Le réseau hydrographique du Mackenzie, d’une longueur de 4 241 km, en fait le deuxième plus long fleuve en Amérique du Nord après le Mississippi. Le Mackenzie prend sa source au Grand lac des Esclaves et s’écoule vers le nord‑ouest jusqu’à la mer de Beaufort en traversant les Territoires du Nord‑Ouest. Son bassin hydrographique, d’une superficie totale de 1,8 million de km2 est le plus grand de tout le Canada, et son débit moyen de 9 700 m3/s n’est dépassé que par celui du Saint‑Laurent. C’est en juin que se produit le débit de pointe du fleuve, mais son cours reste en général assez régulier, en raison du terrain plat à l’est et de plusieurs grands lacs qui entrecoupent son réseau. La débâcle de la glace commence à la rivière Liard vers fin avril, début mai. Le fleuve est libre de glace début juin et le reste jusqu’en novembre.

Cours

Les principaux cours d’eau nourriciers du fleuve sont la rivière de la Paix et la rivière Athabasca, alors que le cours principal, qui s’étend sur 1 738 km, tire sa source du bras occidental du Grand lac des Esclaves à proximité de Fort Providence (Zhahti Koe). Environ 300 km plus loin en aval, la rivière Liard atteint la rive sud du Mackenzie. Peu après, à proximité de la rivière North Nahanni, le Mackenzie se dirige vers l’ouest‑nord‑ouest en traversant une plaine ondulante et dévie vers le nord, au‑delà d’un escarpement des monts Mackenzie qui lui sont parallèles.

Passé Norman Wells, le fleuve poursuit sa route à travers des passages herbeux et au pied d’escarpements striés, s’élargissant jusqu’à 5 km, tressant son chemin parmi d’innombrables îles. Lorsqu’il arrive aux rapides Sans Sault, une pointe rocheuse se dresse dans le milieu du courant, rendant les eaux turbulentes et la navigation dangereuse. À quelques kilomètres en amont de Fort Good Hope, le fleuve s’élargit, puis il se resserre entre des falaises de calcaire appelées The Ramparts et reprend ses ondulations vers le nord‑ouest, ses chenaux obstrués par des îles et des bancs de sable en mouvement. À 270 km de la mer, la rivière Arctic Red (Tsiigèhnjik ou la « rivière de fer ») alimente le Mackenzie dont le delta commence à Point Separation.

Delta du Mackenzie

Le delta du Mackenzie est un vaste éventail d’îles alluviales, c’est‑à‑dire d’îles composées des sédiments du fleuve, de faible relief, recouvertes d’épinettes noires, plus clairsemées vers le nord. Il s’agit d’arbres assez gros pour servir à la construction de bâtiments en rondins qui sont fréquemment utilisés comme bois de chauffage. Le delta, d’une largeur de 80 km, est délimité à l’ouest par les monts Richardson et à l’est par les collines du Caribou. À partir de Point Separation, le fleuve se divise en trois chenaux navigables principaux : l’East Channel qui coule au‑delà d’Inuvik sur la côte est du delta, le Peel Channel à l’ouest qui s’écoule au‑delà d’Aklavik et le Middle Channel qui porte le courant principal dans la mer de Beaufort.

Écologie

Lorsque la neige fond et que la débâcle des glaces se produit au printemps et en été, le Mackenzie se charge de sédiments en suspension et de solides dissous. Toute l’année, il transporte une concentration de ces matériaux plus importante que n’importe quel autre cours d’eau circumpolaire. La plupart de ces solides proviennent de l’eau qui se jette dans le fleuve en provenance des chaînes de montagnes à l’ouest, notamment les monts Mackenzie, les monts Pelly et les montagnes Rocheuses, dans le sous‑bassin hydrographique de la rivière Liard. En revanche, les eaux qui se jettent dans le Mackenzie en provenance de la rivière Great Bear à l’est sont claires.

On trouve dans le fleuve 54 espèces de poissons, dont beaucoup se déplacent en masse entre le Mackenzie et ses affluents. Ce sont ceux qui viennent de la mer pour pénétrer dans l’eau douce afin de frayer qui parcourent certaines des distances les plus longues. Le cisco arctique, par exemple, pénètre par le delta du Mackenzie et remonte jusqu’à la rivière Liard. Le grand corégone, l’inconnu et le meunier rouge migrent tous entre la rivière Liard et le Mackenzie.

Les oiseaux migrateurs, notamment l’Oie des neiges, le Cygne siffleur et la Grue du Canada, utilisent le fleuve Mackenzie comme route migratoire pour passer les mois d’été dans le delta. Au printemps, le delta est aussi une aire de mise bas pour les bélugas. Le labyrinthe de canaux, de lacs en croissant et d’étangs circulaires qui forment le delta regorgent également de rats musqués qui ont longtemps permis à une industrie de capture des animaux à fourrure de survivre. Des élans, des visons, des castors et des grenouilles des bois peuplent aussi les berges du fleuve.

Préoccupations environnementales

À l’image d’autres écosystèmes aquatiques du Nord, le changement climatique et les contaminants, en particulier les contaminants transportés sur de longues distances, constituent les problèmes les plus préoccupants pour la santé des plantes, des animaux et des humains qui vivent sur les rives du Mackenzie ainsi que pour celle des poissons du fleuve. Les incidences négatives du changement climatique sont d’ores et déjà présentes le long du Mackenzie, notamment des inondations inhabituelles et des routes de glace plus minces. Il est à craindre qu’au fur et à mesure de la fonte du pergélisol, les résidus de forage de l’exploration pétrolière et gazière soient exposés et puissent contaminer les milieux locaux. On prévoit également que le réchauffement modifiera les débits du fleuve. On anticipe, plus précisément, que la diminution du manteau neigeux et la fonte de la glace conduiront, sur tout le cours du fleuve, à des niveaux d’eau plus bas au printemps et en été et plus élevés en automne et en hiver. Le changement climatique interagit avec des contaminants comme le mercure et les biphényles polychlorés (BPC) présents dans la région subarctique et arctique, mais qui proviennent d’ailleurs. Les niveaux de ces toxines dans les lottes, un prédateur de niveau trophique supérieur dans le fleuve Mackenzie, et une importante source de nourriture pour les communautés locales, ont augmenté de façon notable depuis le milieu des années 1980. Le Mackenzie déverse également du mercure dans la mer de Beaufort et dans l’océan Arctique où il est consommé par plusieurs espèces, notamment les bélugas.

Historique

Deh Cho, le nom déné du Mackenzie, signifie littéralement « le vaste fleuve »; en inuvialuktun, Kuukpak veut dire « la grande rivière » et en gwich’in, Nagwichoonjik peut se traduire par « la rivière qui coule à travers un grand pays ». Chacune de ces trois appellations rend bien compte de l’importance géographique du fleuve dans le paysage. Le Mackenzie tire son nom d’Alexander Mackenzie, le premier Européen à avoir navigué sur toute sa longueur jusqu’à l’embouchure en 1789.

Les Inuvialuits habitent un village d’hiver, appelé Kuukpak, situé près de l’embouchure du Mackenzie, des années 1400 jusqu’à la fin du XIXe siècle lorsqu’il est abandonné à la suite d’épidémies de maladies introduites par les Européens. De Kuukpak, les Inuvialuits sont en mesure de chasser le caribou et le béluga et de profiter de l’abondance de bois flotté dérivant sur la rivière. Des camps de pêche, remontant à des centaines d’années, sont situés sur les rives du cours principal du fleuve. Les familles pêchent le poisson dans le fleuve, puis se déplacent vers l’intérieur des terres pour chasser le caribou dans les monts Mackenzie ou dans la toundra vers l’est, lorsque l’été laisse la place à l’automne. Alexander Mackenzie et John Franklin visitent tous deux ces camps de pêche le long du fleuve lors de leurs voyages respectifs en 1789 et en 1825. La pêche dans le fleuve prend une importance accrue avec l’adoption des traîneaux à chiens aux premiers temps de la traite des fourrures, le poisson séché constituant le principal moyen de subsistance des chiens pendant les mois d’hiver.

La relative facilité du transport sur le Mackenzie en fait la plaque tournante des activités des nouveaux arrivants non autochtones, notamment les explorateurs, les commerçants et les missionnaires. La Compagnie du Nord‑Ouest établit des postes le long du fleuve, notamment Fort of the Forks, devenu depuis Fort Simpson, que les autochtones appellent Liidlii Kue, « l’endroit où les rivières se rejoignent » en esclave du Sud, et qui était utilisé au XIXe siècle par la Compagnie de la Baie d’Hudson comme siège social régional. En 1858 et 1859, l’oblat catholique romain Henri Grollier descend le fleuve et installe des missions à Fort Simpson, Tulita (Fort Norman) et Fort Good Hope (Radeli Koe).

C’est juste au nord de Tulita que des employés de l’Imperial Oil découvrent du pétrole à l’été 1920. Le gouvernement canadien, qui a besoin d’obtenir un titre de propriété sur ces terres, envoie rapidement une délégation dans le Nord pour négocier avec les Autochtones la signature d’un accord qui deviendra le Traité 11. La découverte de pétrole conduit à la construction d’une raffinerie à Norman Wells qui fournit, au début des années 1930, les produits pétroliers nécessaires aux activités industrielles de la région, notamment les mines de Port Radium et de Yellowknife. Durant cette période, le gouvernement fédéral introduit également des caribous domestiqués dans le delta du Mackenzie afin de favoriser le développement économique local, sachant que les troupeaux de caribous sauvages, massivement chassés par les baleiniers à la fin du XIXe siècle, ont disparu. Les Inuvialuits travaillent avec des bergers éleveurs lapons de Scandinavie venus au Canada pour prendre soin des animaux.

Au XXe siècle, le transport dans l’ouest des Territoires du Nord‑Ouest dépend très largement du Mackenzie. Le principal navire de ravitaillement de la CBH, le SS Distributor, est l’un des nombreux vapeurs à roue arrière et à moteur à descendre le cours principal du fleuve sur toute sa longueur, de Fort Smith à Aklavik dans le delta. Ce sont souvent des Métis qui pilotent ces bateaux. Le Distributor effectue deux ou trois allers‑retours chaque été à partir de 1920 jusqu’à la fin des années 1940, lorsque les derniers vapeurs à roue arrière cessent d’être utilisés sur le fleuve. Le bateau transporte des marchandises et du personnel vers les postes, les hôpitaux et les missions, ainsi que des enfants que l’on amène dans les pensionnats du Nord.

Les travaux de construction du pipeline Canol pour le transport du pétrole brut de Norman Wells à Whitehorse dans le Yukon débutent en 1942. Canol est l’un des nombreux projets de l’armée américaine dans les Territoires du Nord‑Ouest pendant la Deuxième Guerre mondiale visant à assurer la sécurité du continent et, en particulier, sa sécurité énergétique. Des centaines de soldats américains parcourent le Mackenzie qui devient une voie de transport vitale non seulement pour le pipeline Canol, mais également pour d’autres projets militaires. Les Dénés trouvent également à s’employer sur ces projets sur lesquels ils ouvrent les pistes et guident les équipes effectuant des relevés.

Après les années 1940, les autorités font des efforts pour construire des routes tout terrain dans les Territoires du Nord‑Ouest; toutefois, on continue à utiliser le transport fluvial au XXIe siècle. La route 1 permet d’atteindre Wrigley sur le fleuve et de poursuivre à partir de là sur des routes de glace d’hiver dans le delta. Le pont Deh Cho, qui enjambe le Mackenzie sur la route 3 à proximité de Fort Providence, ouvre en 2012. Il s’agit du seul pont permanent à traverser le fleuve.

En 1968, la découverte d’un important gisement de pétrole dans la Prudhoe Bay en Alaska suscite des propositions visant à créer un couloir de pipeline nordique pour transporter le gaz naturel de l’océan Arctique jusqu’en Alberta, notamment le long de la vallée du Mackenzie. Ces propositions arrivent à un moment où les chefs dénés s’interrogent sur la portée du Traité 11, ces interrogations les amenant, au début des années 1970, à affirmer sans ambiguïté que le traité ne prévoit pas que les Autochtones cèdent au gouvernement le contrôle sur les terres du Nord, et notamment sur le Mackenzie. L’Enquête sur le pipeline de la vallée du Mackenzie, dirigée par Thomas Berger, s’empare notamment de ces enjeux, recommandant un moratoire de dix ans sur la construction du pipeline et déclenchant un nouveau processus de revendications territoriales. Des revendications territoriales portant sur différentes parties du fleuve sont réglées, du nord au sud, avec les Inuvialuits en 1984, les Gwich’in en 1992 et les Sahtus en 1994. Les négociations sur la revendication territoriale de la Première Nation Dehcho, portant sur la partie la plus méridionale du Mackenzie, se poursuivent actuellement.