A Married Couple

A Married Couple (1969) est un documentaire novateur de cinéma direct sur les hauts et les bas d’une relation de couple, réalisé par Allan King. Le film suit un couple de Toronto, Billy et Antoinette Edwards, ainsi que leur jeune fils Bogart dans leurs luttes personnelles et domestiques pendant 10 semaines. Grâce à sa capacité unique de capturer des moments de conflit et d’intimité, A Married Couple devient une référence incontestée dans le courant du cinéma direct. Bien qu’il soit d’abord produit pour la télévision, le documentaire sort finalement en salle et s’attire une reconnaissance internationale. En 2016, le film est classé parmi 150 œuvres essentielles de l’histoire du cinéma canadien dans le cadre d’un sondage mené par le Festival international du film de Toronto (TIFF).

Dans les coulisses du film

Billy et Antoinette Edwards sont les amis d’Allan King. Celui-ci habite avec eux lorsqu’il travaille à la post-production de son film Warrendale (1967), pour lequel Billy conçoit l’affiche promotionnelle. Allan King prend conscience que leur mariage bat de l’aile et, souhaitant faire un film sur un mariage en plein conflit, leur demande de participer. Antoinette accepte d’emblée, mais Billy ne se laisse convaincre que quelques semaines plus tard. Néanmoins, une fois à bord du projet, les mariés s’engagent pleinement et ne montrent aucun signe de résistance. Comme le remarque le critique de cinéma John Semley, le réalisateur et les sujets sont tous désireux « […] d’explorer l’institution du mariage et les implications sociales de la régularisation de l’intimité. »

Allan King demeure donc avec la famille Edwards avant et après la production du film. Le réalisateur prépare quotidiennement les séquences pour les sujets et leur donne le droit de veto sur les scènes du montage final. Pendant les 10 semaines de tournage, Billy, Antoinette et Bogart cohabitent avec le caméraman Richard Leiterman et le technicien de son Chris Wangler. Le duo arrive très tôt chaque matin et part tard chaque soir, s’intégrant en silence et de la façon la moins intrusive possible dans la routine de la famille. Allan King, suivant sa technique de prédilection, réalise le documentaire à titre de chef monteur : il n’est pas présent pendant le tournage, de peur d’être une distraction pour ses sujets et son équipe.

Le tournage donne lieu à plus de 70 heures d’enregistrement, qu’Allan King et la monteuse Arla Saare condensent en 97 minutes. Le film est à l’origine commandé par la CTV, mais le réseau le juge finalement inapproprié pour diffusion sur les ondes en raison de nudité et d’obscénité excessives. Avant sa sortie en salle, la Commission de contrôle cinématographique de l’Ontario exige de nombreux changements. Allan King menace de les poursuivre en justice et finalement, les parties arrivent à un compromis en vertu duquel seulement quatre changements sont apportés.

Réaction du public et enjeux éthiques

A Married Couple devient un film culte à l’échelle nationale comme internationale. Billy et Antoinette deviennent des célébrités. Ils sont invités sur le plateau d’émissions de variétés et de bulletins de nouvelles et apparaissent même sur des panneaux-réclame. Le film soulève une certaine controverse en raison de sa nature voyeuriste et de l’exhibitionnisme de ses sujets. L’on se questionne aussi grandement sur le degré de jeu de la famille Edwards devant la caméra. Allan King considère son film comme du « cinéma d’actualité » et remet en contexte les moments dits performatifs en expliquant que de jouer devant la caméra est un élément essentiel de l’expérience du cinéma.

D’autres s’interrogent sur l’aspect éthique de l’intrusion dans la vie privée des gens et considèrent que la présence de la caméra nuit à la relation du couple. Certains perçoivent A Married Couple comme étant le prédécesseur de la téléréalité telle qu’on la connaît aujourd’hui : Zoë Druick, professeur en études médiatiques à l’Université Simon Fraser nomme d’ailleurs Allan King le grand-père de la téléréalité.

Réaction de la critique

La réaction de la critique est plutôt favorable, bien que quelques critiques expriment une certaine réticence vis-à-vis de la nature potentiellement exploitante du film. Vincent Canby du New York Times remarque qu’Allan King est un réalisateur des plus talentueux qui explore les possibilités du cinéma documentaire, mais qu’il semble que celui-ci pousse la sociologie sur pellicule dans les sombres limites du psychodrame avec A Married Couple. John Semley, de son côté, croit que A Married Couple tue tout espoir de romance, d’amour et de toutes ces autres tendres et câlines inepties. La revue Time affirme que le film d’Allan King fait ressembler Faces de John Cassavete aux débuts de Doris Day.

Après le film

Après avoir visionné la totalité des enregistrements, Billy et Antoinette se réconcilient assez longtemps pour avoir un deuxième enfant. Toutefois, la réconciliation ne fait pas long feu : le couple divorce en 1972, et Antoinette finit par se remarier. Billy est heurté par une voiture en 1995 et meurt peu après à l’âge de 68 ans, Antoinette à son chevet.

En 2010, la collection Criterion produit un coffret DVD de cinq films d’Allan King, dont A Married Couple, intitulé The Actuality Dramas of Allan King. En octobre 2016, A Married Couple est classé parmi 150 œuvres essentielles de l’histoire du cinéma canadien dans le cadre d’un sondage auprès de 200 professionnels des médias mené par le TIFF, Bibliothèque et Archives Canada, la Cinémathèque québécoise et la Cinematheque de Vancouver en prévision des célébrations entourant le 150e anniversaire du Canada en 2017.


Lecture supplémentaire

  • Thom Ernst, « Talking to Allan King », Toro Magazine, le 23 décembre 2008.