« Maintien de la paix » est le terme désignant les opérations militaires des Nations Unies (ONU). En raison du rôle joué par Lester B. Pearson lors de la crise du canal de Suez, en 1956, et de l’engagement du Canada dans la Force d’urgence de l’ONU qu’il contribue à créer, les Canadiens ont tendance à considérer que le maintien de la paix fait partie de l’identité du pays. Cependant, depuis les années 1990 la réputation du Canada en tant que nation de maintien de la paix a été compromise par des scandales et par l’échec de certaines missions à l’étranger.

Les premières interventions militaires de l’ONU

Nations Unies est rédigée à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, en 1945, elle comprend des dispositions détaillées ayant trait au maintien de la sécurité collective entre les différentes nations. Toutefois, les antagonismes de la guerre froide entre les États‑Unis et l’Union soviétique entravent toute tentative de création d’une force permanente, incitant plutôt l’ONU à tenter d’envoyer des forces militaires temporaires se contentant, dans un premier temps, du déploiement d’observateurs militaires dans les différentes régions du monde où sévissent des tensions extrêmes.

L’ONU a recours à cette démarche pour la première fois en avril 1948, lorsqu’elle autorise le déploiement d’observateurs militaires dans la région du Cachemire qui fait l’objet d’un différend entre le Pakistan et l’Inde. Le mois suivant, c’est le même type d’action que l’organisation internationale met en œuvre en Palestine le long de la frontière israélo‑arabe. En théorie, les observateurs militaires doivent avoir un rôle de médiateurs impartiaux, surveillant les mouvements des armées belligérantes, supervisant les cessez‑le‑feu et protégeant les populations civiles locales. Le Canada fournit huit officiers à la force de l’ONU au Cachemire et, après 1953, envoie quatre officiers rejoindre la force palestinienne, notamment le major‑général E.L.M. Burns qui en prend le commandement en février 1954.

guerre de Corée en 1950. Cependant, il s’agit là d’une opération de maintien de la paix totalement différente des précédentes. Les États‑Unis organisent, sous l’égide de l’ONU, ce que l’on nomme pudiquement une « action policière », pour résister à l’invasion de la Corée du Sud par les forces nord‑coréennes. En fait, les forces militaires dirigées par les États‑Unis, avec en leur sein des militaires canadiens, s’engagent, sous la bannière de l’ONU, dans une véritable guerre.

Commissions internationales

Dans les années 1950, le Canada joue également un rôle au sein des commissions internationales de surveillance et de contrôle au Vietnam, au Laos et au Cambodge. Ces opérations, généralement appelées commissions internationales de contrôle, ou CIC, ne relèvent pas de l’ONU et sont mises sur pied par la Conférence de Genève de 1954 sur un modèle dit de « troïka », c’est‑à‑dire qu’y participent un État du bloc communiste, un État occidental et un État neutre qui, dans le cas de l’Asie du Sud‑Est, sont respectivement la Pologne, le Canada et l’Inde.

La tâche des CIC est complexe puisqu’elles ont la responsabilité de veiller à la réinstallation des populations déplacées par la guerre, de superviser les élections et de surveiller les nouvelles frontières. Les effectifs nécessaires sont relativement importants et 133 observateurs militaires canadiens et un nombre conséquent de fonctionnaires des Affaires étrangères participent à ces commissions. Dans un premier temps, les CIC enregistrent quelques succès au Cambodge et au Laos, mais la commission du Vietnam s’enlise dans des initiatives parfaitement vaines à mesure que la guerre s’étend de façon incontrôlable au cours des années 1960.

Lester Pearson et la crise de Suez

Quand éclate la crise de Suez, en 1956, les Canadiens s’empressent de saisir l’occasion de jouer un rôle dans les opérations de maintien de la paix mises en place par l’ONU. Lorsque la Grande‑Bretagne et la France coopèrent avec Israël pour attaquer l’Égypte, l’ONU intervient rapidement. Le Canada souhaite minimiser les torts causés à l’alliance occidentale par l’agression anglo‑française en réaction à une ferveur nationaliste arabe croissante. Lester Pearson est, à cette époque, secrétaire d’État du Canada pour les Affaires extérieures. En collaboration avec le secrétaire général de l’ONU, Dag Hammarskjöld, il conçoit l’idée d’une force de maintien de la paix visant à stabiliser la situation et à permettre le retrait des agresseurs. Pour contribuer à cette initiative, Lester Pearson met à la disposition de l’ONU un bataillon des Queen’s Own Rifles. La force d’urgence des Nations Unies (FUNU) est alors rapidement mise sur pied, sous le commandement du général canadien E.L.M. Burns.

Or, à la surprise du Canada, les Égyptiens s’opposent à la présence de soldats canadiens. En effet, les uniformes, les noms de régiments et les drapeaux canadiens, à cette époque le « Red Ensign canadien », ressemblent fort à ceux des envahisseurs britanniques et les dirigeants égyptiens soutiennent que la population ne comprendrait pas et ne ferait aucune distinction entre les Britanniques et les Canadiens. Un compromis est finalement trouvé, prévoyant que le Canada n’engagera pas de troupes d’infanterie. Il enverra plutôt une unité de reconnaissance ainsi que des troupes spécialisées dans les transmissions et le ravitaillement et fournira également une aide logistique pour le transport aérien de personnes et de marchandises, tous ces éléments étant essentiels à la réussite de la mission onusienne.

Cet épisode, qui lui vaut le prix Nobel de la paix, contribue à convaincre Lester Pearson, futur premier ministre, que le Canada doit disposer de ses propres symboles, notamment un drapeau national distinct. Cette expérience laisse à la population canadienne un sentiment de fierté et elle s’approprie le concept de maintien de la paix sous l’égide des Nations Unies comme une composante de l’identité nationale canadienne. Durant cette période, l’ONU a de plus en plus fréquemment recours à cette démarche pour faire face à des situations de conflit un peu partout dans le monde.

Années 1960 à 1980

Après Suez, de nombreux Canadiens en viennent à considérer le maintien de la paix comme une vocation nationale, mais également comme un fardeau qu’il incombe au pays de supporter. Ce sentiment d’appropriation se manifeste sans ambiguïté lors du déchaînement de violence qui suit l’accession à l’indépendance, en juillet 1960, de la République du Congo. Dans un premier temps, le gouvernement du premier ministre John Diefenbaker hésite à répondre à l’appel de l’ONU qui demande des transmetteurs et d’autres troupes, mais l’opinion publique lui force la main et le Canada envoie des soldats au Congo.

La popularité du maintien de la paix est dès lors établie et, en 1962, le Canada n’hésite pas à envoyer un petit groupe d’hommes en Nouvelle‑Guinée occidentale (Papouasie), comme il le fera l’année suivante lorsque des militaires canadiens vont se joindre à une mission d’observation de l’ONU au Yémen. Un engagement beaucoup plus important s’ensuit en 1964 quand l’ONU intervient à Chypre dans le conflit entre les Grecs et les Turcs. Le secrétaire d’État canadien aux Affaires extérieures, Paul Joseph James Martin, joue un rôle de premier plan dans la création d’une force de l’ONU à Chypre. Chypre demeurera, pendant plusieurs décennies, l’un des engagements du Canada à l’étranger les plus importants.

Toutefois, après avoir atteint son apogée, le maintien de la paix connaît un certain déclin dès la fin des années 1960. Des critiques commencent à se faire entendre, arguant que ces opérations ne font que figer certaines situations sans rien faire pour tenter de les résoudre. D’autres voix s’inquiètent des coûts et des victimes et s’alarment du caractère souvent obscur des mandats des forces onusiennes, se demandant, par exemple, dans quelles circonstances les Casques bleus ont le droit d’avoir recours à des armes pouvant être létales : pour se défendre? pour défendre des civils?

L’idéal du maintien de la paix subit un important revers en 1967 lorsque le président égyptien Gamal Abdel Nasser ordonne à la FUNU, notamment aux Canadiens, de quitter l’Égypte. Un autre conflit israélo‑arabe s’ensuit. Au pays, l’expulsion des Canadiens est pratiquement vécue comme une humiliation nationale. Ce sentiment est encore aggravé par des accusations simultanées d’espionnage pour le compte des États‑Unis portées à l’encontre des Canadiens membres des CIC. Le concept du maintien de la paix avait contribué à renforcer le mythe voulant que le Canada soit un observateur impartial et acceptable par toutes les parties; toutefois, pour un temps, il connaît une baisse de popularité certaine.

À la fin des années 1980, le gouvernement du premier ministre Brian Mulroney semble plus enclin à donner une suite favorable à des demandes de troupes pour des opérations de maintien de la paix. Pour les militaires canadiens, en revanche, les missions de maintien de la paix sont devenues une corvée plutôt qu’un privilège. Quant à la population canadienne, son attitude à l’égard de ces interventions reste changeante et assez confuse.

Pourtant, les Canadiennes et les Canadiens éprouvent de la fierté et se sentent concernés lorsque le prix Nobel de la paix est octroyé à l’ONU pour des décennies d’initiative de maintien de la paix. Le Canada a en effet joué, dans ce cadre, un rôle fondamental en mettant à la disposition de l’ONU près de 80 000 personnes, soit environ 10 % du total des forces onusiennes envoyées dans des missions de maintien de la paix entre 1948 et 1988.

Balkans et Rwanda

guerre froide et l’effondrement de l’influence soviétique dans les affaires internationales laissent derrière eux une vacance du pouvoir dans de nombreux endroits du monde. Une fois disparue la cohésion qu’imposait l’autorité militaire soviétique, de nombreux pays du bloc de l’Est, au premier rang desquels la Yougoslavie, se désintègrent sous les coups de boutoir de conflits ethniques. L’ONU réagit en déployant une force internationale de maintien de la paix dans les Balkans, une région où plusieurs des anciennes républiques qui formaient la Yougoslavie sont en pleine guerre civile. Dans ce cadre, les Canadiens représentent une partie importante des forces onusiennes déployées.

Les Balkans sont un endroit difficile et dangereux pour les soldats de la paix. En effet, il n’y a pas véritablement de paix à maintenir entre des groupes ethniques qui continuent à s’entredéchirer. En 1992, les forces de l’ONU dirigées par le général canadien Lewis MacKenzie sont prises sous un feu constant durant le siège de Sarajevo en Bosnie‑Herzégovine. En 1993, des soldats du Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, servant dans le cadre de l’ONU en Croatie, combattent les forces croates dans la poche de Medak. Il s’agit là des combats les plus violents menés par des militaires canadiens depuis la guerre de Corée.

En 1994, un génocide et des opérations de nettoyage ethnique éclatent au Rwanda. L’année précédente, le Canada avait envoyé plus de 400 soldats dans ce pays, dans le cadre d’une mission de l’ONU, pour apporter la stabilité et l’ordre à cette petite nation africaine. Ce que vivent là‑bas les soldats canadiens, tentant de donner un sens au génocide qui se déroule sous leurs yeux et de servir d’arbitre dans ce conflit au milieu d’un chaos et d’une violence d’une extrême intensité, atteste des possibilités limitées des forces de maintien de la paix et de l’inefficacité de l’ONU sur le plan des prises de décision en situation de crise.

La capture, la torture et l’assassinat, au Rwanda, de dix Casques bleus belges qui servaient sous le commandement du général canadien Roméo Dallaire entament encore un peu plus le respect que portait une grande partie de la population canadienne aux activités de maintien de la paix. L’expérience particulièrement douloureuse du général essayant de commander une petite force de maintien de la paix assiégée pendant le génocide lui vaut de devenir une figure reconnue dans chaque foyer canadien.

Scandale somalien

Pour aussi difficiles qu’aient pu être les missions dans les Balkans et au Rwanda, elles n’ont pas été aussi controversées et n’ont pas autant entamé l’image du Canada comme nation de maintien de la paix que l’envoi de Casques bleus en Somalie en 1992, ce pays ayant sombré dans la famine et l’anarchie. De 1992 à 1993, les forces canadiennes y participent à la fois à une mission de l’ONU et à une initiative de coalition militaire internationale conduite par les États‑Unis afin de restaurer l’ordre et de permettre la distribution d’aide humanitaire partout sur le territoire somalien.

Avec d’autres forces de la coalition, les troupes canadiennes sont prises sous le feu des armées des seigneurs de la guerre somaliens alors qu’elles tentent de garder les installations portuaires, d’organiser des vols de reconnaissance en hélicoptère et d’escorter des convois de vivres. De nombreux soldats des troupes de la coalition, dont un Canadien, perdent la vie lors de ces événements.

En 1993, au milieu de toutes ces difficultés, deux parachutistes canadiens servant en Somalie battent à mort et torturent un jeune somalien. Une douzaine d’autres soldats canadiens sont au courant de ce passage à tabac, mais ne font rien pour intervenir. Cette affaire provoque un scandale, déclenche une enquête publique hautement médiatisée au Canada, porte un rude coup à la réputation du pays en tant qu’agent de maintien de la paix, se montre extrêmement embarrassante pour le gouvernement du premier ministre Jean Chrétien et, finalement, conduit à la dissolution, quelque temps après, du Régiment aéroporté de l’Armée de terre tombé en disgrâce.

Nouvelle ère

Les difficultés rencontrées en Somalie, au Rwanda et en Bosnie où, de fait, la paix à préserver était extrêmement précaire, voire inexistante, et les leçons qui en ont été tirées contribuent largement à renforcer le point de vue, désormais plus que réservé, du Canada vis‑à‑vis des activités de maintien de la paix. Le dernier engagement majeur de troupes canadiennes dans le cadre d’une mission onusienne de maintien de la paix débute en 2004, avec l’envoi de 530 soldats et policiers partis en Haïti afin de tenter d’apporter à ce pays, le plus pauvre de l’hémisphère occidental, une certaine stabilité politique et civile.

De 2001 à 2014, la majeure partie de la politique étrangère du Canada et de ses efforts militaires sont orientés non pas vers le maintien de la paix, mais plutôt vers la guerre en Afghanistan. Dans le même temps, le Canada participe officiellement à plusieurs missions de l’ONU dans le cadre desquelles il envoie des militaires ou des policiers, parfois les deux, en Éthiopie, en Érythrée, au Libéria, en Côte d’Ivoire et au Soudan. Toutefois, dans chacun de ces cas, il s’agit d’un engagement extrêmement limité puisque seule une poignée de militaires et de conseillers en matière d’action policière sont envoyés à l’étranger.

Conscient qu’un maintien de la paix efficace exige que l’ONU dispose de la capacité de déployer rapidement une force professionnelle vers les régions où se déroulent des conflits, le Canada est l’un des sept pays à fonder, en 1996, la Brigade multinationale d’intervention rapide des forces en attente des Nations Unies (BIRFA) et à y engager des troupes. Sur le site Web de l’ONU, on peut ainsi lire : « L’expérience a prouvé que le déploiement rapide de moyens militaires dans les six ou sept premières semaines après l’octroi d’un mandat par le Conseil de sécurité s’avère crucial pour la réussite d’une opération de maintien de la paix. » De 2000 à 2006, la brigade BIRFA fait l’objet de cinq déploiements et est placée sous commandement canadien de 2003 à 2006. En fin de compte, cette nouvelle force est dissoute, en 2008, par ses États membres, dont le Canada.

Souvenir

Plus de 125 000 membres des Forces armées canadiennes ont participé à des missions de maintien de la paix internationales, et environ 130 d’entre eux sont décédés en accomplissant leur mission. Un monument dédié au maintien de la paix, appelé Réconciliation, situé au centre‑ville d’Ottawa, rend hommage aux Casques bleus canadiens, morts et vivants. En outre, les noms de tous ceux qui sont décédés dans le cadre d’opérations de maintien de la paix depuis 1947 sont inscrits dans les livres du Souvenir au sein de la Chapelle du Souvenir située sur la Colline du Parlement.