Terres, loyautés britanniques et Pacte de famille

Après la guerre de 1812, le mécontentement ne cesse de s’accroître au Haut-Canada envers une clique de politiciens et de fonctionnaires, appelée le Pacte de Famille, qui domine l’administration gouvernementale, distribue les faveurs comme elle l’entend dans toute la colonie et se sert de l’instance et de l’influence politique pour faire progresser ses intérêts commerciaux.

L’opposition populaire gronde contre le gouvernement qui pratique la concession des terres en favorisant systématiquement l’Église anglicane et ses adhérents (au détriment d’autres groupes protestants), ainsi que les immigrants britanniques récemment arrivés (voir Réserves du clergé).

Les plus mécontents sont les habitants issus de l’importante vague de colons américains qui ont immigré avant la guerre de 1812 (les « derniers loyalistes ») et leurs descendants. Leurs opinions religieuses sont anticonformistes et leurs tendances politiques sont plutôt républicaines. En outre, dans les années 1820, ils se voient refuser leurs droits politiques, dont le choix de prêter serment à la Couronne, ce qui les rend inadmissibles à la concession de terres.

En plus de ces tensions, le marasme économique des années 1830 touche surtout les fermiers de la colonie du Haut-Canada, qui engrangent de mauvaises récoltes et sont assujettis à des lois sévères de recouvrement de dettes.

Ces griefs donnent naissance au nouveau mouvement réformiste, dont les membres gagnent le contrôle de l’Assemblée législative élue en 1828 et en 1834.

Mackenzie prépare les rebelles

Un nouveau lieutenant-gouverneur, sir Francis Bond Head, est envoyé dans la colonie pour apaiser la majorité réformiste de l’Assemblée, mais il ne réussit qu’à précipiter la rébellion. Il aide ouvertement les conservateurs à remporter les élections de 1836, marquées par la défaite de Marshall Spring Bidwell, président de l’Assemblée, et de réformistes modérés comme Robert Baldwin. Les éléments les plus extrémistes du mouvement réformiste commencent alors à se mobiliser autour de William Lyon Mackenzie.

Mackenzie, politicien et éditeur de presse d’origine écossaise, premier maire de Toronto, critique amèrement le Pacte de famille et le refus du gouvernement d’accorder des droits politiques aux colons américains.

En tant que membre de l’Assemblée législative, Mackenzie ne cherche tout d’abord qu’à exercer des pressions sur le gouvernement par l’intermédiaire d’un réseau d’alliés politiques et par le boycottage des produits importés. Il tisse en outre des liens avec les réformistes du Bas-Canada.

Pourtant, en 1837, enhardi par le soulèvement grandissant au Bas-Canada et par le transfert de toutes les troupes britanniques du Haut-Canada vers la colonie voisine, Mackenzie convainc ses partisans les plus radicaux de rédiger une constitution républicaine pour le Haut-Canada inspirée de celle des États-Unis et de prendre le contrôle du gouvernement.

Près de 1 000 hommes se rassemblent à la taverne Montgomery, à Toronto, du 5 au 8 décembre. Ils viennent surtout des campagnes au nord de Toronto et sont issus des milieux agraires, qui lui fournissent le gros de ses partisans. Les rebelles comptent aussi un nombre disproportionné de colons originaires des États-Unis.

Une rébellion de courte durée

Le 5 décembre, de 500 à 700 rebelles munis de fusils de chasse, de bâtons et de fourches descendent la rue Yonge vers le sud à la rencontre d’une petite milice loyaliste. Sur la route, une vingtaine de loyalistes font barrage et ouvrent le feu sur eux. Les rebelles au premier rang répliquent à coups de fusil, puis se mettent à plat ventre pour prendre une meilleure position de tir. Lorsqu’ils voient le premier rang tomber au sol, les autres rebelles croient que leurs camarades sont morts et s’enfuient dans la peur et la confusion.

En tout, seuls trois hommes, deux rebelles et un loyaliste, sont tués au cours des premières étapes de la rébellion.

Le 8 décembre, quelque 1 000 volontaires fidèles au gouvernement, dont 120 soldats noirs sous le commandement du colonel Samuel Jarvis, marchent vers la taverne Montgomery et dispersent le reste des rebelles. Des centaines d’Afro-Canadiens s’engagent comme volontaires pendant les rébellions, donnant naissance à différentes unités de combat (connues collectivement sous le nom de Coloured Corps) à Chatham, Toronto, Hamilton, Sandwich (Windsor) et le long de la frontière américaine dans la région de Niagara.

Une deuxième escarmouche mal organisée éclate quelques jours plus tard près de Brantford, lorsqu’un groupe de 500 rebelles commandés par Charles Duncombe est facilement mis en déroute à son tour par des volontaires dirigés par sir Allan MacNab.

Incursions transfrontalières

Mackenzie, Duncombe et d’autres chefs rebelles s’enfuient aux États-Unis, suivis d’environ 200 personnes. Là-bas, avec l’aide de volontaires américains, différents groupes rebelles lancent des attaques contre le Haut-Canada. La frontière demeurera instable pendant près d’un an.

Le 8 janvier 1838, la milice du Haut-Canada (avec le soutien de 50 soldats du Coloured Corps sous les ordres de Josiah Henson, chef communautaire noir) capture le navire Anne, qui transporte les soldats rebelles entre Detroit et Windsor. Pour les rebelles, la perte du navire et de ses grandes quantités d’argent et de munitions signifie la fin des incursions au sud-ouest.

Cependant, quelques jours plus tard, appuyé par des Américains qui veulent libérer le Canada du pouvoir britannique, Mackenzie s’empare de l’île Navy dans la rivière Niagara (en amont des chutes) et proclame la république du Haut-Canada. Il est forcé de se retirer le 14 janvier 1838 après que des volontaires canadiens brûlent et laissent dériver au pied des chutes le navire ravitailleur des rebelles, le Caroline, qui approvisionne les forces de Mackenzie (voir Se rappeler le Caroline).

En 1838, les rebelles continuent d’organiser des expéditions outre-frontière. En février, ils lancent des attaques importantes à l’île Pelee, sur le lac Érié, où des forces américaines considérables sont repoussées après un dur combat, puis à Short Hills en juin, à Prescott (voir Bataille de Windmill) en novembre et à Windsor au début décembre. Ces incursions, mal organisées et facilement écrasées, entretiennent l’agitation à la frontière et sont à un cheveu de provoquer une nouvelle guerre entre la Grande-Bretagne et les États-Unis (voir La jeune République américaine et les rébellions canadiennes de 1837 et 1838). En outre, la rébellion et les incursions renforcent la position de la faction ultra-conservatrice du Haut-Canada, qui retrouve pendant un temps son ascendance politique.

Le gouvernement exécute deux des rebelles actifs au début de la rébellion, Samuel Lount et Peter Matthews. De nombreux réformistes, dont Bidwell, s’enfuient aux États-Unis par crainte de représailles. Les incursions frontalières entraînent beaucoup plus d’exécutions, de morts et de déportations que le premier soulèvement, plutôt timide.

Causes et conséquences

Les débats persistent sur l’origine de la rébellion et la popularité des rebelles. Certains historiens ont beaucoup de sympathie pour eux et croient qu’ils représentaient véritablement la majorité, du moins dans la classe ouvrière coloniale. Cependant, la plupart s’entendent pour dire que le soulèvement n’avait qu’un appui limité et serait un accident historique provoqué par l’esprit partisan inexcusable de Head, le nouveau lieutenant-gouverneur, et par la témérité de Mackenzie, le plus improbable des héros canadiens.

Rares sont les historiens qui voient un lien politique essentiel entre les deux soulèvements. Cependant, sans la rébellion du Bas-Canada, celle du Haut-Canada n’aurait probablement jamais eu lieu.

Les conséquences du soulèvement au Haut-Canada sont elles aussi sujettes à débat. La rébellion aurait diminué l’influence des extrémistes du Haut-Canada et permis à des chefs moins radicaux, comme Robert Baldwin, de restructurer le mouvement réformiste sur des bases plus modérées.

Les rébellions au Haut-Canada et au Bas-Canada entraînent la mise sur pied de la commission dirigée par lord Durham et la rédaction du rapport Durham, qui recommande l’union des deux Canadas en une seule colonie et l’adoption du gouvernement responsable (voir La politique des accommodements culturels).

L’Acte d’Union est adopté en 1840, et la Province du Canada unifiée voit le jour en 1841. Les détails du gouvernement responsable sont élaborés petit à petit de 1841 à 1848.

Auparavant, la plupart des historiens soutenaient que sans les rébellions, les changements se seraient produits plus lentement, sinon jamais. Plus récemment, on a tendance à croire que les rébellions n’auraient pas été essentielles, car la Grande-Bretagne s’orientait déjà vers des réformes graduelles, grâce à la nomination de gouverneurs qui y étaient plus favorables.

Ce n’est sans doute pas faux pour la rébellion du Haut-Canada, même si en discréditant les extrémistes de part et d’autre du spectre politique, elle a contribué à porter au pouvoir des modérés qui ont concentré leurs efforts sur la formation d’un gouvernement responsable et étaient donc prêts à unir les deux Canadas.