Les Denison

Le marché Kensington se trouve sur le territoire traditionnel des Haudenosaunee, de la Première Nation des Mississaugas de New Credit et des Hurons-Wendats. À la fin des années 1700, la région est sondée par des administrateurs coloniaux britanniques pour ensuite être divisée et distribuée à des fonctionnaires et des officiers militaires loyalistes, dans le but d’établir le règne de l’aristocratie britannique. Le marché Kensington se trouve au beau milieu de ce qu’on appelle alors les Park Lots 16, 17 et 18.

En 1815, George Taylor Denison, un membre loyal de la milice britannique, se procure le Park Lot 17 et la moitié du Park Lot 18, créant ainsi undomaine de 156 acres pour lui-même et sa famille. Cette année-là, il se construit une maison de style géorgien au centre de ses terres, qu’il baptise Belle Vue. En 1853, le domaine Belle Vue est légué à son plus jeune fils, Robert Brittain Denison. Ce dernier est lui aussi membre loyal de la milice britannique. En 1866, notamment, il dirige un bataillon provisoire lors des raids des fenians. En 1858, il fait don du terrain et des fonds nécessaires pour ériger l’église anglicane de St. Stephen-in-the-Fields, qui se trouve toujours à l’angle de la rue College et de l’avenue Bellevue. Cette église prend son nom (en français : Saint-Stephen-dans-les-champs) du fait qu’elle est entourée de champs au moment de sa construction. En 1854, Denison subdivise ses terres en petits lots en vue de leur développement. En l’espace d’une trentaine d’années, Kensington devient une banlieue victorienne pour immigrants de classe moyenne, principalement en provenance des îles Britanniques. Le nom des rues du secteur reflète toujours cette époque : les avenues Denison, Wales et Kensington, la rue Oxford et la terrasse Fitzroy.

Le marché juif

Le marché Kensington devient un secteur marchand au début des années 1900. Les immigrants juifs, qui s’établissent initialement dans le district « Ward » de Toronto, commencent alors à s’installer dans le secteur et à y ouvrir des magasins répondant aux besoins culturels spécifiques de leur communauté. C’est que Toronto du début des années 1900 est principalement une société anglaise, protestante etstratifiée. Les immigrants pauvresy sont, pour la plupart, exclus de toute forme d’avancement social. Le « Ward » (ou St. John’s Ward) est situé aux alentours de l’emplacement actuel de l’hôtel de ville de Toronto. À la fin des années 1800, des immigrants d’Italie ainsi que des Juifs – principalement poussés à quitter l’Europe de l’Est et la Russie en raison des persécutions antisémites dont ils font l’objet – arrivent en masse dans le « Ward », où ils dénichent des logements abordables, aux conditions de vie toutefois exécrables. Ils y rencontrent d’autres immigrants de leur pays d’origine, et y trouvent des emplois au sein d’ateliers locaux de confection.

En raison des logis surpeuplés et délabrés du « Ward », les Juifs se mettent à s’établir plus à l’ouest, dans la banlieue victorienne de Kensington. Ils y emportent leur farouche esprit d’indépendance, leurs compétences dans l’industrie de la confection, ainsi que leur autonomie acquise en vendant des biens à partir de charrettes aux quatre coins de Toronto. Avant longtemps, ils érigent des étals devant leurs demeures de Kensington, attirant d’autres commerces juifs dans le secteur. De nombreux commerçants convertissent le rez-de-chaussée de leur domicile en magasin tout en continuant à faire l’étalage de leurs marchandises sur le trottoir, comme cela se fait encore aujourd’hui.En 1900,on dénombre environ 3 000 Juifs à Toronto. En 1913,ils sont plus de 32 000. En 1931, Toronto compte 45 305 Juifs, dont 80 % vivant à Kensington ou aux alentours. Leurarrivée dans le quartier marque le début du marché Kensington, qui à l’époque est connu comme le marché juif.

La vie dans le marché juif

Au début des années 1900, le marché juif est un microvillage répondant aux besoins propres de la communauté juive qui y vit. En yiddish, pareil marché est dénommé shtetl. Les vendeurs y vendent des poulets, des canards et des poissons vivants, des cornichons et des harengs saumurés en barils de quatre pieds, ainsi que du fromage kascher fait maison. L’air est chargé du fumet des aliments. Il s’agit alors d’un lieu de rassemblement communautaire sécuritaire, bien quedes bandes antisémites y pénètrent parfois en quête de rixes. Les jeunes hommes du marché cachent des bouteilles derrière les comptoirs de leurs magasins, celles-ci pouvant servir d’armes improvisées au besoin. Un marchand de poisson du marché Kensington se serait même servi d’un maquereau pour frapper un agresseur au visage.

À l’époque, un emploi dans un lieu de travail non juif implique de travailler le samedi. Occuper un tel emploi est donc impossible pour les juifs orthodoxes pratiquants de Toronto, le samedi étant le sabbat, ou jour de repos. En établissant le marché Kensington, ils tentent de gagner leur vie et de maintenir leur autonomie, et ce, sans compromettre leur foi. Le quartier sert non seulement les immigrants juifs, mais également les communautés italienne, ukrainienne, noire et hongroise. La discrimination envers ces groupes est alors répandue hors du milieu accueillant et tolérant de Kensington.

À l’époque, plus d’une trentaine de synagogues ont pignon sur rue dans le marché Kensington, soit une à presque toutes les intersections, chacune représentant une ville ou une province distincte de l’Europe de l’Est. Deux synagogues de cette époque existent encore aujourd’hui. Construite de 1924 à 1927 par des Juifs ukrainiens de Kiev ayant échappé à la Russie tsariste, lasynagogue Kiever se trouve à l’emplacement exact dudomaineBelle Vue deDenison. La congrégation s’appelle à l’époque Rodfei Sholom Anshei Kiev (Artisans de paix, hommes de Kiev). Quant à elle, la synagogue Anshei Minsk (ou la Minsker) de la rue St. Andrew ouvre ses portes en 1930 pour servir les immigrants juifs de la ville de Minsk, en Russie. Cette synagogue est également connue sous le nom de « synagogue d’affaires » du centre-ville, les services qu’elle prodigue étant commodes pour les propriétaires des ateliers de misère le long de l’avenue Spadina. Cette avenue, parfois surnommée la « rouge » en raison des opinions politiques de gauche des personnes qui évoluent au sein de son industrie de confection, a une largeur qui la prête admirablement bien aux manifestations ouvrières. Elle est par ailleurs le théâtre de nombreuses grèves pendant les périodes d’agitation politique.

Dans les années 1950, la population juive du marché commence à se déplacer vers le nord, le long de l’avenue Bathurst.De 1951 à 1961, la population juive du marché Kensington passe de 2 685 à 780 personnes.

Les Portugais

Les Portugais constituent le plus grand groupe d’immigrants à s’installer dans le marché Kensington après les Juifs. Bien que le début de l’immigration des Portugais précède la Confédération, ce n’est qu’en 1953, année où les gouvernements canadien et portugais concluent un accord sur la migration de main-d’œuvre, que l’immigration à grande échelle de cette communauté se met en branle. Beaucoup de ces nouveaux arrivants s’installent dans le marché et poursuivent la tradition juive propre à Kensington d’ajouter des vitrines aux façades de leur maison. Des boulangeries, épiceries etlibrairies ouvrent alors leurs portes pour servir cette nouvelle communauté. Unjournal de langue portugaise présentant un éventail de perspectives politiques y entre également en circulation. Les poissonneries portugaises, que l’on retrouve encore de nos jours dans le marché, vendent les aliments traditionnels portugais que sont la morue et la sardine, tout comme un éventail d’autres fruits de mer frais et congelés. Aujourd’hui, ces magasins servent lesconsommateurs de divers horizons qui fréquentent le marché. LeFirst Portuguese Canadian Club (FPCC, premier club portugais canadien) est également fondé dans le marché en 1956 pour favoriser la connaissance de l’histoire, de la langue et de la culture portugaises. En 1966, le FPCC est par ailleurs à l’origine d’une caisse populaire pour les immigrants portugais. L’immigration post-Deuxième Guerre mondiale voir venir s’installer un grand nombre de Hongrois, rehaussant encore davantage le profil international du quartier.

King of Kensington

En 1974, la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) lance une nouvelle émission de télévision dans le marché Kensington intitulée King of Kensington. Pour la toute première fois, le diffuseur national présenteune vitrine sur latapisserie multiculturelle en pleine évolution du pays. Les épisodes sont généralement légers, mais présentent à l’occasion la complexité de l’expérience canadienne des nouveaux arrivants. Al Waxman, qui y joue le tenace Larry King, l’un des personnages principaux, est réellement natif du marché Kensington. L’émission est populaire, attirant de 1,5 à 1,8 million de téléspectateurs chaque semaine jusqu’à sa quatrième saison. Elle est diffusée jusqu’en 1980.

Multiculturalisme urbain

Dans les années 1970, les magasins de vêtements d’occasion et les friperies, de nos jours répandus dans le marché, commencent à ouvrir leurs portes. Alors que le quartier chinois s’étend vers l’ouest au-delà du vieux quartier « Ward » au début des années 1970, le marché accueille des Indiens, des Chinois, des Coréens, des Vietnamiens et des Philippins.Le quartier chinois de Torontoest situé immédiatement à l’est de Kensington, quoique la frontière entre ces deuxenclaves ethniques soit plutôt poreuse. De nombreuses entreprises chinoises sont de nos jours situées à l’intérieur des limites traditionnelles du marché. À la fin des années 1980, des réfugiés d’Amérique latine s’installent dans le marché Kensington poury commencer une nouvelle vie. À ce jour, leurs magasinsvendent toujours des articles alimentaires, des journaux, des articles de fantaisie et des vêtements adaptés à diverses clientèles.

Embourgeoisement

Le marché Kensington demeure un secteur d’accueil majeur pour les nouveaux immigrants, ainsi qu’une dynamique plaque tournante où interagissent des personnes et des cultures aux horizons variés. Si les loyers commerciaux bon marché sont historiquement à l’origine de l’attrait du secteur pour les entreprises immigrantes, cette abordabilité est actuellement menacée par la dernière vague d’entreprises à s’implanter dans le marché. Des restaurants et des bars haut de gamme et coûteux sont attirés par l’ambiance bohème du quartier et par ses rues animées. Les loyers commerciaux dans le marché Kensington font par conséquent l’objet d’une croissance fulgurante, en venant parfois à tripler du jour au lendemain. Cela obligecertaines entreprises établies depuis longue date à s’exiler du quartier, lequel voit son caractère menacé. Face à l’embourgeoisement, la résistance de la communauté est forte, bien organisée etconcertée. Le visage futur du marché Kensington demeure toutefois inconnu.