Affaire Steven Truscott

En 1959, à 14 ans, Steven Truscott est condamné à tort d’avoir tué sa camarade de classe Lynne Harper, âgée de 12 ans. Ce n’est qu’une cinquantaine d’années plus tard qu’il a été enfin exonéré.

Steven Murray Truscott est un adolescent populaire et sportif qui habitait avec ses parents dans la ville de Clinton, dans le sud-ouest de l’Ontario. En 1959, à 14 ans, il est condamné à tort d’avoir tué sa camarade de classe Lynne Harper, âgée de 12 ans. Ce n’est qu’une cinquantaine d’années plus tard qu’il a été enfin exonéré.

Meurtre de Lynne Harper

Le soir du 9 juin 1959, plusieurs témoins voient Steven Truscott à vélo avec Lynne Harper dans la campagne; elle est assise sur le guidon de la bicyclette du garçon. Deux jours plus tard, le corps de la jeune fille est trouvé près d’un sentier agricole dans une zone boisée peu dense appelée « Lawson’s Bush », située en périphérie de Clinton.

Steven Truscott devient immédiatement un suspect. Interrogé par la police, il maintient qu’il a amené son amie jusqu’à une intersection à environ un kilomètre à l’ouest de la ville, d’où certains croient qu’elle avait l’intention de faire de l’autostop pour se rendre chez sa grand-mère dans une communauté voisine. La police juge les détails qu’il fournit réceptifs et l’arrête sans délai pour le meurtre.

Avec à peine 3 500 habitants, la population de Clinton, une ville située près du lac Huron, à peu près à 200 km à l’ouest de Toronto, est divisée à parts égales entre les résidents de longue date et les familles militaires, qui travaillent à la station radar sur la base de formation des Forces canadiennes de Clinton. Les familles Truscott et Harper appartiennent toutes les deux à la communauté militaire.

Steven Truscott, né à Vancouver le 18 janvier 1945, est le fils d’un sous-officier des Forces aériennes, Dan, et de son épouse, Doris. Ils arrivent à Clinton en 1956, un an avant que la famille Harper y soit transférée.

L’enlèvement et le meurtre traumatisent tellement la communauté qu’on refuse la libération sous caution à Steven Truscott. La Couronne réussit également à transférer son procès imminent à un tribunal pour adultes, assurant ainsi qu’il pourrait se voir condamné à l’emprisonnement à perpétuité ou à l’exécution.

Procès et condamnation

Le procès par jury de Steven Truscott dure 15 jours. L’accusation repose sur l’affirmation que Lynne Harper était une fille prudente qui ne faisait pas d’autostop. Les poursuivants allèguent que Steven Truscott l’a agressée sexuellement, l’a étranglée avec sa blouse et a caché son corps en le recouvrant partiellement avec des branches d’arbres.

Les avocats de la poursuite font ressortir une série de déclarations à la police de la part de Steven Truscott qui semblent incohérentes, en plus de faire ressortir la présence d’une abrasion mystérieuse sur son pénis. Ils mettent aussi en doute la raison pour laquelle le jeune homme a attendu au moins un jour après la disparition de Lynne Harper avant de révéler qu’il l’avait vu monter dans un Chevrolet à l’endroit où il l’avait laissée sur l’autoroute 8. Enfin, ils citent les preuves que des traces fraîches de bicyclette ont été repérées sur la piste agricole et qui menaient au lieu où était déposé le corps.

L’avocat de la défense, Frank Donnelly, maintient que la victime a débarqué du guidon de Steven Truscott à des centaines de mètres au-delà de la sortie du sentier agricole, où l’on a retrouvé son corps. Il était donc très peu probable qu’il l’aurait ramenée jusqu’au sentier pour la tuer.

Steven Truscott répète son affirmation à la police comme quoi il a vu Lynne Harper embarquer dans un Chevrolet 1959 portant une plaque d’immatriculation d’une autre province.

La chronologie est critique à la cause. Le pathologiste John Penistan, qui a fait l’autopsie, témoigne en indiquant que le contenu à moitié digéré de l’estomac de la victime indique qu’elle est morte entre 19 h 15 et 19 h 45. Ce court laps de temps s’avère une preuve convaincante contre Steven Truscott, puisque c'est certain qu’il était avec la jeune fille pendant tout ce temps-là. Le laps de temps court réduit aussi la possibilité qu’un étranger ait pu ramasser Lynne Harper près de l’autoroute et la ramener vers le sentier agricole, où elle est morte.

Le procès présente beaucoup de témoignages de la part d’enfants qui jouaient sous le pont cette soirée-là et qui ont vu Steven Truscott avec Lynne Harper. La Couronne et la défense se servent toutes les deux des récits des enfants pour appuyer leur version de la chronologie des événements.

Steven Truscott est jugé coupable le 30 septembre 1959. Sa condamnation et l’imposition de la peine de mort provoquent une énorme contestation publique. Un an plus tard, sa peine de mort est commutée par le gouvernement fédéral en un emprisonnement à perpétuité avec une période d’inadmissibilité à la libération conditionnelle de dix ans. L’appel ultérieur de Steven Truscott auprès de la Cour suprême du Canada est rejeté.

Liberté conditionnelle de Steven Truscott

En 1966, un livre écrit par Isabel LeBourdais suscite de nouveau la controverse. The Trial of Steven Truscott expose en détail le cas d’un jeune homme qui a été roulé par des policiers négligents et par une accusation vindicative. L’auteure critique en particulier les conclusions du Dr Penistan et leurs contradictions avec les preuves recueillies par les enquêteurs de la Police provinciale de l’Ontario. Elle critique aussi la manière dont les affirmations des témoins mineurs ont été obtenues et utilisées par la Couronne.

Un renvoi spécial à la Cour suprême du Canada aboutit au réexamen de l’affaire, en 1966. Cependant, la Cour suprême du Canada décide que le cas de Steven Truscott était justement jugé.

Steven Truscott obtient sa libération conditionnelle en 1969 et disparaît dans l’anonymat. Pendant près de 30 ans, il habite à Guelph, en Ontario, et passe sous le radar des médias. Seulement certains membres de la communauté, ainsi que ses collègues à l’entreprise où il travaille comme mécanicien de chantier, connaissent son identité. Aux yeux du monde extérieur, il est connu seulement par son nom d’emprunt, Steven Bowers.

Enquête de la Association in Defence of the Wrongly Convicted

En vertu de l’article 690 du Code criminel, Steven Truscott a le droit de présenter une demande de révision de sa condamnation et possiblement de son renvoi pour un nouveau procès. Cependant, le ministère de la Justice doit d’abord être satisfait que de nouvelles preuves puissent influer sur le résultat de son procès.

Les avocats de la Association in Defence of the Wrongly Convicted (AIDWYC) revoient l’information concernant le cas et dénichent finalement 3 000 pages de documents n’ayant pas été préalablement révélés à la défense. L’AIDWYC rédige un dossier de 700 pages qui soulève les multiples exemples de preuves qui, selon elle, n’ont pas été adéquatement examinées ou qui ont été censurées abusivement.

En même temps, les avocats de l’AIDWYC travaillent avec l’émission de la CBC The Fifth Estate pour susciter l’intérêt du public au sujet de l’affaire jugée de nombreuses années auparavant. Un réalisateur de l’émission, Julian Sher, a aussi produit un livre, Until You Are Dead, qui plaidait la cause de l’innocence de Steven Truscott.

Les nouvelles preuves portent essentiellement sur le fait que la Couronne a supprimé de l’information provenant des témoignages d’enfants qui aurait pu être utilisée par la défense pour confirmer la déclaration de Steven Truscott comme quoi il avait traversé le pont et laissé Lynne Harper à l’autoroute 8.

La défense obtient aussi un rapport de police non divulgué précédemment qui montre que les traces de pneus de bicyclette sur le sentier agricole datent probablement d’au moins une semaine avant le meurtre, ce qui leur ôte toute signification en tant que preuve.

Lettre du pathologiste

La nouvelle preuve la plus importante est peut-être la découverte d’une lettre écrite en 1966 par le Dr Penistan à l’enquêteur en chef de l’affaire, Harold Graham. Envoyée la veille de l’appel auprès de la Cour suprême du Canada, en 1966, la lettre du Dr Penistan contient l’aveu de celui-ci d’avoir entrepris un « réexamen poignant » de son témoignage du procès de Steven Truscott et d’avoir conclu qu’il n’aurait pas dû indiquer une période de temps si restreinte pour l’heure du meurtre.

La lettre n’a jamais été divulguée à la défense.

Une dernière preuve jamais divulguée concerne un couple âgé qui, peu après le meurtre, a affirmé aux enquêteurs avoir vu, vers l’heure où la jeune fille est disparue, une jeune enfant faire de l’autostop près de l’endroit où Steven Truscott a affirmé avoir laissé Lynne Harper ce soir-là.

Les avocats de Steven Truscott proposent un autre suspect pour le meurtre : Alexander Kalichuk, un ancien sergent de l’armée de l’air qui était transféré ailleurs deux ans avant le meurtre, mais qui a maintenu des liens avec la communauté de Clinton. Trois semaines avant le meurtre, il avait été arrêté à St. Thomas, en Ontario, pour avoir essayé de convaincre une jeune fille d’embarquer dans sa voiture.

L’omission de communiquer des preuves potentiellement favorables à l’accusé n’est pas illégale selon les règles et les conventions en vigueur au moment de l’enquête. Cependant, entre-temps, beaucoup de choses ont changé. En 1991, dans un procès important connu comme l’affaire Stinchcombe, la Cour suprême du Canada a décidé qu’il existe une obligation constitutionnelle de la part de l’État de communiquer à l’accusé les preuves qui peuvent avoir un rapport avec son affaire.

Appel et acquittement

En 2002, le gouvernement fédéral nomme un juge à la retraite de la Cour d’appel du Québec, Fred Kaufman, pour examiner la demande faite en vertu de l’article 690 de Steven Truscott. Le juge, qui avait auparavant présidé à une enquête sur la condamnation injustifiée de Guy Paul Morin, recommande à la Cour d’appel de l’Ontario de rouvrir l’affaire Steven Truscott pour créer une instance d’appel en bonne et due forme. Le ministre fédéral de la Justice accepte cette recommandation.

Un banc spécial de cinq juges de la Cour d’appel de l’Ontario commence à entendre les preuves à la mi-2006. Un an plus tard, le banc acquitte catégoriquement Steven Truscott, en partie parce qu’il dit qu’un nouveau procès équitable serait impossible tant d’années après le fait.

Lors d’entrevues avec les médias, Steven Truscott se rappelle s’être réveillé chaque matin de sa période initiale derrière les barreaux en se demandant s’il serait exécuté avant la fin de la journée. Il dit aussi qu’il a été drogué par les autorités avec du LSD et du sérum de vérité pendant son incarcération pour qu’il avoue son crime.

« Je ne suis pas amer », affirme Steven Truscott aux journalistes. « On ne peut pas vivre jour après jour étant amer… J’ai continué ma vie. Ma femme et moi avons élevé une famille. On m’a toujours appris à voir le côté positif des choses. »

Entre-temps, le père de Lynne Harper maintient que lui et d’autres membres de la famille proche sont sceptiques quant à l’innocence de Steven Truscott.

Steven Truscott habite toujours Guelph avec sa femme, Marlene. En 2008, le gouvernement de l’Ontario lui accorde 6,5 M$ en dédommagement, dont il utilise une partie pour créer la Truscott Initiative in Justice Studies, à l’Université de Guelph, qui offre deux bourses d’études aux étudiants dans les programmes de justice.


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