Emily Carr, peintre et écrivain (née le 13 décembre 1871 à Victoria, décédée le 2 mars 1945 à Victoria). L'une des figures de proue de la peinture canadienne de la première moitié du XXe siècle — aux côtés de Tom Thomson, de David Milne et du Groupe des sept, Emily Carr fut aussi l'une des seules artistes féminines majeures de son époque en Amérique du Nord et en Europe. Ses tableaux les plus aboutis, comme le splendide Indian Church (1929) au Musée des beaux-arts de l'Ontario, dépeignent la nature comme un vortex furieux de vie organique, avec des formes arrondies qui créent l'impression de mouvements incessants et de transformations constantes. De son côté, l'aspect humain (représentation d'églises, de maisons, de totems) y semble menu et fragile.

Enfance et débuts artistiques

Ses parents, originaires d'Angleterre, s'installent dans la petite ville provinciale de Victoria, où son père devient un homme d'affaires prospère. Carr grandit avec son frère et ses quatre sœurs aînées, dans une maison ordonnée et disciplinée où l'on préserve les valeurs et l'éducation à l'anglaise. Bien qu'elle n'ait aucun artiste dans son entourage pour lui servir de modèle, Emily découvre dès l'enfance le plaisir de dessiner et faire des croquis. Orpheline au début de l'adolescence, elle persuade ses tuteurs de la laisser à 18 ans aller étudier l'art à la California School of Design de San Francisco, où elle apprend les rudiments du métier de peintre. De retour chez elle trois ans plus tard, elle commence à peindre à l'aquarelle et donne des cours de peinture pour enfants.

En 1899, un voyage d'études en Angleterre n'est guère utile à sa démarche artistique et, qui plus est, se prolonge jusqu'en 1905 en raison d'une longue maladie. Une fois revenue à Victoria, malgré l'isolement de sa ville natale, Carr prend conscience que l'art dans son ensemble est beaucoup plus riche que l'art conventionnel qu'elle connaît et auquel elle s'adonne. En 1910, décidée à découvrir le monde de l'art moderne, elle rassemble ses économies et part en France avec sa sœur Alice. À Paris, elle entre à l'Académie Colarossi, mais reçoit de l'artiste britannique expatrié Harry Gibb des cours privés qui s'avèrent plus utiles. Bien qu'elle ne participe pas aux expériences radicales du cubisme et du fauvisme menées à Paris par des peintres tels que Pablo Picasso, Georges Braque, Henri Matisse et André Derain, elle développe en Europe un style postimpressionniste personnel, audacieux et coloré qu'elle ramène à Victoria en 1912.

Découverte de la culture autochtone

Bien avant la visite de plusieurs villages Kwakiutl en 1908, Carr s'intéresse aux Autochtones, à leur culture traditionnelle et à leur patrimoine matériel, en particulier aux maisons, aux mâts totémiques et aux masques. À l'époque, la culture Autochtone semble être menacée d'assimilation par la culture blanche qui colonise la terre, la langue et les coutumes amérindiennes. Malgré son vif intérêt pour la culture autochtone, Carr partage le sentiment que ce processus d'assimilation est irréversible. Pendant l'été 1912, à son retour de France et après avoir annoncé son intention de documenter les totems avant leur disparition, elle accomplit un ambitieux voyage de six semaines dans l'archipel Haida Gwaii et près de la Rivière Skeena, au cours duquel elle documente l'art Haida, Gitksan et Tsimshian. Les dessins et les aquarelles qu'elle produit au cours de ce périple et de ses voyages suivants constituent la matière brute de l'un des deux grands thèmes de sa peinture : la présence physique de la culture autochtone du passé. Ses voyages fréquents à la recherche de matériel lui permettent aussi d'approfondir son deuxième grand thème : les paysages propres à la côte ouest du Canada.

Pendant une dizaine d'années, Carr peint dans son éclatant « style français », produisant de petits tableaux sans doute considérés à l'époque comme supérieurs partout au Canada. Cependant, ce n'est pas cette démarche qui la mène à la plénitude de son art. En 1913, elle a à son actif une quantité impressionnante de peintures remarquables, mais, découragée par l'absence d'encouragements et de soutien réels et incapable de vivre de son art, elle fait construire à Victoria un petit immeuble à revenu qu'elle s'emploie à administrer pendant 15 déprimantes années, au cours desquels elle peint très peu.

Succès

Quand Carr atteint l'âge de 57 ans, son œuvre commence à démontrer une maturité et une originalité qui ont fait sa réputation. Par un coup du destin, un ethnologue qui effectue des travaux sur la Colombie-Britannique découvre son travail sur les Autochtones. Il porte les tableaux de Carr à l'attention des autorités du Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, qui organisent justement une exposition sur l'art autochtone de la côte ouest prévue pour novembre 1927. Carr est invitée à y participer, et on lui envoie même un billet de train pour assister à l'inauguration. C'est là qu'elle rencontre Lawren Harris et d'autres membres du Groupe des sept, les artistes les plus en vue à l'époque au Canada anglophone, qui l'accueillent comme leur égale. Leurs tableaux illustrant les paysages accidentés du nord du Canada la marquent profondément, tout comme leur volonté de produire un art purement canadien. Elle se débarrasse vite du sentiment d'isolement artistique qu'elle ressentait sur la côte ouest et se remet à peindre avec une ambition renouvelée.

Grâce à son succès dans l'est du Canada et au soutien de son mentor Lawren Harris, Carr commence à peindre des tableaux audacieux, quasi hallucinatoires, qui la rendront célèbre : des représentations de totems amérindiens dans de profondes forêts, ou encore des villages autochtones abandonnés. Au bout d'un an ou deux, elle abandonne les sujets autochtones et se consacre entièrement au thème de la nature. À partir de 1928, ses œuvres connaissent un grand succès critique et les expositions d'envergure se succèdent, notamment au Musée des beaux-arts du Canada et à l'American Federation of Artists à Washington. Il lui arrive même de conclure une vente, ce qui ne permet toutefois pas à sa situation financière de s'améliorer. En pleine possession de son talent et avec une vision de plus en plus profonde, elle continue à produire des tableaux qui expriment librement les grands rythmes des forêts, des plages parsemées de bois flottants et du ciel magnifique de l'Ouest canadien, comme Indian Church (1929), Loggers' Culls (1935) et Heart of the Forest (1935).

Écrits

En 1937, une première crise cardiaque amorce le déclin de sa santé et la perte de l'énergie nécessaire à la peinture. Elle commence à consacrer de plus en plus de temps à l'écriture, une activité entreprise de nombreuses années auparavant et encouragée par Ira Dilworth, éducatrice et cadre à la CBC. Son premier livre, Klee Wyc, un recueil de nouvelles inspirées de ses expériences avec les Autochtones, est publié en 1941, année qui marque également la fin de sa carrière de peintre. Le livre lui vaut le prix du Gouverneur général et est suivi de quatre autres ouvrages, dont deux publiés à titre posthume. Traduits dans plus de vingt langues, ils sont aujourd'hui connus partout dans le monde. Autobiographiques, ses écrits dressent le portrait d'une jeune fille ou d'une femme forte et indépendante. Rédigés dans un style simple et sans prétention, ils lui gagnent rapidement la faveur d'un large public que jamais ses peintures les plus célébrées ne lui auraient procurée, et ce, même si elle connaît un triomphe critique en tant que peintre.

Héritage

Plus d'un demi-siècle après sa mort, Emily Carr est une légende canadienne. On ne peut la qualifier de carriériste, même si son sens de l'à-propos, totalement innocent, semble souvent coïncider parfaitement avec l'air du temps. Sa longue préoccupation de la culture autochtone de la côte ouest du Canada correspond aux débuts de la prise de conscience et de l'affirmation des peuples autochtones, dont la culture était parfois considérée comme moribonde. Elle rejoint aussi la reconnaissance par la société dominante du fait que les enjeux des Premières Nations doivent être abordés. Pendant les années 1980, ère de la rectitude politique, on a reproché à Carr de s'être approprié les images autochtones, bien qu'on doive admettre que la projection de ces images ait servi à accentuer sa pertinence sociale. De même, son intérêt pour la nature et sa représentation répond à l'intérêt croissant de la population pour les questions environnementales et au sentiment de perte qui accompagne l'effacement de l'environnement naturel à notre époque.

Les deux grands thèmes de son œuvre, la culture autochtone et la nature, permettent au grand public d'accéder à son art, mais d'autres facteurs ont aussi contribué à la rendre célèbre. Le fait d'avoir surmonté les obstacles incroyables qui étaient le lot des femmes de son époque et de son milieu et d'être devenue une artiste d'une telle force et d'une telle originalité l'a rendue chère au mouvement des femmes. De plus, la tournure de sa carrière, qui a démarré tardivement (à 57 ans), et sa réussite, elle aussi tardive, évoquent un drame personnel très touchant. Toutefois, de telles considérations éludent le fait que ce sont ses qualités de peintre, ses compétences et sa vision qui lui ont permis de donner forme à un imaginaire unique au Pacifique. Grâce à son art, c'est comme si nous découvrions la côte ouest sans jamais y avoir mis les pieds.

Les vingt dernières années ont vu le succès de Carr s'étendre au-delà des frontières canadiennes. Bien qu'elle demeure avant tout une figure de proue nationale, elle est maintenant considérée comme une artiste majeure du XXe siècle à l'échelle internationale, comme en témoigne sa récente inclusion dans plusieurs expositions prestigieuses. En 2001-2002, elle apparaît aux côtés de Georgia O'Keeffe et de Frida Kahlo dans une exposition itinérante saluée par la critique, intitulée Places of Their Own et organisée par la Collection McMichael d'art canadien. En 2012, sept de ses tableaux tirés de la collection permanente de la Vancouver Art Gallery sont sélectionnés pour être présentés à dOCUMENTA (13), prestigieuse exposition internationale d'art moderne et contemporain tenue tous les cinq ans à Cassel, en Allemagne.