Le droit de vote des femmes leur permet de s’exprimer dans le cadre d’élections; généralement, les militants qui font campagne pour l’obtention de ce droit cherchent également à obtenir le droit pour les femmes de se présenter comme candidates pour des charges publiques. Le mouvement pour le droit de vote des femmes s’étend sur plusieurs décennies et vise à mettre fin aux inégalités et aux injustices de même qu’à améliorer la qualité de vie des Canadiennes et des Canadiens. Dans le cadre de leur lutte pour les droits fondamentaux tels que le droit de vote, les femmes canadiennes font face à une forte résistance. Plus qu’une simple question d’égalité politique, le droit de vote représente l’espoir d’une l’amélioration de l’éducation, des soins de santé et du marché du travail ainsi que de la fin de la violence contre les femmes et les enfants.

Au milieu du XIXe siècle, la pleine citoyenneté se limite légalement aux hommes; à la fin du siècle, des lois partout au pays stipulent que la citoyenneté est accordée à presque tous les hommes blancs aux échelons fédéral et provincial, tout en excluant explicitement les femmes. Durant cette période, de nombreuses femmes commencent à militer pour le droit de vote ainsi que pour des réformes sociales.

Les suffragettes – les gens qui soutiennent l’extension du droit de vote aux femmes – sont généralement des femmes blanches issues de la classe moyenne. La plupart d’entre elles défendent l’idée que le droit de vote augmenterait l’influence de leur classe sociale et contribuerait à l’amélioration de leur pays. Le droit de vote des femmes est également soutenu par des abolitionnistes noires (tels que Mary Ann Shadd), ainsi que des syndicalistes, des socialistes et des militantes du mouvement pour la tempérance. La majorité des suffragettes canadiennes font campagne de façon pacifique. Seule une poignée d’entre elles s’identifie auxsuffragettes militantes menées par Emmeline Pankhurst (1858-1928) et la Women’s Social and Political Union au Royaume-Uni.

Bien que les suffragettes fassent campagne auprès des différents ordres de gouvernement pour obtenir le droit de vote, elles mettent souvent l’accent sur les droits à l’échelle locale. À partir de 1900, les femmes propriétaires détiennent certains droits, y compris le droit de vote et le droit de se présenter comme candidates dans certaines élections pour des conseils municipaux, des conseils d’administration debibliothèques et des commissions scolaires. Elles obtiennent ensuite le droit de vote aux élections provinciales. La première province à accorder le droit de vote aux femmes est le Manitoba, le 28 janvier 1916. Le Québec est la dernière province à emboîter le pas, en 1940.

En 1917, les autorités fédérales accordent le droit de vote à certaines catégories de femmes, avant de l’accorder à la plupart des femmes l’année suivante. Cependant, les Asiatiques d’un sexe comme de l’autre n’obtiennent le droit de vote qu’après la Deuxième Guerre mondiale. Les femmes et les hommes autochtones vivant dans les réserves– de même que ceux vivant presque partout ailleurs – sont considérés comme des pupilles de la Couronne en vertu de la Loi sur les Indiens. À quelques exceptions près, ils n’obtiennent le droit de vote au Canada qu’en 1960. Après l’abolition de l’esclavage en 1834, les femmes et hommes noirs, en tant que groupe distinct, ne sont pas formellement exclus du droit de vote au Canada.

Voir aussi Droit de vote, Droit de vote des peuples autochtones, Droit de vote des Noirs.

Premiers cas d’élargissement du droit de vote aux femmes

Quelques femmes obtiennent également le droit de vote, notamment au Bas-Canada (de nos jours, le Québec), dans les Maritimes et au Canada-Ouest (de nos jours, l’Ontario). Au moins 27 femmes mohawks de Caughnawaga (Kahnawake), au Bas-Canada, votent dans le cadre d’une élection en 1825 et certaines femmes propriétaires catholiques,protestantes et juives votent dans des élections au Québec.

L’insertion du mot « hommes » dans la loi électorale au Nouveau-Brunswick (1843) et au Québec (1849) reflète une notion émergente selon laquelle les femmes et les hommes appartiennent à des sphères distinctes de la société. Les femmes sont ainsi de plus en plus idéalisées comme garantes de la survie culturelle n’ayant pas leur place dans la vie politique. Elles sont censées rester à la maison, élever les enfants et protéger la culture. Le droit de vote des femmes est perçu comme une menace à la survie nationale des Canadiens français, qui deviennent graduellement minoritaires parmi les protestants anglophones d’Amérique du Nord britannique.

L’opposition au droit de vote prend de l’ampleur dans tous les endroits où l’on considère les femmes indépendantes comme un danger aux identités religieuse, ethnique ou nationale. L’exclusion des femmes de la vie politique demeure acceptable pour de nombreux Canadiens, qui estiment que les hommes ont une plus grande capacité de raisonner et que la possibilité pour les hommes de servir dans l’armée justifie un plus grand nombre de droits. L’opposition au droit de vote des femmes ne se dissipe que lorsque les suffragettes parviennent à faire accepter l’idée que les femmes peuvent jouer un rôle public en société et que la sphère publique est un espace où les femmes peuvent asseoir leur autorité de façon respectable.

En 1885, des débats sur un projet de loi sur le droit de vote ont lieu à la Chambre des communes (le droit de vote n’étant auparavant que de compétence provinciale), ce qui démontre l’importance de cet enjeu dans le façonnement du pays. La décision de refuser le droit de vote à toutes les femmes, à la plupart des Indiens inscrits et à toutes les personnes asiatiques confirme que seuls les hommes blancs ont droit à la pleine citoyenneté et au droit de gouverner. Avec l’arrivée au pouvoir des libéraux de Wilfrid Laurier en 1896, la question du droit de vote est à nouveau de compétence provinciale, et les exclusions liées au genre et à la race demeurent la norme.

La montée du mouvement pour le droit de vote

À partir des dernières décennies du XIXe siècle, les femmes canadiennes expriment de plus en plus leur opposition à la discrimination dans l’accès à l’éducation et au marché de l’emploi ainsi qu’à la violence contre les femmes et les enfants. Dans le but de remédier à la situation, de nombreuses étudiantes diplômées de « première génération » ainsi que des professionnelles du domaine de la médecine, de l’enseignement et du journalisme commencent à mener campagne pour le droit de vote. Les suffragettes présentent leur cause comme une question de justice et insistent sur la valeur des qualités maternelles des femmes, tant dans la vie privée que publique.

Les suffragettes obtiennent leurs premières avancées à l’échelle locale, où de nombreux Canadiens vantent leurs qualités en tant que mères et leur utilité à l’intérieur des ménages. Au moment où s’amorce le XXe siècle, les suffragettes ont obtenu le droit de vote à l’échelle municipale pour les femmes propriétaires dans de nombreuses villes, tandis que certaines femmes peuvent voter dans les élections pour des conseils scolaires et des conseils d’administration de bibliothèques et de parcs.

Mary Ann Shadd, rédactrice en chef du Provincial Freeman et pionnière dans la lutte pour le droit de vote et l’abolition de l’esclavage, se sert de son journal comme plateforme de discussion des droits des femmes, y compris le droit de vote. Le journal informe également les lecteurs des réunions sur le droit de vote tenues au Canada et aux États-Unis. En tant que femme noire s’opposant à l’esclavage aux États-Unis, Mary Ann Shadd se trouve cependant marginalisée. Son influence demeure minime au moment de son retour aux États-Unis dans les années 1860.

En Ontario, l’élargissement du débat public sur le droit de vote et les droits des femmes mène à la création du Toronto Women’s Literary Club (TWLC), un groupe consacré à l’enseignement supérieur et au développement intellectuel, ainsi qu’au bien-être physique et aux conditions de travail des travailleuses. Pour le TWLC, l’élargissement du droit de vote aux femmes contribuerait à améliorer la sécurité des femmes et à augmenter leurs chances d’obtenir un emploi et de poursuivre leurs études. Le TWLC est créé en 1876-1877 par la Dre Emily Howard Stowe, l’une des premières femmes médecins du Canada; elle et sa fille, la Dre Augusta Stowe-Gullen, font campagne pendant 40 ans pour le droit de vote en Ontario (voir Droit de vote des femmes en Ontario). En 1883, le TWLC devient l’Association des suffragettes de Toronto, rebaptisée Dominion Women’s Enfranchisement Association en 1889. À partir des années 1880, de nombreux syndicalistes et socialistes de l’Ontario, dont le journaliste Thomas Phillips Thompsondes Chevaliers du Travail, soutiennent également le droit de vote des femmes.

Les suffragettes ne constituent pas un groupe homogène et ne se concentrent pas uniquement sur la question du droit de vote. Le mouvement milite également pour l’amélioration de la santé publique, l’égalité des chances dans le marché de l’emploi et en éducation, l’aide sociale et la lutte contre la violence.

En dépit de nombreuses pétitions et projets de loi d’initiative parlementaire, les législateurs à travers le pays (à quelques exceptions près) votent à plusieurs reprises contre l’élargissement du droit de vote aux femmes. Afin de sensibiliser le public à leur cause, les suffragettes doivent mener campagne durant de longues années, au cours desquelles elles font face à des abus et humiliations répétés. Dans les années 1890, les suffragettes obtiennent le soutien du plus grand groupe de femmes au Canada, le Woman’s Christian Temperance Union (WCTU), dont les dirigeants croient que le droit de vote contribuerait à la mise en place de la prohibition et donc à la réduction de la violence.

À l’aube de la Première Guerre mondiale, le mouvement pour le droit de vote comporte des éléments à la fois progressistes et conservateurs. L’accroissement de l’urbanisation, de l’industrialisation et de l’immigration dans les années précédant la Première Guerre mondiale soulève des craintes sur la façon d’intégrer les nouveaux arrivants et de contrôler les Canadiens issus de la classe ouvrière. Certaines suffragettes, en particulier celles issues des milieux syndicaux et les socialistes, embrassent la cause des travailleuses, qui sont pour la plupart mal payées et dépourvues de protections. Cependant, d’autres suffragettes perçoivent le droit de vote comme un moyen de renforcer le pouvoir des Blancs de la classe moyenne. Alors que les membres progressistes du mouvement présentent d’emblée le droit de vote comme un symbole du droit des femmes à l’égalité, le Conseil national des femmes du Canada, une organisation respectable et prudente, n’appuie officiellement le droit de vote des femmes qu’en 1910.

La Première Guerre mondiale met un frein aux campagnes pour le droit de vote et divise les militantes. Nombreuses sont celles, parmi elles, qui se concentrent sur l’appui à l’effort de guerre, y compris la conscription, en se joignant à des groupes tels que le Fonds patriotique des femmes. Les suffragettes socialistes et pacifistes fondent plutôt leurs espoirs dans un armistice et la collaboration internationale. Certaines appuient la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, formée en 1915. C’est une Canadienne, Julia Grace Wales, qui rédige le document fondateur de la Ligue, intitulé « Continuous Mediation without Armistice » (médiation continue sans armistice). Pendant la guerre, Francis Marion Beynon, suffragette et journaliste de Winnipeg, quitte son emploi et déménage à Brooklyn en partie à cause de son opposition à la guerre. Francis Marion Beynon et Alice Chown, suffragette pacifiste de l’Ontario, présentent leur vision dans des œuvres émouvantes, respectivement Aleta Dey (1919) et The Stairway (1921).

Le droit de vote dans l’Ouest

L’opposition au féminisme se montre plus forte dans le centre et l’est du Canada, tandis que les provinces de l’Ouest semblent plus réceptives. Il est possible d’interpréter la plus grande ouverture des provinces de l’Ouest envers le droit de vote des femmes comme une position stratégique : les régions nouvellement colonisées comptent sur les femmes blanches pour garantir l’expulsion des peuples autochtones. Ainsi, le droit de vote pourrait représenter une récompense et attirer les nouvelles arrivantes de race blanche.

Bien que la Woman’s Christian Temperance Union (WCTU) soit un allié de taille dans la campagne pour le droit de vote dans l’Ouest, le mouvement agraire se montre aussi très influent. Dès les années 1870, la communauté islandaise du Manitoba appuie le droit de vote des femmes.

Parmi les premières dirigeantes du mouvement pour le droit de vote des femmes au Manitoba, on retrouve Margret Benedictsson, la Dre Amelia Yeomans, Francis Marion Beynon, E. Cora Hind et Nellie McClung. Auteure populaire et membre du Canadian Women’s Press Club, Nellie McClung devient la figure de proue du mouvement dans les Prairies. Son livre à succèsIn Times Like These, publié en 1915, présente un mélange d’arguments sérieux et de critiques satiriques des opposants au droit de vote des femmes. La Political Equality League du Manitoba, créée en 1912, comporte parmi ses activistes acharnés de nombreuses étoiles du mouvement. En 1914, l’association organise avec succès une collecte de fonds qui orchestre un simulacre de parlement fort médiatisé, une tactique employée dans de nombreux autres endroits.

Sur la scène du théâtre Walker de Winnipeg, les femmes jouent le rôle de politiciennes, et Nellie McClung se moque du premier ministre conservateur, sir Rodmond Roblin, en se demandant si le droit de vote doit être accordé aux hommes. En 1915, le soutien des suffragettes est un élément essentiel de la victoire du parti libéral, qui appuie le droit de vote des femmes aux élections provinciales. (Voir aussi Droit de vote des femmes au Manitoba.)

Des victoires dans l’Ouest et en Ontario

Les suffragettes de l’Ouest canadien obtiennent des appuis importants de la part des puissants mouvements agraire, ouvrier et Social Gospel. Tout comme les hommes de leur classe sociale et de leur communauté, les suffragettes des Prairies ne prêtent jamais beaucoup attention aux femmes autochtones et sont généralement convaincues de la supériorité des peuples anglo-celtes.

Le 28 janvier 1916, les femmes du Manitoba sont les premières au pays à se voir accorder à la fois le droit de vote et celui de se porter candidates aux élections provinciales. Le Manitoba est suivi par la Saskatchewan le 14 mars et par l’Alberta le 19 avril de la même année. Dans ces derniers cas, la campagne pour le droit de vote des femmes jouit du soutien du mouvement agraire, qui présente ce droit comme un élément nécessaire d’une démocratie. Les efforts de la Woman’s Christian Temperance Union visant à protéger les foyers et à mettre fin à la violence contre les femmes et les enfants donnent du poids à la cause du droit de vote. La suffragette britannique Barbara Wylie visite la Saskatchewan en 1912. Ses messages, comme ceux des militantes des États-Unis et du reste du Canada, permettent de tisser de puissants liens internationaux entre les suffragettes.

En 1914, la Women’s Grain Growers Association (WGGA) ainsi qu’un certain nombre d’associations militant pour l’égalité politique voient le jour en Saskatchewan. Violet McNaughton, journaliste agraire et présidente de la WGGA, est la féministe la plus influente de la Saskatchewan, et le demeure pendant de nombreuses années. En 1915, le WGGA et la WCTU collaborent afin de former le Provincial Equal Franchise Board. Leur pétition permet d’assurer l’adoption par le gouvernement libéral d’un projet de loi sur le droit de vote en 1916.

Une vague de soutien semblable s’observe en Alberta. Les Fermiers unis de l’Alberta appuient le droit de vote des femmes en 1912, et trois ans plus tard, l’association des Fermières unies de l’Alberta est mise sur pied afin de faire campagne pour le droit de vote, la tempérance et l’amélioration de la santé et de l’éducation. À cette époque, Nellie McClung s’installe dans la province et se joint aux suffragettes telles que la journaliste Emily Murphy, Louise McKinney, leader au sein de la WCTU, et Irene Parlby, activiste au sein des Fermières unies de l’Alberta.

En Colombie-Britannique, les campagnes attirent principalement des activistes dans les zones urbaines, notamment à Victoria, où les revendications pour le droit de vote se font d’abord entendre, puis à Vancouver, qui à partir de la Première Guerre mondiale prend le devant de la scène dans le mouvement. Encore une fois, la WCTU est un acteur influent, tout comme le sont les organisations de femmes locales ainsi que les associations de femmes universitaires. De nombreuses organisations faisant campagne pour l’égalité politique voient également le jour en Colombie-Britannique, et des leaders du mouvement provenant du reste du Canada, du Royaume-Uni et des États-Unis s’y rendent pour prononcer des discours. Les mouvements socialiste et ouvrier de la Colombie-Britannique jouent également un rôle important, et la British Columbia Federation of Labour apporte son soutien au droit de vote en 1912. Comme ailleurs au Canada, les suffragettes de la Colombie-Britannique démontrent peu d’intérêt pour les femmes autochtones ou asiatiques, qui sont habituellement perçues comme des groupes nécessitant la charité plutôt que des alliées potentielles. Le 19 mars 1913, leVancouver Sun vend tous ses exemplaires d’une édition spéciale du journal consacrée aux femmes, ce qui, en plus des pétitions ayant obtenu un grand nombre de signatures, démontre l’ampleur du soutien à la cause et l’opposition aux gouvernements conservateurs anti-droit de vote à Victoria et à Ottawa. La campagne pour le droit de vote donne l’occasion aux leaders tels que Helena Gutteridge, Mary Ellen Smith et Laura Marshall Jamieson de démontrer les qualités qui plus tard leur permettront de mener une belle carrière politique. Parmi les provinces et territoires du Canada, la Colombie-Britannique fait cavalier seul en appelant les électeurs masculins à se prononcer sur la question du droit de vote des femmes dans le cadre d’un référendum, lors de l’élection provinciale de 1916. Encouragé par les résultats favorables (43 619 votes contre 18 604), le nouveau gouvernement libéral accorde le droit de vote aux femmes le 5 avril 1917.

Une semaine plus tard, le 12 avril 1917, les suffragettes de l’Ontario remportent également leur bataille. Il s’agit du premier gouvernement conservateur à adopter le droit de vote des femmes. Bien que les seules organisations militant pour le droit de vote des femmes à l’échelle nationale – la Dominion Women’s Enfranchisement Association et l’Association des suffragettes canadiennes – se trouvent en Ontario, leurs campagnes se limitent en grande partie à la province. Si c’est en Ontario qu’est basée la WCTU, la plus puissante des organisations provinciales militant pour le droit de vote des femmes, on y retrouve également de charismatiques personnages non conformistes tels que Flora MacDonald Denison, réformatrice sociale, auteure et spiritualiste. Celle-ci, grande admiratrice de la suffragette britannique Emmeline Pankhurst, est l’une des représentantes du Canada lors de manifestations d’envergure au Royaume-Uni et aux États-Unis. (Voir aussi Droit de vote des femmes en Ontario.)

Le droit de vote aux élections fédérales

Pendant la Première Guerre mondiale, la pression monte sur les politiciens fédéraux du gouvernement conservateur (qui deviendra en 1917 le gouvernement d’union) de sir Robert Borden. Le gouvernement souhaite à la fois reconnaître la contribution des femmes à l’effort de guerre, attirer de futures électrices en accordant le droit de vote aux femmes et renforcer le soutien à la conscription. Le gouvernement craint également que s’opposent à la conscription les électeurs nés dans des pays avec lesquels le Canada est en guerre, et en particulier les hommes. En vertu de deux lois controversées adoptées en 1917, la Loi des électeurs militaires et la Loi des élections en temps de guerre, le droit de vote à l’échelon fédéral est étendu aux infirmières militaires (femmes servant dans le Service de santé de l’Armée canadienne) et aux femmes qui sont membres de la famille immédiate des hommes militaires. Du même coup, la Loi des élections en temps de guerre retire le droit de vote à des milliers d’immigrants issus de pays ennemis et devenus citoyens après 1902, ainsi qu’à tous les objecteurs de conscience (personnes qui refusent d’aller à la guerre en raison de convictions religieuses, morales ou éthiques). Cette loi divise les suffragettes canadiennes entre celles qui s’opposent à un élargissement partiel du droit de vote et celles qui s’opposent au retrait partiel des droits.

Après l’adoption de la conscription, le gouvernement déclare que les femmes ont mérité le droit de vote grâce à leur effort de guerre. Le 24 mai 1918, les citoyennes qui ne sont pas exclues en raison de leur race ou de leurs origines autochtones et qui sont âgées de 21 ans et plus obtiennent le droit de voter aux élections fédérales, sans égard à leur capacité à voter aux élections provinciales. En juillet 1919, ces femmes obtiennent le droit de se présenter comme candidates à la Chambre des communes, bien que le Sénat demeure hors de portée jusqu’à « l’Affaire personne » en 1929. L’Acte des élections fédérales, adopté en 1920, continue à refuser le droit de vote à ceux qui étaient déjà exclus en raison de leur race dans les élections provinciales (ce qui comprend les Japonais, les Chinois et les Sud-Asiatiques en Colombie-Britannique et les Chinois en Saskatchewan) et maintient l’exclusion des Inuits et de la plupart des Premières Nations.

Provinces de l’Atlantique

En Nouvelle-Écosse, les femmes sont formellement exclues des élections provinciales en 1851. Dans les années 1890, les femmes néo-écossaises lancent une campagne pour l’obtention du droit de vote. Le mouvement pour le droit de vote obtient ses plus forts appuis à Halifax, où les femmes défendent des causes progressistes. De nombreuses militantes sont associées au Conseil local des femmes et à la WCTU, y compris Eliza Ritchie, érudite et philanthrope, et Anna Leonowens, auteure de The English Governess at the Siamese Court (qui servira plus tard de source d’inspiration à la pièce de théâtre et au film Le roi et moi). Le 26 avril 1918, les Néo-Écossaises obtiennent le droit de vote.

La WCTU joue également un rôle très important à partir des années 1880 au Nouveau-Brunswick, où un projet de loi qui devait accorder le droit de vote aux femmes célibataires et propriétaires échoue en 1870. Seize ans plus tard, ces femmes obtiennent le droit de vote aux élections municipales. En 1894, la Women’s Enfranchisement Association est formée à Saint John et devient la seule organisation du Nouveau-Brunswick consacrée au droit de vote des femmes. Il faut attendre jusqu’au 17 avril 1919 pour que l’interdiction du droit de vote des femmes, qui était en vigueur depuis 1843 au Nouveau-Brunswick, soit révoquée.

L’Île-du-Prince-Édouard, province où n’est recensée aucune campagne populaire pour le droit de vote des femmes, met fin le 3 mai 1922 à l’exclusion des femmes, adoptée en 1836.

À Terre-Neuve, une colonie de la Couronne distincte du Canada, le mouvement pour le droit de vote des femmes est actif à partir des années 1890. En 1892, un projet de loi sur le droit de vote, soutenu par la section locale de la WCTU, est défait. De nombreuses suffragettes de Terre-Neuve s’inspirent directement des campagnes britanniques; en 1920, la WCTU et la Women’s Patriotic Association servent de source d’inspiration pour la Women’s Franchise League, qui lutte pour l’obtention du droit de vote des femmes. La campagne porte ses fruits et les femmes obtiennent le droit de vote le 13 avril 1925. En Nouvelle-Écosse, à l’Île-du-Prince-Édouard et à Terre-Neuve, le droit de se présenter aux élections provinciales est accordé en même temps que le droit de vote, mais le Nouveau-Brunswick ne permet aux femmes de se présenter comme candidates qu’à compter du 9 mars 1934.

Québec

Au Québec, les appuis au droit de vote des femmes viennent à la fois des communautés francophones et anglophones, mais les appuis des francophones sont freinés par l’opposition de l’Église catholique et par les craintes des nationalistes. On retrouve au sein du Conseil local des femmes de Montréal de nombreuses suffragettes convaincues, y compris Carrie Derick et la Dre Octavia Grace Ritchie England de l’Université McGill. Les suffragettes québécoises sont menées par Idola Saint-Jean, professeure à l’Université McGill et présidente de l’Alliance canadienne pour le vote des femmes du Québec, et Thérèse Casgrain, qui dirige la Ligue des droits de la femme. Leurs campagnes obtiennent le soutien de certains politiciens libéraux fédéraux, de leurs homologues provinciaux progressistes, ainsi que de la CCF (dont l’un des membres, Agnes Macphail, était une fidèle alliée des suffragettes du Québec), ce qui contribue à l’obtention du droit de vote le 25 avril 1940.

Femmes asiatiques

En vertu d’une loi fédérale datant de 1885, les résidents asiatiques du Canada se voient explicitement refuser le droit de vote. L’Acte des élections fédérales de 1920n’exclut pas les Canadiens d’origine asiatique de façon explicite, mais stipule que toute personne privée du droit de vote dans sa province « à cause de sa race » est également privée de ce droit à l’échelon fédéral. Puisque les Chinois, les Japonais et les Sud-Asiatiques en Colombie-Britannique de même que les Chinois en Saskatchewan sont privés du droit de vote, les membres de ces communautés ne peuvent pas voter aux élections fédérales dans ces provinces. En dépit des protestations, les femmes et les hommes d’origine asiatique ne se voient accorder le droit de vote qu’en 1948, l’année de la Déclaration universelle des droits de l’homme, que le Canada contribue à rédiger avant de l’adopter.

Femmes autochtones

Les femmes autochtones sont généralement absentes des campagnes pour le droit de vote. La grande majorité des suffragettes canadiennes sont d’origine européenne. Bien que certaines suffragettes soient favorables à la cause des femmes autochtones, elles ne visent pas l’inclusion des Premières Nations (Indiens inscrits) ou des Inuits dans les lois sur le droit de vote, et la plupart acceptent l’idée que les Indiens inscrits sont une race en « voie d’extinction ». E. Pauline Johnson, écrivaine et interprète d’origine mohawk et anglaise, conteste cette idée, mais ne réussit pas à renverser les préjugés.

Les femmes autochtones mènent des efforts locaux d’amélioration des conditions dans leurs communautés et font pression sur les conseils de bande, de la même façon que les suffragettes font pression sur d’autres ordres de gouvernement. La Loi du cens électoral fédéral de 1934 prive explicitement du droit de vote les Indiens inscrits vivant dans les réserves ainsi que les Inuits. Jusqu’en 1951, la Loi sur les Indiens prive également les femmes autochtones du droit de vote et du droit d’exercer des fonctions officielles dans les bandes. Bien que les Inuits obtiennent le droit de vote en 1950, leurs noms sont rarement ajoutés aux listes d’électeurs et les urnes ne sont distribuées aux communautés inuites de l’Arctique qu’en 1962. En 1960, le gouvernement fédéral étend finalement le droit de vote à tous les peuples autochtones, femmes et hommes. Autant les femmes que les hommes autochtones, cependant, continuent à remettre en question la valeur du droit de vote dans un pays dominé par des colons qui résistent à l’égalité. (Voir aussi Les femmes autochtones et le droit de vote et Le droit de vote des peuples autochtones.)

Les femmes en politique

Une fois que les femmes remportent leur combat pour le droit de vote, celles qui veulent se lancer en politique font face à une grande résistance. En 1921, Agnes Macphail devient la première femme à remporter un siège à la Chambre des communes, sous la bannière des Fermiers unis de l’Ontario; la suivante, Martha Black, remplace son mari malade en 1935 comme députée conservatrice du Yukon; la troisième, Dorise Nielsen (associée à la CCF puis au Parti communiste du Canada) de la Saskatchewan,arrive à Ottawa en 1940, mais y trouve très peu d’appui. La première femme autochtone à être élue députée fédérale est la libérale Ethel Blondin Andrews, qui remporte en 1988 la circonscription de l’Arctique de l’Ouest, dans les Territoires du Nord-Ouest.

En 1917, Louise McKinney, appuyée par la Non-Partisan League en Alberta, est la première femme élue à une assemblée législative provinciale au Canada et dans l’Empire britannique (suivie de près par Roberta MacAdams, élue par des soldats et des infirmières militaires). Le nombre de femmes députées augmente lentement. En 1941, la Colombie-Britannique compte cinq femmes comme députées provinciales, ce qui demeure le nombre le plus élevé de femmes députées dans n’importe quelle assemblée législative provinciale jusque dans les années 1970. En 1957, la députée conservatrice Ellen Fairclough devient la première femme nommée au conseil des ministres. En 1996, les électeurs de la Colombie-Britannique élisent les premières Canadiennes d’origine chinoise à l’Assemblée législative provinciale : la libérale Ida Chong et la néo-démocrate Jenny Kwan.

Ce n’est que vers la fin du XXe siècle que l’on constate, grâce à la résurgence du féminisme, de réelles avancées quant au nombre de députées. Si la féministe Kim Campbell devient brièvement première ministre d’un gouvernement conservateur en 1993, l’élection fédérale de 2015 donne lieu à l’élection d’un nombre record de femmes (88) à la Chambre des communes, soit 88, ou 26 pour cent des députés. Dans une décision applaudie, le gouvernement libéral présente pour la première fois dans l’histoire du pays un conseil des ministres paritaire, au sein duquel 50 pour cent des ministres sont des femmes.

La première femme sénatrice, la libérale Cairine Wilson, est nommée en 1930; en 2016, le Sénat compte 33 sénatrices. La première femme première ministre d’une province ou d’un territoire est Rita Johnson (Crédit social), qui devient première ministre de la Colombie-Britannique en 1991.

Importance et héritage

Le succès du mouvement pour le droit de vote ne repose pas que sur l’obtention de droits, mais également sur l’atteinte d’objectifs plus larges. Alors que les sondages tendent à démontrer que les femmes appuient davantage les causes libérales, peu d’attention a été accordée aux résultats obtenus à la suite de l’élargissement du droit de vote. Le mouvement pour le droit de vote, partout où il a été actif, appelait à l’amélioration de l’éducation, des soins de santé et des services sociaux afin d’assurer une meilleure qualité de vie pour les femmes et les enfants. L’introduction des allocations et des pensions pour les mères dans les provinces à partir de la Première Guerre mondiale n’aurait pas eu lieu sans la pression des féministes et la crainte que les hommes politiques avaient des groupes de personnes ayant obtenu le droit de vote. En outre, les changements apportés à la sécurité sociale au cours du XXe siècle, quoiqu’imparfaits, sont liés à l’accroissement du bassin d’électeurs, avec l’arrivée des femmes et d’autres groupes. Alors que la démocratie s’est répandue à travers le monde, les gouvernements ont été contraints pour la première fois à prendre en considération les questions d’équité et de justice. Ces avancées n’auraient pas été possibles sans le droit de vote des femmes.