Gord Downie : Ahead by a Century

Un iconoclaste à la fois poétique et intello, punk malicieux et bouffon culturel, Gord Downie a réduit en poussière le stéréotype de l’identité canadienne et nous a lancés à notre propre découverte.

Gord Downie
Le groupe The Tragically Hip sur sc\u00e8ne au festival de musique de Sasquatch, \u00e0 George, dans l'\u00c9tat de Washington, aux \u00c9tats-Unis.

« Interesting and sophisticated, refusing to be celebrated. »

de « So Hard Done By » (Day for Night,1994)

On dit parfois que les Canadiens ne célèbrent pas leur histoire, ou qu’ils ne racontent pas leurs mythes et légendes. Notre histoire est jalonnée de moments importants jugés « too small to be tragic » (« trop petits pour être tragiques »), pour citer les paroles chantées par Gord Downie, de The Tragically Hip.

Ou, du moins, c’est ce que les gens avaient l’habitude de dire, avant l’arrivée de Downie et de son groupe révolutionnaire. Il est vrai que plusieurs autres auteurs-compositeurs-interprètes se consacraient déjà depuis longtemps à raconter l’histoire du Canada aux Canadiens. Stompin’ Tom Connors. Stan Rogers. Toutefois, ceux-ci étaient surtout perçus comme des personnages emblématiques – et quelque peu marginaux – animés d’une passion viscérale pour leur pays, venant ajouter une touche canadienne aux chansons entendues à la radio, pour la plupart américaines.

Pendant plusieurs décennies, pour connaître le succès en tant que musicien canadien anglophone, il fallait percer aux États-Unis, ce qui revenait généralement à se conformer aux goûts très homogènes du marché américain de la musique populaire. L’arrivée de The Tragically Hip change tout cela. Leurs morceaux ne se contentent pas de raconter des histoires canadiennes : ils le font en adoptant un ton unique et non conventionnel, tout en nuances cryptiques rarement entendues sur les ondes américaines. Le groupe vend pourtant plus d’albums au Canada que U2 ou les Beatles.

« You’ll watch the border offer you fame and watch you drown.

I’m on the last American exit to the north land

I’m on the last American exit to my homeland. »

de « Last American Exit » (The Tragically Hip, 1987)

Les spécialistes ont toujours été étonnés de la fascination paradoxale qu’exerce le Hip; le fait qu’ils soient appréciés par des intellectuels de haut niveau, qui sont prêts à prendre les paroles de Gord Downie comme de la littérature de même calibre que celle d’Al Purdy, de Margaret Atwood ou de Hugh MacLennan, le fait que ces mêmes paroles au sens obscur soient aussi fredonnées par ces fans qui éclusent des bières et qui martèlent l’air de leur poing du début à la fin de chaque concert du groupe. Mais telle est la nature des héros du peuple. Que ce soit Robert Johnson, Woody Guthrie, Bob Dylan ou Bruce Springsteen, ces artistes qui parviennent à parler au nom de toute une génération expriment cette conscience collective avec une éloquence et une profondeur qui élève cette parole au niveau du grand art, sans jamais la déconnecter de la base.

Et Gord Downie a réellement été la voix de toute une génération. Ma génération. Né durant l’exercice d’édification de la nation engagé par Pierre Elliott Trudeaudans les années 1970, j’ai grandi, avec tant d’autres ados de la génération X, avec le sentiment particulier que le Canada – le Canada anglais tout du moins – ne formait pas une société distincte, mais plutôt une communauté dotée d’une culture ambivalente, amorphe et fragile, qui n’a qu’une conscience diffuse de sa propre identité. Comme l’a expliqué un jour Northrop Frye, les Canadiens sont « conditionnés dès leur plus tendre enfance à se concevoir comme des citoyens d’un pays dont l’identité est incertaine, le passé confus et l’avenir incertain », alors que les Américains sont conditionnés à « se sentir citoyens d’une des grandes puissances du monde ».

C’est cette dynamique qui a fait germer chez la plupart des Canadiens anglais un complexe d’infériorité, une adulation quelque peu amère de tout ce qui est américain, et un désir secret – et bien sûr non réciproque – d’être aussi importants qu’eux. La plupart des Canadiens connaissent trop bien le soudain contentement qu’ils ressentent à la moindre référence au Canada ou à un Canadien dans un film ou un programme télévisé américain. C’est un peu comme si nous étions ce type un peu perdu, maladroit et isolé, à l’école secondaire, qui perd ses moyens et reste sans voix lorsque l'élève le plus populaire de l’école lui demande l’heure.

« Me debunk an American myth?

And take my life in my hands? »

de « At the Hundredth Meridian » (Fully Completely, 1992)

The Tragically Hip
Sur sc\u00e8ne \u00e0 Victoria, en Colombie-Britannique, le 4 février 2015.

Mais Gord Downie, c’était un peu cet étudiant en art hors du commun, flamboyant, capable de déchiffrer tout cela. Créature hybride entre Michael Stipe, Iggy Pop et le fou du Roi Lear, il était tout autant un iconoclaste poétique et intello, qu’un punk malicieux et un bouffon culturel. Il savait distinguer nos qualités derrière notre dégaine ridicule et inquiète et il allait aussi nous les faire découvrir, même si pour cela il fallait se mettre sur son trente-et-un, se rendre au bal des finissants, et prononcer un long discours maladroit en vantant notre propre petite personne devant toute la classe. Et ce n’était pas grave si aucun applaudissement spontané ne venait saluer notre performance. En fait, c’était mieux. Parce qu’il va de soi qu’une personne véritablement « cool » n’a besoin de personne pour se sentir « cool ». « I can’t draw, but I can trace » (Je sais pas dessiner, mais je peux décalquer), chante Gord Downie sur « Lionized », de l’album Fully Completely. « I know a lack you’ve got, and it makes a strong case for art » (Je sais ce qu’il te manque, et c’est là que l’art à toute sa place).

Le Hip n’a jamais percé aux États-Unis, malgré la popularité sans précédent dont le groupe a joui au Canada, simplement parce qu’en fait, nous ne faisions que nous célébrer nous-mêmes – pas seulement nos artistes et leurs récits, mais notre façon bien à nous de raconter ces récits. Il n’y avait rien d’ouvertement canadien dans les chansons de Joni Mitchell, Anne Murray, Rush, Bryan Adams, Alanis Morisette ou Shania Twain. Mais c’était tous des Canadiens qui ont percé sur la scène internationale et donc, nous étions fiers d’eux. Mais la magie de Gord Downie et du Hip, c’est que grâce à eux, nous nous sommes sentis fiers d’être nous-mêmes. Les Morisettes et les Twains qu’on a produites appartiennent au monde entier. Mais le Hip, c’est à nous tout seul, et vice versa.

« Isn’t it amazing what you can accomplish

when you don’t let the nation get in your way

No ambition whisperin’ over your shoulder

Isn’t it amazing you can do anything. »

de « Fireworks » (Phantom Power, 1998)

La plus grande réussite de Gord Downie, c’est d’avoir complètement repensé le concept même de l’identité canadienne, une identité qui, pendant plusieurs générations, a été censée répondre à la question centrale posée par Northrop Frye : « Où est ici? » Quelle est notre place et quel est notre rôle dans ce monde? Comment devons-nous nous positionner par rapport aux grandes puissances autour de nous? Comment doit-on évaluer notre propre importance dans ce monde où tout ce qui importe vraiment a lieu ailleurs que chez nous?

Au lieu de demander « Où est ici? », Gord Downie élimine l’incertitude et le doute – et, plus important encore, ce sentiment que le Canada doit rester en périphérie – et il déclare « C’est ici ». Il s’est emparé d’une question et l’a transformée en quête. En nous positionnant au centre de la scène, il nous a permis de découvrir et d’exprimer un sentiment authentique d’identité et d’appartenance. En même temps, il nous apprend que la faiblesse que l’on ressent est en fait une de nos plus grandes forces; que notre absence et notre nature un peu amorphe, notre manque d’identité bien définie, sont non seulement des éléments essentiels de notre identité, mais aussi des caractéristiques intrinsèques qui peuvent devenir extrêmement stimulantes.

Gord Downie nous a aidés à nous sentir bien d’être Canadiens et nous a encouragés à prendre conscience que nous sommes « super cool » tels que nous sommes. Et ce, quoi qu’en pense le premier venu.