Mouvement pour la tempérance

Le mouvement pour la tempérance, une campagne politique et sociale du XIXe et du début du XXe siècle qui préconise de s’abstenir complètement de boire de l’alcool ou de le faire avec modération, est poussé par la croyance que la consommation d’alcool est le facteur responsable de la plupart des maux de la société. Le mouvement de masse est de portée internationale. Au Canada, il aboutit à une série d’appels pour une prohibition de l’alcool.

Sociétés de tempérance

Les premières sociétés canadiennes de tempérance apparaissent vers 1827 dans le comté de Pictou, en Nouvelle-Écosse, et à Montréal. Elles tolèrent la consommation modérée de bière et de vin, une attitude qui persistera au Québec, mais qui fera place partout ailleurs à l’abstinence ou à la prohibition totale. Même si l’objectif devient la prohibition plutôt que la tempérance, les groupes qui préconisent la tempérance, l’abstinence ou la prohibition sont tous communément appelés sociétés de tempérance.

Vers 1848, l’organisation des Sons of Temperance, fraternité prohibitionniste des États-Unis, se constitue au Canada. Il existe d’autres organisations du même genre, comme les Royal Templars of Temperance et l’Ordre international des bons templiers. La plus importante société féminine de tempérance est la Woman's Christian Temperance Union, mouvement américain dont la version canadienne est fondée en 1874 par Letitia Youmans, de Picton, en Ontario. C’est l’une des rares organisations au sein desquelles les femmes peuvent jouer un rôle politique. En 1875, les centaines de sociétés, d’organisations et de groupes confessionnels prohibitionnistes se rassemblent à Montréal pour former une fédération, le Dominion Prohibitory Council, qui prend en 1876 le nouveau nom de Dominion Alliance for the Total Suppression of the Liquor Traffic et devient le principal organisateur des campagnes de prohibition. À prédominance anglaise et protestante, la Dominion Alliance décourage la participation des francophones et des catholiques. D’ailleurs, les catholiques, surtout du côté francophone, considèrent la prohibition comme une mesure extrémiste. Lorsque le pendant francophone de la Dominion Alliance est constitué en 1906 sous le nom de Ligue antialcoolique, il préconise la réglementation du commerce des boissons alcooliques, mais non la prohibition.

Voter pour interdire l'alcool

En matière de commerce, il y a partage des compétences entre les gouvernements : les provinces peuvent interdire la vente au détail, tandis que le gouvernement fédéral peut interdire la production de boissons alcooliques, le commerce de gros, le commerce de détail, ainsi que le commerce interprovincial. Toutefois, aucun des deux ordres de gouvernement n’est emballé par l’idée de la prohibition, qui ferait diminuer les recettes fiscales et perdre des appuis aux partis. Les deux paliers adoptent des lois de compromis dites « d’option locale », comme la Loi canadienne sur la tempérance en 1878, qui donne aux administrations locales le droit d’interdire par scrutin populaire la vente de boissons alcooliques au détail. Un effet non calculé de cette tactique est que les prohibitionnistes acquièrent de l’expérience politique en organisant des campagnes sur l’option locale et des référendums, ce qui les conduit à une importante victoire lorsque le gouvernement de l’Île-du-Prince-Édouard interdit, en 1900, la vente des boissons alcooliques au détail.

Prohibition en tant que mesure de guerre

Le mouvement est presque à son apogée au début de la Première Guerre mondiale. La consommation d’alcool est relativement faible, même si elle commence à augmenter après avoir diminué pendant un demi-siècle. Le mouvement compte sur une organisation et un financement considérables. Avec l’option locale, un grand nombre de gouvernements locaux bannissent l’alcool. Au début de la guerre, la Dominion Alliance lance une campagne en présentant la prohibition comme une mesure patriotique qui permettrait de sauver temps et argent pour soutenir l’effort de guerre. En 1915 et en 1916, toutes les provinces sauf le Québec interdisent la vente de boissons alcooliques au détail. En 1919, le Québec interdit la vente de spiritueux au détail, mais seulement brièvement.

La prohibition comme mesure de guerre ne reste pas en vigueur longtemps. L’interdiction de produire, d’importer et de vendre des boissons alcooliques prend fin peu après la guerre. Pendant les années 20, la plupart des lois provinciales sont abolies et les gouvernements deviennent eux-mêmes vendeurs. L’Île-du-Prince-Édouard est la dernière province à emboîter le pas, en 1948. Les producteurs canadiens d’alcool trouvent aux États-Unis un marché important, car la prohibition n’y est abolie qu’en 1933. La Loi sur l’importation des boissons enivrantes de 1928, loi canadienne ancrée dans l’ère de la prohibition, reste en vigueur jusqu’en 2012, année où elle est modifiée par le Parlement fédéral pour permettre aux consommateurs de traverser les frontières provinciales avec une quantité limitée d’alcool pour un usage personnel.

Fin du mouvement

Il existe plusieurs théories pour expliquer l’essoufflement du mouvement pour la tempérance diminue et l’échec des lois sur la prohibition : on croit qu’elles nuisent à l’activité économique et encouragent la consommation de boissons alcooliques (ce qui est contraire à l’effet voulu) et qu’elles favorisent la formation de bandes de criminels. Il est peut-être plus vraisemblable que des changements au sein de la société canadienne et dans le mouvement même aient en fait mené à sa fin.

Les travailleurs autonomes qui considèrent la tempérance comme un facteur de réussite économique constituent un pourcentage de plus en plus faible de la population comparativement aux salariés urbains de plus en plus nombreux. Au sein du mouvement, la prohibition fournit l’occasion d’étudier attentivement les problèmes urbains et amène beaucoup de gens à conclure que ces problèmes sont dus davantage au système politique et économique qu’à l’alcool. Beaucoup quittent le mouvement pour s’adonner à d’autres formes d’activisme.

On croyait que le fait d’accorder le droit de vote aux femmes (voir droit de vote des femmes) jouerait en faveur de la prohibition, puisqu’on croyait les femmes sympathiques au mouvement. Toutefois, même si elles votent aux référendums des années 20, l’appui à la prohibition diminue constamment. Le mouvement pour la tempérance doit son origine à des conditions sociales qui ont presque cessé d’exister au moment où il réussit à imposer la prohibition.