le ton des résolutions est juridique et contractuel, délibérément différent du ton révolutionnaire de la constitution américaine rédigée un siècle plus tôt.

Les résolutions canadiennes exposent le concept du fédéralisme, où les pouvoirs et les responsabilités sont strictement divisés entre les provinces et le gouvernement fédéral. George‑Étienne Cartier insiste pour que les provinces obtiennent le maximum de pouvoirs et de droits, tandis que John A. Macdonald, soucieux d’éviter les erreurs qui ont conduit à la guerre de Sécession aux États‑Unis, est en faveur d’un gouvernement central fort. Entre ces deux idées, un semblant d’équilibre est trouvé.

Les résolutions esquissent aussi la forme d’un Parlement national, constitué d’une Chambre des communes élue, où la représentation est proportionnelle à la population, et d’un Sénat nommé, dont les sièges sont également divisés entre trois régions : le Canada‑Ouest, le Canada‑Est et les colonies de l’Atlantique, afin que chaque région ait une voix égale à la chambre nommée.

Enfin, les résolutions prévoient certains engagements financiers spécifiques, y compris la construction par le nouveau gouvernement fédéral du chemin de fer Intercolonial entre le Québec et les Maritimes. Les dirigeants coloniaux du Canada en devenir comprennent la nécessité d’installer des lignes de chemin de fer à l’intérieur et entre leurs colonies pour améliorer les communications, l’économie et les capacités de défense militaire. Si les colonies elles-mêmes peuvent être reliées par des voies ferrées, elles devraient voir leur économie se développer grâce à l’intensification des échanges commerciaux intercoloniaux.

Le mémoire de l’envahissement américain lors de la guerre de 1812 donnait aussi du support : les voies ferrées allaient permettre de défendre plus facilement les frontières grâce à la possibilité qu’elles offrent de déplacer rapidement les troupes et les armes. Quelques délégués maritimes déclarent que la construction des voies ferrées intercoloniales est une condition préalable à leur adhésion au Canada, et il devient un projet clé qui motive la décision du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse de se joindre à la Confédération.

(Voir aussi L'Ontario et la Confédération et Le Québec et la Confédération.)

La perspective atlantique

Aucune des colonies atlantiques de Terre-Neuve, de l’Île-du-Prince-Édouard, de la Nouvelle-Écosse et du Nouveau-Brunswick n’est aussi insatisfaite du statu quo que le Canada‑Ouest. À l’exception de Terre-Neuve, leurs économies sont prospères et elles ne sentent aucun besoin de changer. La majeure partie de la population, particulièrement en Nouvelle-Écosse et à l’Île-du-Prince-Édouard, ne voit aucune raison de modifier sa constitution parce que le Canada a découvert qu’il est devenu trop grand pour la sienne.

Même Terre-Neuve, malgré ses difficultés économiques au cours des années 1860, reporte sa décision sur la Confédération à 1865 et refuse catégoriquement d’y adhérer lors des élections générales de 1869.

Plus prospère, l’Île-du-Prince-Édouard résiste dès le début aux discussions sur la Confédération. Néanmoins, un petit groupe déterminé de partisans de la Confédération fait quelques progrès jusqu’au début des années 1870, et c’est alors que, lourdement endettée par la construction d’un chemin de fer, l’île décide d’adhérer à la Confédération en échange de la prise en charge de sa dette.

La Nouvelle-Écosse est divisée. La Confédération est vue favorablement dans les régions continentales du Nord et au Cap-Breton, mais le long du littoral sud et dans la vallée d’Annapolis (monde prospère de la navigation, de la construction navale, de la culture des pommes de terre et des pommes), l’idée apparaît peu séduisante et même dangereuse. Ambitieux, agressif et confiant, le premier ministre conservateur Charles Tupper s’engage quand même du côté de la Confédération, convaincu qu’à long terme elle se révélera la voie la plus profitable pour la Nouvelle‑Écosse… et peut-être aussi pour lui-même. Son gouvernement n’a pas besoin de déclencher des élections avant que la Confédération soit chose faite. À ce moment-là, il est trop tard pour les 65 % des Néo-Écossais qui s’opposent à l’idée (voir Mouvement sécessionniste).

Le Nouveau-Brunswick est à peine plus enthousiaste. En 1865, le gouvernement anticonfédérationniste d’Albert James Smith est élu, mais est défait dès l’année suivante. Le nouveau gouvernement, qui est pour l’union de l’Amérique du Nord britannique, bénéficie des invasions des fenians au printemps de 1866. Les attaques ont révélé des failles dans le leadership, la structure et l’instruction des milices canadiennes conduisant, durant les années suivantes, à un certain nombre de réformes et d’améliorations. Mais surtout, la menace que l’armée irrégulière des fenians a fait peser sur l’Amérique du Nord britannique, conjointement avec une inquiétude croissante vis-à-vis de la puissance économique et militaire américaine, ont conduit les dirigeants britanniques et canadiens sur le chemin de la Confédération

(Voir aussi Le Nouveau-Brunswick et la Confédération, L’Île-du-Prince-Édouard et la Confédération, La Nouvelle-Écosse et la Confédération, Terre-Neuve-et-Labrador et la Confédération.)

La perspective autochtone

Les peuples autochtones ne sont pas invités ou représentés aux conférences de Charlottetown et de Québec, et ce, bien qu’ils privilégient de relations et d’engagements soi-disant bilatéraux (de nation à nation) avec la Couronne d’après les traités historiques (voir Traités autochtones). Une attitude paternaliste envers les Autochtones empêche effectivement les premiers peuples canadiens de participer aux discussions formelles sur l’unification de la nation, même si la Confédération a de réelles répercussions sur leurs communautés.

En 1867, le gouvernement fédéral assume la responsabilité des affaires autochtones des colonies. Grâce à l’achat de la Terre de Rupert en 1869, le Dominion du Canada accroît son influence sur les peuples indigènes qui y vivent. Pour aménager, coloniser et revendiquer ce territoire, le Dominion signe 11 traités entre 1871 et 1921 avec divers peuples autochtones en garantissant de l’argent, certains droits territoriaux et d’autres concessions contre la cession (renonciation) de leurs terres ancestrales. De nombreuses promesses ne sont pas tenues ou sont mal comprises par les signataires (voir Traités numérotés). Au cours des années qui suivent la Confédération, les programmes gouvernementaux visant l’assimilation se multiplient, notamment les réserves, la Loi sur les Indiens et les pensionnats.

La perspective londonienne

Redoutant le coût de la défense des colonies d’Amérique du Nord contre d’éventuelles agressions américaines, le secrétaire britannique aux Colonies Edward Cardwell est un farouche partisan de la Confédération. Il enjoint aux gouverneurs de l’Amérique du Nord d’appuyer l’idée, ce qu’ils font. La Confédération signifie que le Canada devra payer ses propres défenses contre l’agression américaine plutôt que de s'appuyer sur l’argent colonial.

La Conférence de Londres, qui a lieu de décembre 1866 à février 1867, est l’étape finale de la transformation des 72 résolutions de 1864 en une loi. L’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1867 (maintenant appelé Loi constitutionnelle de 1867) en est le résultat. Cette loi est adoptée par le Parlement britannique et signée par la reine Victoria le 29 mars 1867. Elle entre en vigueur le 1er juillet 1867.

Le Dominion s’agrandit

La politique britannique en faveur de la confédération de l’Amérique du Nord se poursuit sous les successeurs de Cardwell. La Compagnie de la Baie d’Hudson vend la Terre de Rupert au Canada en 1870, et le jeune pays intègre le Manitoba et les Territoires du Nord‑Ouest la même année. La Colombie-Britannique entre dans la Confédération en 1871, suivie de l’Île‑du‑Prince‑Édouard en 1873. Le territoire du Yukon est créé en 1898, puis les provinces de l’Alberta et de la Saskatchewan en 1905.

Après avoir rejeté la Confédération en 1869, Terre‑Neuve‑et‑Labrador y adhère enfin en 1949. Le Nunavut est détaché des Territoires du Nord‑Ouest en 1999.

(Voir aussi Le Manitoba et la Confédération, La Saskatchewan et la Confédération, L’Alberta et la Confédération, La Colombie-Britannique et la Confédération, Le Yukon et la Confédération, Les Territoires du Nord-Ouest et la Confédération, Le Nunavut et la Confédération.)

La vision de Macdonald

Bien que la Confédération ait été le produit, dans les années 1860, de trois conférences et de discussions de délégués venus de cinq colonies, les idées concrètes sur la façon de la réaliser viennent de John A. Macdonald, avec l’aide d’Alexander Tilloch Galt et l’insistance de George-Étienne Cartier pour qu’on prenne en compte un minimum de droits provinciaux essentiels. À l’origine, la Confédération n’est pas une idée de Macdonald, mais c’est lui qui la mène à terme. C’est donc vers Macdonald et ses idées que les Canadiens doivent se tourner pour comprendre la nature de l’union de 1867.

(Voir aussi Pères de la Confédération, Macdonald : l’homme qui nous a créés, Cartier, pivot de la Confédération, Un partenariat politique : Macdonald et Cartier quêtent vers la Confédération et Sir John A. Macdonald.)

Un pays, 13 entités

Province ou territoire Entrée dans la Confédération
Alberta 1905
Colombie-Britannique 1871
Manitoba 1870
Nouveau-Brunswick 1867
Terre-Neuve-et-Labrador 1949
Territoires du Nord-Ouest 1870
Nouvelle-Écosse 1867
Nunavut 1999
Ontario 1867
Île-du-Prince-Édouard 1873
Québec 1867
Saskatchewan 1905
Yukon 1898