René Lévesque, premier ministre du Québec de 1976 à 1985, homme politique, journaliste, militant nationaliste (né le 24 août 1922 à Campbellton, NB; décédé le 1er novembre 1987 à Montréal, QC). Membre en vue du cabinet libéral de Jean Lesage durant la Révolution tranquille, Lévesque créera ensuite le Parti Québécois (PQ) avec lequel il arrivera au pouvoir en 1976. L’objectif principal du PQ était l’indépendance du Québec, un idéal dont Lévesque se fera le héraut pendant 15 ans, organisant (et perdant) le premier référendum provincial sur la souveraineté en 1980.

L’enfance en Gaspésie

Lévesque grandit dans la petite ville côtière isolée de New Carlisle, parmi les pêcheurs et les fermiers de la Gaspésie. René est le fils aîné de Dominique Lévesque, un avocat de bonne réputation, et de Diane Dionne. Comme la ville ne possède pas d’hôpital en 1922, sa mère accouche à Campbellton, une ville du Nouveau-Brunswick proche de New Carlisle. Même si la famille Lévesque est plutôt bien nantie, une pauvreté extrême frappe la Gaspésie de l’époque. Lévesque réalise assez jeune que la plupart des Canadiens français sont plus pauvres, habitent des logements plus petits et étudient dans des écoles plus miséreuses que les Canadiens anglais descendants des loyalistes ayant fui la révolution américaine qui forment la classe dominante autoproclamée de la région.

Élève brillant qui impressionne ses maîtres chez les jésuites, Lévesque se forge très tôt au séminaire de Gaspé un destin de chef. Il idolâtre son père qui l’initie à la politique et à la littérature française et anglaise, offrant ainsi au jeune homme une formation bilingue. Toutefois, son père meurt à l’hôpital âgé de 48 ans alors que Lévesque n’a encore que 14 ans. Sa mère se remarie rapidement et la famille déménage à Québec où Lévesque s’éloigne non seulement de sa famille, mais également de ses études.

Expulsé du collège des jésuites Saint-Charles-Garnier en raison de ses mauvaises notes, il termine son parcours scolaire au séminaire de Québec et s’inscrit en droit à l’Université Laval où il abandonne ses études avant même l’obtention de son diplôme.

Le journaliste

Lévesque découvre le radio-journalisme en 1938 à l’occasion de son dernier été à New Carlisle. À Québec, il travaille à CBV, une station régionale de Radio-Canada. Lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale, il souhaite se joindre à l’action, non pas en tant que soldat, mais en tant que correspondant de guerre. Radio-Canada refuse de l’envoyer couvrir les événements et, en 1944, Lévesque obtient un poste à Londres auprès de la section francophone du service de diffusion internationale par radio et télévision du gouvernement américain, La Voix de l’Amérique, évitant ainsi la conscription dans l’armée canadienne. Il n’occupe un poste de combattant qu’en février 1945 lorsqu’il se joint aux armées américaines qui traversent le Rhin et déferlent sur ce qui reste d’une Allemagne en ruine. Il fait partie des premiers correspondants américains à découvrir les horreurs du camp de concentration de Dachau après sa libération.

La guerre amène Lévesque à nourrir une certaine tendresse pour les Américains (en opposition aux Canadiens anglais) et suscite chez lui une extrême sensibilisation à la barbarie que peut produire un nationalisme extrême. Cette expérience adoucira ses propres élans nationalistes sans toutefois les éradiquer complètement : toute sa vie, Lévesque restera un défenseur convaincu de la démocratie.

Après la guerre, Lévesque retourne à Radio-Canada où il présente La voix du Canada, un programme d’information diffusé à partir de Montréal à l’intention des pays francophones du monde entier. Il couvre la guerre de Corée en 1951 puis les actualités en Union soviétique en 1955, se bâtissant rapidement une solide réputation de correspondant à l’étranger séducteur et très écouté. À partir de 1956, il anime une émission appelée « Point de mire » et devient l’un des commentateurs des affaires publiques à la télévision les plus influents du Québec. Petit, atteint d’une calvitie précoce et fumeur à la chaîne, Lévesque n’a pas le physique de l’emploi pour s’imposer sur ce médium visuel en plein essor; toutefois, son intelligence, son sens de la répartie et sa capacité à expliquer les événements du monde à un public local lui permettront de devenir l’une des premières véritables vedettes de la télévision québécoise.

En 1947, Lévesque épouse Louise L’Heureux, à laquelle il était déjà fiancé avant la guerre. De cette union naitront deux garçons et une fille. Entouré d’admirateurs et d’admiratrices du monde des médias, Lévesque n’est pas un mari très fidèle et le couple divorce en 1978.

En 1959, Lévesque joue un rôle très actif dans une grève des producteurs de Radio-Canada qui souhaitent constituer un syndicat. Il est consterné par l’indifférence du gouvernement Diefenbaker à Ottawa et de ses collègues anglophones de CBC vis-à-vis des objectifs des grévistes, ce qui ne fait que renforcer son opinion négative sur le Canada anglais et alimenter ses aspirations politiques. Il décide alors que le journalisme n’est plus suffisant et que le moment est arrivé de cesser de couvrir le monde pour essayer plutôt de le changer.

Le cabinet Lesage

Lévesque rejoint le parti libéral de Jean Lesage lors des élections provinciales de 1960 et est élu député à Montréal, participant à la défaite de l’ancien gouvernement de l’Union nationale. C’est le début de la Révolution tranquille et Lévesque devient l’un des ministres les plus populaires et les plus énergiques du cabinet Lesage. Il participe à la modernisation du Québec, encourage la majorité francophone à prendre son destin en main et à être « maîtresse » chez elle et aide la province à se dégager de l’influence omniprésente du clergé de l’Église catholique romaine.

Après un bref passage comme ministre des Ressources hydrauliques et ministre des Travaux publics au cours duquel il combat la corruption de la fonction publique, Lévesque est nommé ministre des Ressources naturelles en 1961. Il adopte une position de pointe dans la défense du projet controversé, mais qui s’avérera une réussite à l’arrivée, de création d’un géant du secteur de l’énergie, Hydro-Québec, par la nationalisation et le regroupement des différentes entreprises de services électriques privées de la province. Lévesque répète inlassablement que si les Québécois francophones n’exercent que peu de contrôle capitalistique sur les grandes entreprises de la province, ils se doivent, tout au moins, de contrôler, par l’intermédiaire de leur gouvernement, leurs immenses ressources naturelles.

Le Parti Québécois

En 1966, le gouvernement Lesage est battu et Lévesque, de plus en plus nationaliste et critique vis-à-vis des relations de son parti avec le gouvernement fédéral, quitte le parti libéral l’année suivante pour fonder le Mouvement souveraineté-association qui deviendra, en octobre 1968, le Parti Québécois. Ce changement n’est pas vraiment une surprise : tout au long des années 60, alors qu’il n’est encore que ministre libéral, Lévesque fait état de plus en plus clairement de ses sympathies indépendantistes, précisant dans les médias anglophones canadiens qu’une séparation du Québec ne lui poserait aucun problème. Lors de la convention du Parti libéral du Québec de 1967, il présente même une résolution explosive qui sera largement repoussée par les autres délégués intitulée : « Un Québec souverain au sein d’une union économique canadienne ». À cette époque, son antagonisme avec Pierre Trudeau, entré en politique en 1965 en défendant une vision extrêmement différente, ne cesse de croître.

Le nouveau parti de Lévesque au sein duquel il a réussi à unifier différents groupes indépendantistes favorables à un nouveau statut politique du Québec remporte 23 % des suffrages aux élections provinciales de 1970; toutefois, il échoue lui-même à enlever un siège. Lorsqu’éclate la Crise d’octobre et que Trudeau, devenu premier ministre du Canada, invoque la Loi sur les mesures de guerre, Lévesque se joint à une coalition de Québécois de premier plan pour condamner ce qu’ils perçoivent comme une réaction antidémocratique d’Ottawa à la crise. À la même époque, Lévesque et ses amis ne parviennent pas à condamner sans équivoque les enlèvements terroristes perpétrés par le Front de libération du Québec (FLQ) et le meurtre de Pierre Laporte qui s’ensuit. Cette ambiguïté permet aux opposants du PQ d’établir un parallèle entre ce dernier et le FLQ, une comparaison qui coûtera au parti de Lévesque une part considérable de son soutien dans la province.

Aux élections provinciales de 1973, les libéraux remportent une victoire écrasante et Lévesque échoue une nouvelle fois à enlever un siège. Le PQ réussit toutefois à devenir l’opposition officielle.

L’arrivée du PQ au pouvoir

Lors des élections suivantes, en 1976, Lévesque et son parti affrontent à nouveau le gouvernement libéral, désormais impopulaire, de Robert Bourassa, un gouvernement affaibli par les années de pouvoir et miné par les scandales et les accusations de népotisme. Lévesque promet un bon gouvernement et minimise l’objectif essentiel du PQ : la souveraineté. Il réussit, à cet égard, à se montrer rassurant vis-à-vis des Québécois en insistant sur l’engagement d’un futur gouvernement péquiste à tenir un référendum préalable sur la question plutôt que de déclarer la souveraineté de la province unilatéralement. Le PQ remporte une majorité de 71 sièges et, cette fois, Lévesque est élu député, devenant le 23e premier ministre du Québec. Il dirige le premier gouvernement du Québec ayant pris l’engagement de se séparer de la Confédération : le reste du Canada est sous le choc.

Durant son premier mandat, le nouveau gouvernement adopte plusieurs mesures progressistes en matière d’assurance automobile, de zonage des terres agricoles et d’abolition du financement secret des partis pour les élections. L’un des textes législatifs les plus importants adoptés par le nouveau gouvernement est la Loi 101 ou Charte de la langue française qui offre un cadre formel au statut du français comme langue officielle du Québec. Officiellement promulguée en 1977, la Loi 101 exclut l’anglais de l’Assemblée législative et des tribunaux et restreint l’accès aux écoles en anglais aux enfants dont les parents ont reçu une éducation en anglais au Québec. La scolarisation en français devient obligatoire pour les immigrants non anglophones, y compris en provenance d’autres provinces canadiennes.

Bien que bénéficiant d’un large soutien du public et du PQ, la loi provoque, entre 1976 et 1981, l’exode hors de la province de plus de 130 000 anglophones. Un certain nombre d’entreprises installées à Montréal, notamment Sun Life Assurance Company of Canada, déménagent leur siège social à Toronto. Dans les années qui suivent, un certain nombre de décisions de justice vont annuler plusieurs mesures de la Loi 101 en estimant qu’elles sont contraires à la Constitution, notamment l’exclusion de l’anglais de l’Assemblée législative et des tribunaux. Finalement, les enfants dont les parents ont été scolarisés dans des écoles anglophones ailleurs au Canada sont autorisés à être scolarisés en anglais au Québec.

Le référendum de 1980

À l’automne 1979, alors que son mandat approche de sa fin, Lévesque présente finalement un plan de souveraineté-association prévoyant l’indépendance politique du Québec dans le cadre d’une union économique maintenue avec le Canada. Un référendum sur la question est organisé le 20 mai 1980, seulement quelques mois après la défaite des conservateurs de Joe Clark à Ottawa et le retour au pouvoir de Pierre Trudeau, l’ennemi juré de Lévesque.

Après une campagne plus axée sur les passions que sur la raison, durant laquelle le camp du « non » est emmené par le chef de l’opposition Claude Ryan et par le ministre fédéral de la Justice Jean Chrétien (avec le soutien de Trudeau) et le camp du « oui » par Lévesque et ses ministres, les souverainistes n’obtiennent que 40 % des suffrages, échouant même à attirer une majorité du vote francophone. C’est la défaite la plus cinglante de la carrière de Lévesque. Le seul élément positif que Lévesque retire du référendum c’est qu’il a, selon lui, au moins légitimé le droit des Québécois à déterminer leur propre futur en matière de relations avec la Confédération, Ottawa ayant, de fait, reconnu ce point en participant activement à la campagne.

La bataille constitutionnelle

Contre toute attente, le PQ est réélu en 1981 et Lévesque conduit son deuxième gouvernement majoritaire. Cette victoire du parti dans les urnes a peut-être été favorisée par le nouveau front opposant Lévesque et d’autres premiers ministres provinciaux à Trudeau lorsque ce dernier annonce son intention de rapatrier la Constitution de Grande-Bretagne et de le faire unilatéralement si les provinces s’opposent à lui.

Trudeau a vaguement promis, durant la campagne référendaire de 1980, de « renouveler » la Constitution. Désormais, son gouvernement propose de nouveaux pouvoirs économiques fédéraux centralisés, une Charte des droits et libertés enchâssée dans la Constitution et une nouvelle formule de modifications constitutionnelles. Après des mois de débats politiques et de démagogie tribunitienne entre Trudeau, Lévesque et les autres premiers ministres provinciaux, ces derniers se réunissent à Ottawa en novembre 1981 dans une dernière tentative pour régler leurs différends.

Huit provinces s’opposent aux plans de Trudeau et les combattent devant les tribunaux; Lévesque est l’un des premiers ministres provinciaux les plus volontaires et les plus virulents (avec l’Albertain Peter Lougheed) de ce groupe que l’on a parfois appelé « Groupe des huit ». Toutefois, étroitement regroupés à Ottawa pendant ce mois de novembre et se soutenant les uns les autres, les sept premiers ministres anglophones de cette coalition se laissent convaincre par la promesse de l’introduction d’une disposition dérogatoire dans la nouvelle charte limitant son autorité sur le pouvoir provincial. Ce compromis est toutefois insuffisant pour Lévesque qui avait insisté pour obtenir une reconnaissance constitutionnelle du Québec en tant que « société distincte » et un droit de veto constitutionnel pour le Québec. Il accuse les autres premiers ministres d’avoir abandonné le Québec dans un moment de crise.

Avec l’accord de neuf provinces, Trudeau poursuit alors la mise en œuvre de son plan. La Constitution rapatriée est signée par la reine Elizabeth au printemps 1982 avec le soutien de tous les gouvernements provinciaux sauf celui de Lévesque qui représente la deuxième province la plus peuplée du pays. Ce point relativement mineur allait empoisonner le pays et ses premiers ministres pour les années à venir.

Les dernières années au pouvoir

Lévesque revient à l’Assemblée nationale avec la lourde tâche de gouverner le Québec. Confronté à la récession économique et à une spirale des déficits publics qui prend de l’ampleur, le gouvernement tente de réduire ses dépenses pour résoudre ses graves problèmes financiers; toutefois, les mesures proposées rencontrent une opposition considérable, notamment des grèves illégales dans le secteur public, et sont désapprouvées par la population.

Le PQ est également en ébullition et le leadership de Lévesque est de plus en plus remis en doute. En 1984, une crise éclate au sein du PQ lorsque Lévesque annonce qu’il n’a pas l’intention de faire de l’indépendance l’enjeu de la prochaine élection tout en maintenant la souveraineté-association comme raison d’être officielle du parti. Plusieurs ministres importants démissionnent en signe de protestation; toutefois, le leadership de Lévesque est réaffirmé lors d’un congrès spécial du parti en janvier 1985. Mais Lévesque, âgé de 62 ans et épuisé par des années de lutte et par l’anéantissement de ses objectifs politiques les plus chers, tombe dans un état dépressif et est même hospitalisé contre sa volonté. Il démissionne de son poste de premier ministre en juin 1985.

L’héritage

Lévesque profite de deux années de retraite avant que son cœur ne le lâche en 1987. Pendant cette période, il rédige ses mémoires qui remportent un immense succès. À sa mort, ses amis comme ses adversaires honorent sa mémoire en parlant de lui comme d’un géant de la politique canadienne.

La marque laissée par Lévesque sur le Québec et sur le Canada dépasse tout ce que les autres dirigeants de cette province ont pu produire : il a ouvert, en tant que journaliste, les esprits des Québécois francophones et leur a permis de s’intéresser au vaste monde, il a été l’une des figures centrales de la Révolution tranquille, il a été à l’origine de la création de la superpuissance énergétique qu’est devenu Hydro-Québec, il a créé le PQ et a dirigé le premier gouvernement du Québec ouvertement séparatiste, il a été le porte-drapeau intransigeant et le défenseur virulent de l’idéal d’une société québécoise distincte refusant d’approuver la constitution de 1982 et laissant au sein de la Fédération une plaie ouverte qui suppure encore.

Et, malgré tout cela, Lévesque a reconnu qu’en dépit de toutes les injustices dont les Québécois pouvaient souffrir au sein de la Confédération, le Canada demeurait un pays libre et civilisé. Il a un jour déclaré : « Le système fédéral canadien n’est pas excessivement oppressif et ne peut en rien être comparé au système du goulag. » Tout en n’ayant jamais été le séparatiste ou le nationaliste le plus fervent et le plus jusqu’au-boutiste de son époque, il a su, en poursuivant ses objectifs, attiser les flammes du sentiment national. C’est son insistance à vouloir séparer la nation canadienne, en dépit des vertus de ce pays qu’il admirait, qui ont fait de lui une figure aussi ambiguë, et parfois haïe, dans l’esprit des Canadiens anglophones au Québec et dans les autres provinces.