Mouvement pour la tempérance

La prohibition est l'aboutissement des efforts de plusieurs générations de partisans du MOUVEMENT POUR LA TEMPÉRANCE qui demandent la fermeture des bars et des tavernes, grande cause d'ivrognerie et de misère à une époque où l'aide sociale n'existe pas. Les partisans et leurs alliés croient aussi que l’alcool, surtout les spiritueux, constitue un obstacle au succès économique, à la cohésion sociale et la pureté morale et religieuse.

Les principales organisations pour la tempérance sont la Dominion Alliance for the Total Suppression of the Liquor Traffic et la WOMAN'S CHRISTIAN TEMPERANCE UNION, dont l'organe s'appelle Canadian White Ribbon Tidings. Le mouvement va de pair avec d'autres réformes en cours, dont le mouvement en faveur du DROIT DE VOTE DES FEMMES, et est motivé en partie par les idéaux du SOCIAL GOSPEL.

Prohibition du XIXe siècle

Diverses mesures législatives d’avant la confédération avaient réussi à limiter la consommation d'alcool, dont l'adoption de la « Dunkin Act » dans la Province unie du Canada en 1864, une loi qui permettait à un comté ou à une municipalité d'interdire par un vote majoritaire la vente au détail d'alcool. En 1878, cette « option locale » est étendue à l'ensemble du dominion en vertu de la Loi de tempérance du Canada, dite loi Scott.

En 1898, le mouvement pour la tempérance a acquis une telle vigueur qu'il force un plébiscite national sur la question, mais le gouvernement de sir Wilfrid Laurier estime que la majorité de 13 687 voix obtenue en faveur de la prohibition n'est pas suffisante pour justifier l'adoption d'une loi, d'autant plus que le Québec a massivement voté contre le plébiscite. De toute façon, une grande partie du pays est déjà un territoire « sec » grâce à l'option locale, et la prohibition provinciale complète finira par voir le jour.

Sacrifice de temps de guerre

La prohibition est d'abord mise en vigueur à l’échelle provinciale à l'Île-du-Prince-Édouard en 1901 et dans les autres provinces, au Yukon et à Terre-Neuve pendant la Première Guerre mondiale. Elle est considérée à cette époque-là comme un geste patriotique et un sacrifice en vue de la victoire.

Contrairement aux États-Unis, l’interdiction de l’alcool au Canada se complique par la compétence partagée d'Ottawa et des provinces en matière de lois concernent l’alcool. Tandis que la vente et la consommation sont l’affaire des provinces, le gouvernement canadien est responsable de la production et du commerce de l’alcool. En mars 1918, Ottawa interdit, pour la durée de la Première Guerre mondiale, la production et l’importation de spiritueux dans les provinces où son achat était déjà illégal.

Blind pigs et contrebande de rhum

Les lois provinciales sur la tempérance varient, mais elles ont en général pour effet de fermer les débits de boissons et d'interdire la vente, la possession et la consommation d'alcool, sauf dans les maisons privées. Dans certaines provinces, les vins faits sur place ne sont pas touchés. On peut se procurer de l'alcool dans les bureaux du gouvernement à des fins industrielles, scientifiques, mécaniques, artistiques, sacramentelles et médicinales. Les distilleries, les brasseries et autres entreprises titulaires d'un permis peuvent vendre leurs produits à l'extérieur de la province.

Malgré les difficultés que présente l'application de la loi, l'ivrognerie et les délits qui en découlent diminuent de façon marquée. Cependant, les distilleries clandestines et l'alcool de contrebande commencent à pulluler. On trouve en quantité des boissons frelatées, mais aussi des alcools de qualité, puisque la fabrication en est permise après la guerre. La vente illégale augmente de façon alarmante, tout comme le nombre de débits de boissons clandestins connus sous le nom de speakeasies ou blind pigs. La « maladie » est un prétexte pour boire sans enfreindre la loi, et les médecins rédigent des ordonnances délivrées dans les pharmacies. Ce système engendre des abus scandaleux et provoque de véritables « épidémies » et de longues files d'attente pendant le temps des fêtes.

Un des aspects frappants de la prohibition est la contrebande du rhum. En raison d'une modification constitutionnelle, la prohibition aux États-Unis est encore plus stricte qu'au Canada de 1920 à 1933 : la fabrication, la vente et le transport de la bière, du vin et des spiritueux y sont interdits. Pourtant, on peut légalement produire de l’alcool au Canada, mais non en vendre, et on peut l’exporter depuis ses ports. Cela crée l’étrange situation qui permet aux contrebandiers de partir du Canada avec des chargements d'alcool destinés à son voisin « sec », sous la protection de la loi canadienne. La CONTREBANDE, souvent accompagnée de violence, se pratique à la frontière et le long des côtes. Des dessins humoristiques des journaux de l'époque représentent le Canada comme un territoire plein de trous tandis que l'Oncle Sam tente d'endiguer la marée d'alcool qui s'en écoule.

L'abrogation des lois prohibitionnistes

La prohibition dure trop peu longtemps au Canada pour atteindre vraiment ses buts. Ses opposants soutiennent qu'elle va à l'encontre de la tradition britannique du respect des libertés individuelles et que le règlement de cette question par un référendum ou un plébiscite déroge totalement aux usages parlementaires du Canada. Le Québec la rejette dès 1919, ce qui lui vaut le surnom de « cloaque » de l'Amérique du Nord, mais les touristes affluent vers le « vieux Québec historique » et le gouvernement de la province tire d'énormes recettes de la vente d'alcool.

En 1920, la Colombie-Britannique vote pour la vente légale de l'alcool. L'année suivante, certaines boissons alcooliques y sont vendues légalement, ainsi qu'au Yukon, dans les magasins du gouvernement. En 1923, le Manitoba inaugure un système de vente et de contrôle gouvernementaux, suivi de l'Alberta et de la Saskatchewan en 1924, de Terre-Neuve en 1925, de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick en 1927, et de la Nouvelle-Écosse en 1930. Le dernier bastion de la prohibition, l'Île-du-Prince-Édouard, rejette en 1948 la « noble expérience ». Des zones sèches persisteront pendant plusieurs années à divers endroits du pays en vertu de l'option locale.