Mettre la résistance de la « forteresse Europe » à l’épreuve

À l’été 1942, le Canada est en guerre avec l’Allemagne depuis près de trois ans, mais l’Armée canadienne ne s’est toujours pas véritablement engagée dans l’action sur le champ de bataille, à l’exception de la bataille de défense de Hong Kong qui se soldera par un échec. Des milliers de soldats canadiens, n’ayant pas encore subi les affres du combat, attendent en Grande‑Bretagne la première occasion de participer à la lutte contre l’Allemagne.

À ce moment‑là, les Britanniques et les Américains combattent les Allemands en Afrique du Nord; toutefois, les Soviétiques insistent fortement pour que les Alliés envahissent l’Europe occidentale, alors occupée par les nazis, afin de relâcher quelque peu la pression exercée sur l’Armée rouge qui lutte contre la tentative d’invasion allemande de la Russie.

Les Alliés ne sont cependant pas encore prêts à lancer une attaque à grande échelle sur l’Europe continentale. Winston Churchill, le premier ministre britannique, souhaite plutôt mettre en place des raids de style « commando » contre la France occupée, dans une tactique de harcèlement de l’ennemi. Il estime, avec les commandants de la Royal Air Force, que de telles attaques, appuyées par l’aviation alliée, permettraient d’attirer la Luftwaffe, l’armée de l’air allemande, dans la bataille et de l’épuiser, tout en éloignant ses avions et ses pilotes du front russe.

Dans ce cadre, Louis Mountbatten, officier de la marine britannique de haut rang apparenté à la famille royale, avait été nommé pour conseiller les commandants britanniques sur la tactique militaire, relativement nouvelle à l’époque, consistant à utiliser conjointement des forces navales, aériennes et terrestres dans le cadre d’attaques prenant la forme d’opérations combinées. Il propose un raid sur la ville de Dieppe afin de mettre à l’épreuve les défenses allemandes sur les côtes françaises et de valider la capacité des Alliés à mettre en place un assaut amphibie, utilisant des forces combinées, contre la « forteresse Europe » d’Adolf Hitler. Le plan consiste à s’emparer de Dieppe, à établir et à maintenir un périmètre autour de la ville, à détruire les installations portuaires, puis à se retirer par la voie maritime.

La 2e Division d’infanterie canadienne

Le lieutenant‑général Harry Crerar et d’autres commandants supérieurs de l’armée canadienne approuvent ce plan et proposent des troupes pour l’attaque prévue. Non seulement les soldats canadiens sont alors stationnés en Grande‑Bretagne depuis longtemps, sans avoir pu combattre de quelque façon que ce soit, mais, en outre, l’opinion publique canadienne se montre impatiente de voir les Canadiens finalement participer à cette guerre en Europe.

Plus de 6 000 soldats – dont 4 963 Canadiens, 1 075 Britanniques et 15 Français –, ainsi que des centaines d’aviateurs et de marins canadiens, britanniques et américains participent à ce raid sur Dieppe, surnommé opération Jubilé, lancé depuis le sud de l’Angleterre à travers la Manche.

La 2e Division d’infanterie canadienne, dirigée par le major‑général J.H. Roberts, constitue la majeure partie de la force d’assaut d’infanterie. Avant l’attaque, ce dernier dit à ses hommes : « Ne vous inquiétez pas, ça va être du gâteau », un commentaire qui le hantera pendant de nombreuses années.

Tragédie sur les plages

Le 19 août, aux premières heures de l’aube, les Alliés abordent les côtes françaises à la tête d’une force navale composée de 237 navires et engins de débarquement. Bien que le littoral de Dieppe soit relativement plat, la ville elle‑même est entourée, des deux côtés, de hautes falaises crayeuses blanches qui s’élèvent directement à partir des plages. Sur ces falaises, l’artillerie lourde allemande, installée à l’intérieur de bunkers en béton, garde le port et les plages environnantes.

Les Canadiens donnent l’assaut sur Dieppe à partir de quatre portions de littoral déterminées à l’avance. À la Plage bleue, qui borde le village de Puys à 1,6 km à l’est de Dieppe, les troupes du Royal Regiment of Canada et du Black Watch (Royal Highland Regiment) du Canada arrivent trop tard pour tenter d’éliminer l’artillerie ennemie et ses mitrailleuses. Dès le début, l’ennemi cloue les Canadiens au sol et leur fait subir un déluge de feu jusqu’à ce que le raid soit fini.

De l’autre côté de la ville, à la Plage verte, près du village de Pourville à 4 km à l’ouest de Dieppe, le South Saskatchewan Regiment arrive à l’heure prévue, alors qu’il fait encore noir. Hélas, la sous‑unité qui doit atteindre la station radar et l’artillerie antiaérienne à l’est de Pourville débarque du côté ouest de la rivière Scie, qui traverse la ville. Ces troupes doivent traverser la rivière par le seul pont du village, que les Allemands défendent férocement. Finalement, le South Saskatchewan et le Cameron Highlanders of Canada sont repoussés.

Aux Plages rouge et blanche, immédiatement devant le port principal, les régiments Essex Scottish et Royal Hamilton Light Infantry (RHLI) débarquent sans le soutien du quatorzième Régiment blindé de l’armée canadienne (Calgary Tanks), qui est en retard. Depuis un promontoire et depuis le casino de la ville en front de mer, l’ennemi concentre ses tirs nourris sur les unités canadiennes. Certains membres de l’infanterie parviennent à s’extraire de la plage et à pénétrer dans Dieppe; toutefois, ici aussi, les Canadiens ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs.

À bord d’un navire mouillant à proximité de la côte, le major‑général Roberts, qui croit que ses hommes sont plus nombreux à Dieppe qu’ils ne le sont en réalité, décide d’envoyer des troupes de réserve, les Fusiliers Mont‑Royal, afin d’exploiter au mieux cet avantage supposé; ce régiment sera, lui aussi, anéanti.

Pendant ce temps, les Calgary Tanks, qui ont enfin débarqué à terre, se voient fortement limités dans leurs mouvements, de nombreux chars se retrouvant littéralement enlisés sur la plage de galets (constituée de grands cailloux appelés « chert »). Certains d’entre eux réussissent pourtant à s’extraire de la plage et à pénétrer dans la ville, sans toutefois que leur armement soit en mesure de détruire les barrières de béton que l’ennemi a mis en place pour les empêcher de progresser. Les chars ayant survécu à l’assaut fournissent un tir de protection qui permet d’évacuer ce qui reste des forces canadiennes.

Lourd tribut

À midi, le raid est déjà fini. Après neuf heures de combat, 907 soldats canadiens ont été tués, 2 460 ont été blessés et 1 946 ont été faits prisonniers; ces chiffres dépassent ceux des pertes canadiennes au cours de 11 mois de campagne dans le nord‑ouest de l’Europe en 1944‑1945. Moins de la moitié des Canadiens partis pour Dieppe retourneront en Angleterre.

L’attaque sur Dieppe fait également 300 victimes britanniques tuées, blessées ou capturées, et 550 victimes parmi les membres des forces navales alliées.

Au cours de la bataille aérienne, l’Aviation royale du Canada perd 13 avions et 10 pilotes, sur un total, pour l’ensemble des alliés, de 106 avions perdus et 81 aviateurs tués.

Seuls les commandos britanniques ayant reçu pour mission de neutraliser l’artillerie côtière ennemie à l’est et à l’ouest de Dieppe connaissent un certain succès. Cette journée est émaillée d’actions héroïques des Canadiens, le capitaine honoraire J.W. Foote du RHLI et le lieutenant‑colonel C.C.I. Merritt du South Saskatchewan recevant tous deux la Croix de Victoria, la plus haute distinction accordée par l’Empire britannique pour des actes de bravoure militaire. Le premier, un aumônier, a aidé, sous les balles, à soigner les soldats blessés, quant au second, il a conduit courageusement ses hommes à l’assaut du pont de Pourville et a, plus tard, conduit une arrière‑garde ayant permis à certaines troupes de s’échapper. Tous deux seront faits prisonniers.

À part 48 aéronefs perdus lorsque la Luftwaffe entre dans la bataille, les pertes allemandes sont plutôt légères.

Leçons vitales

Les commandants alliés savent, avant son lancement, que ce raid présente des risques, mais aucun d’entre eux n’imagine l’échec terrible que cela va être et le très grand nombre de pertes humaines qu’il occasionnera. Ceux qui ont planifié l’attaque estiment que l’élément de surprise permettra aux troupes alliées de débarquer, de prendre le dessus sur les défenseurs allemands et d’occuper la ville avant de se retirer. Ils n’accordent que peu d’importance à la supériorité aérienne, à la puissance de feu écrasante et au soutien de l’artillerie embarquée sur leurs navires de guerre. L’infanterie d’assaut ne dispose que de destroyers légers qui tirent sur les Allemands à partir du large : le raid ne bénéficie de l’appui d’aucun cuirassé, ni d’aucun croiseur en mer, ni d’aucun bombardier lourd dans le ciel.

Les stratèges alliés s’en remettent plutôt à la puissance de leurs chars d’assaut. En effet, ce sont bien les chars qui avaient été, en 1940, le fer de lance de la blitzkrieg (guerre éclair) conduite par l’armée allemande dans sa conquête de l’Europe; deux ans plus tard, les blindés sont considérés comme offrant un avantage crucial dans la guerre moderne. Les Alliés prévoient le débarquement sur les plages de Dieppe, aux côtés de l’infanterie, de près d’une trentaine de chars dont ils estiment qu’ils feront toute la différence. Cependant, sur les 29 chars qui tentent de débarquer, seuls 15 réussissent à quitter les plages et à atteindre la promenade de Dieppe. Leurs canons ne s’avèrent pas suffisamment puissants pour abattre les fortifications allemandes.

L’historien de la Deuxième Guerre mondiale, Terry Copp a écrit : « Les stratèges militaires étaient encore “hypnotisés” par une vision dans laquelle les chars constituaient l’arme suprême et la surprise remplaçait une puissance de feu écrasante. »

En dépit de l’échec, le raid sur Dieppe a fourni de précieux enseignements aux Alliés. Il a permis d’éradiquer l’idée que la surprise et les chars suffisaient pour réussir un assaut amphibie contre la France occupée. Deux ans plus tard, la réussite du Débarquement en Normandie devra beaucoup à trois facteurs essentiels ayant cruellement fait défaut lors du raid sur Dieppe : un soutien massif de l’artillerie navale, la domination dans les cieux et une énorme puissance de feu.

Dieppe a également permis d’établir clairement les difficultés d’un assaut contre un port bien défendu, l’importance d’obtenir des renseignements de meilleure qualité sur la nature de la plage et sur les défenses allemandes, la nécessité d’une meilleure communication entre l’infanterie sur la plage et les commandants sur les navires et enfin l’impératif de disposer d’engins de débarquement et de chars spécialisés capables de surmonter les obstacles sur la plage. Ces leçons seront mises en œuvre dans des assauts amphibies ultérieurs en Afrique du Nord, en Italie et en Normandie.

Mémoire

Aujourd’hui, le souvenir des sacrifices des Canadiens à Dieppe est particulièrement vivace. Peu d’engagements militaires canadiens ont fait l’objet de recherches aussi minutieuses et sont aussi bien documentés par les historiens.

La ville de Dieppe regorge, de nos jours, de drapeaux unifoliés et de symboles canadiens, et sa promenade en front de mer abrite un parc et plusieurs monuments commémoratifs en hommage aux régiments ayant débarqué en 1942. Les tombes de 944 militaires alliés, hommes et femmes, dont 707 Canadiens, se trouvent également au cimetière militaire canadien de Dieppe.

Mais le plus bel hommage pouvant être rendu aux hommes qui se sont battus et qui sont morts à Dieppe se trouve peut‑être dans le rapport officiel de l’armée allemande sur cette bataille en 1942 dans lequel on peut lire : « L’ennemi, presque entièrement composé de soldats canadiens, a combattu, pour autant qu’il a été en mesure de le faire, avec talent et courage. »