Social-démocratie

Dans le passé, des adhérents de la gauche radicale et de la gauche modérée ont qualifié leur doctrine de « social-démocratie ». Au cours des dernières années, toutefois, les modérés ont été pratiquement les seuls à se dire sociaux-démocrates. Au sein de la gauche radicale, les critiques emploient même ce terme de façon méprisante. Pour beaucoup d'adeptes, « social-démocratie » et « socialisme démocratique » sont équivalents.

Au début du XXe siècle, les travailleurs de nombreux pays industrialisés ont acquis le droit de voter et de former des syndicats et des partis. Beaucoup de socialistes croient alors que la classe ouvrière, le groupe le plus considérable dans la société moderne, est de mieux en mieux armée pour pousser l'ÉTAT à abolir la PAUVRETÉ, l'inégalité et l'exploitation d'une classe par l'autre. Le capitalisme pourrait ainsi être transformé par voie législative. Le socialiste allemand Eduard Bernstein (1850-1932) répand l'idée selon laquelle la lutte des classes n'est pas inévitable et qu'une transition pacifique et non révolutionnaire vers le SOCIALISME est possible et souhaitable.

La révolution russe de 1917 et la fondation de l'Internationale (Komintern), en 1919, entraînent une rupture irrévocable entre l'aile révolutionnaire, qui forme dès lors des partis communistes, et les partisans du changement graduel, qui forment des partis sociaux-démocrates.

Après cette date, la social-démocratie peut se définir par opposition non seulement au capitalisme, mais aussi au communisme. Les sociaux-démocrates défendent résolument les droits de la personne et les méthodes constitutionnelles et rejettent catégoriquement l'idée marxiste de la dictature du prolétariat. Ils soutiennent aussi que la démocratie politique (égalité du droit de vote) doit être élargie afin d'inclure la social-démocratie et économique (égalité du droit à l'éducation, aux soins médicaux, aux régimes de retraite, à l'emploi et à des conditions de travail sécuritaires). Puisqu'ils croient à l'efficacité de l'éducation et de la persuasion ainsi qu'à la capacité éventuelle de l'État de redistribuer la richesse avec bienveillance, les sociaux-démocrates encouragent la mise en place d'un État militant et interventionniste qui établit pour les défavorisés de vastes mesures d'aide appelées SÉCURITÉ SOCIALE.

 Au Canada, l'un des premiers promoteurs du réformisme est le Social Democratic Party of Canada, créé en 1911 par suite de l'insatisfaction qu'a engendrée le Parti socialiste du Canada, plus doctrinaire et révolutionnaire, fondé en 1904. Plus tard, la LEAGUE FOR SOCIAL RECONSTRUCTION (1932-1942), qui s'inspire fortement de la Fabian Society britannique, devient pour le socialisme démocratique l'organe intellectuel le plus en vue au Canada. Dans la revue The Canadian Forum et le livre Social Planning for Canada, des gens comme F.R. SCOTT, Frank UNDERHILL, Eugene FORSEY, Leonard MARSH et Harry Cassidy expriment leurs idées sur la social-démocratie.

  La CO-OPERATIVE COMMONWEALTH FEDERATION (CCF) et son successeur, le NOUVEAU PARTI DÉMOCRATIQUE (NPD), sont les partis politiques qui offrent la vision sociale-démocrate la plus cohérente. Conséquemment, le NPD adhère à l'Internationale Socialiste, une confédération des partis sociaux-démocrates. Plusieurs manifestes du CCF et du NPD donnent une illustration détaillée de la doctrine sociale-démocrate : le manifeste de Regina (1933), la déclaration de Winnipeg (1956), la déclaration du Nouveau Parti (1961) et le nouveau manifeste de Regina (1983). Parmi les grandes figures qui pratiquent une politique sociale-démocrate, citons J.S. WOODSWORTH, T.C. DOUGLAS, M.J. COLDWELL, Stanley KNOWLES, David LEWIS, Ed BROADBENT, Allan BLAKENEY, Roy ROMANOW, Mike HARCOURT, Glen CLARK, Bob RAE, Gary DOER,Audrey MCLAUGHLIN et Alexa MCDONOUGH. Le PARTI QUÉBÉCOIS, en plus d'être nationaliste et séparatiste, professe également une idéologie sociale-démocrate. Il a demandé et obtenu le statut d'observateur à l'Internationale Socialiste.

La pensée sociale-démocrate canadienne inspire des mesures législatives comme l'INDEMNISATION DES ACCIDENTS DU TRAVAIL, le SALAIRE MINIMUM, la PENSION DE VIEILLESSE, l'ASSURANCE-CHÔMAGE, les ALLOCATIONS FAMILIALES, le logement subventionné (Société canadienne d'hypothèques et de logement) et l'assurance-maladie (voir SANTÉ, POLITIQUE SUR LA). L'ÉTAT PROVIDENCE résulte en grande partie du travail en commun des sociaux-démocrates et des libéraux de tendance réformiste. Il est certain que la naissance du CCF en 1932 et sa montée rapide au début des années 40 ont incité le PARTI LIBÉRAL à faire un virage à gauche pour ne pas être délogé comme son homologue britannique.

Il apparaît toutefois que les gouvernements provinciaux formés par le CCF et le NPD en Colombie-Britannique, en Saskatchewan et au Manitoba constituent les principaux véhicules de l'influence sociale-démocrate. Le plus remarquable est celui de Douglas en Saskatchewan, premier gouvernement socialiste en Amérique du Nord, qui instaure le premier régime d'assurance-maladie. Le parti n'a jamais pris le pouvoir au palier fédéral, mais il exerce une grande influence sur les politiques des GOUVERNEMENTS MINORITAIRES. Sur la scène internationale, la social-démocratie accomplit ses progrès les plus significatifs pendant la période d'après-guerre (fin des années 40 et années 50), car elle se présente comme un moyen terme entre les factions opposées du capitalisme et du communisme.

Toutefois, lorsque les socialistes prennent le pouvoir, les problèmes pratiques de gouvernement amènent beaucoup de gens à contester d'importants postulats socialistes sur les méthodes employées. Contrairement aux communistes, les sociaux-démocrates ne croient pas que la nationalisation universelle des moyens de production soit le remède miracle à tous les maux du capitalisme. Ils proposent plutôt un élargissement sélectif de la RÉGIE PUBLIQUE (p. ex. les coopératives, les SOCIÉTÉS DE LA COURONNE et les entreprises d'État) dans une économie mixte.

Par le passé, les sociaux-démocrates ont préconisé la création d'entreprises publiques comme la Société Radio-Canada et Air Canada et d'institutions d'État comme la Banque du Canada. Avec l'émergence de l'ÉCONOMIE KEYNÉSIENNE, les sociaux-démocrates ont commencé à affirmer que la POLITIQUE BUDGÉTAIRE et la POLITIQUE MONÉTAIRE, notamment les taux d'IMPOSITION, les dépenses publiques et la régulation de la masse monétaire, pouvaient régulariser l'économie de marché d'une manière profitable pour la société. Par exemple, on croyait pouvoir réaliser le plein emploi, une meilleure égalité et une croissance économique en faisant appel à la fois à la planification gouvernementale, à des mesures législatives, aux entreprises publiques et aux lois du marché.

Les sociaux-démocrates ont préconisé la réduction des inégalités non seulement entre les CLASSES SOCIALES, mais aussi entre les régions (voir RÉGIONALISME). Ils ont donc appuyé les mesures gouvernementales visant à redistribuer la richesses des provinces mieux nanties aux provinces moins favorisées et ont encouragé la canadianisation de l'économie au moyen de mesures d'étatisation (p. ex. PETRO-CANADA) et de réglementation (p. ex. l'AGENCE D'EXAMEN DE L'INVESTISSEMENT ÉTRANGER) destinées à diminuer la dépendance du Canada à l'endroit d'autres pays.

Depuis quelques années, la doctrine sociale-démocrate est de plus en plus critiquée, tant par la gauche que par la droite. La gauche radicale et révolutionnaire soutient que les réformes sociales-démocrates sont trop éclectiques et ne produisent rien de plus que des changements de façade en donnant au capitalisme une apparence plus humaine et plus acceptable et en retardant les changements structurels nécessaires. Elle affirme aussi que l'adoption du modèle keynésien par les sociaux-démocrates est aujourd'hui un antidote encore moins efficace contre le capitalisme. Ces critiques estiment que les sociaux-démocrates ont nationalisé trop peu d'industries, et surtout celles qui n'étaient pas rentables. Ils doutent que la social-démocratie puisse conduire au socialisme un jour. Ils citent des analyses statistiques détaillées de la société canadienne, qui indiquent que l'État providence n'a pas modifié l'inégalité des classes dans la mesure espérée et que la pauvreté a une emprise plus solide que ne le croyaient les réformateurs sociaux optimistes.

L'État providence est également attaqué par les néo-conservateurs : ceux-ci critiquent les fortes augmentations des dépenses gouvernementales et des effectifs de la fonction publique, et ils contestent l'opportunité d'une augmentation du pouvoir de l'État et le coût croissant de ce pouvoir. Ils signalent que la croissance économique, fondement de la théorie économique keynésienne et de la pensée sociale-démocrate traditionnelle, est en période de ralentissement. La STAGFLATION fait naître la hantise d'une diminution des fonds utilisables pour financer les programmes sociaux, et l'universalité de certains de ces programmes (p. ex. régimes de retraite et assurance-maladie) est de plus en plus remise en question.

Plusieurs autres problèmes se présentent également. La théorie sociale-démocrate a tendance depuis longtemps à favoriser la planification par le gouvernement central. Or, dans un pays comme le Canada, qui se préoccupe fortement des droits des provinces, surtout au Québec, de telles politiques centralisatrices entravent la propagation de l'idéologie sociale-démocrate. De fait, d'importantes divergences séparent les forces sociales-démocrates du Canada français et celles du Canada anglais, représentées respectivement par le PQ et le NPD.

Ces dernières années, beaucoup de partis sociaux-démocrates européens semblent subir des reculs électoraux. Au Canada, même s'il recueille des appuis variables dans les sondages d'opinion publique, le NPD n'a jamais pris le pouvoir sur la scène fédérale. Cependant, au niveau provincial, il il était au pouvoir en Saskatchewan et au Manitoba en 2002.

Des critiques soutiennent que la doctrine sociale-démocrate doit être reformulée. Les sociaux-démocrates semblent moins certains des moyens les plus efficaces de poursuivre leurs objectifs qu'ils ne l'étaient dans les années 50. Pour survivre, toute idéologie doit évoluer de manière à fournir des réponses efficaces aux problèmes actuels. À l'arrivée du XXIe siècle, les sociaux-démocrates devront faire face à des problèmes comme les changements technologiques en milieu de travail, la modification de la composition de la population active, la mondialisation et la concurrence accrues, l'écart grandissant entre pays du Nord et du Sud, le fléchissement de la croissance économique de pays industrialisés comme le Canada, la manière de rechercher une meilleure démocratie industrielle malgré les taux élevés de chômage et d'endettement, la puissance grandissante des multinationales, l'opinion publique de plus en plus négative au sujet du rôle du gouvernement, la triste situation du Tiers-Monde, les inquiétudes croissantes à l'égard de notre environnement et les dangers de guerre persistants.