Bande dessinée de langue anglaise au Canada, la



Nelvana of the Northern Lights
Nelvana, d'Adrian Dingle, est l'un des héros canadiens de bande dessinée qui lutte contre les puissances de l'axe pendant la Deuxième Guerre mondiale. \u00ab Triumph Comics \u00bb No 25, vers 1945 (avec la permission des Bibliothèque et Archives Canada/C-136935).
Captain Canuck
Captain Canuck est un super-héros (par comparaison avec l'ancien Johnny Canuck, qui était simplement un héros) qui fait son apparition en 1975 (avec la permission de Comely Comics).

Bande dessinée de langue anglaise au Canada, la

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Origines : 1929-1940
Dans les années 20, la bande dessinée est déjà une forme d'expression artistique populaire en Amérique du Nord. La Crise des années 30 amène les éditeurs à s'adapter aux goûts du public qui veut s'évader de la réalité. Les premiers récits d'aventures, Buck Rogers (écrits par Harold Foster, de Halifax) et Tarzan, apparaissent en 1929. Des classiques tels que Dick Tracy, Flash Gordon et Prince Valiant (le chef-d'oeuvre de Foster) suivent. Au Canada, le succès des bandes dessinées américaines provoque la publication par le Toronto Telegram de Men of the Mounted et de Robin Hood.

Les années 30 voient naître un nouveau support pour la bande dessinée, le livre. Après la publication de Funnies on Parade, en 1933, de nombreux éditeurs, dont l'homme d'affaires Jake Geller de Winsor (Comic Cuts) commencent à publier des périodiques. Alors que les premiers livres de bandes dessinées sont des réimpressions, les publications suivantes utilisent du matériel original. Au départ, le succès des bandes dessinées n'est que modéré, mais elles deviennent rapidement un commerce fructueux, surtout après la publication, en 1938, d'Action Comics No. 1, qui présente les aventures de Superman, le premier surhomme de la bande dessinée. Les coauteurs en sont Jerry Siegel et le Torontois Joe Shuster. L'homme de fer touche une corde sensible et inspire une myriade de héros semblables. Les États-Unis attirent au moins deux autres contributeurs canadiens : Albert Chartier et Charles Spain Verral.

Avec la déclaration de la guerre, la popularité de la bande dessinée continue de croître au Canada. Toutefois, le pays doit répondre aux exigences économiques de la guerre et aux mesures spéciales adoptées, qui privent brusquement les jeunes Canadiens de leurs héros américains. Compte tenu du déficit croissant des échanges économiques avec les États-Unis, le gouvernement King vote, en 1940, la Loi sur la conservation des changes en temps de guerre, qui limite les importations de tout produit non essentiel, y compris les bandes dessinées.

Âge d'or : 1941-1947

Le vide qui en résulte dans les kiosques à journaux canadiens ne sera que de courte durée. Quatre éditeurs, Maple Leaf Publishing de Vancouver et les entreprises torontoises Anglo-American, Hilllborough Studios et Commercial Signs of Canada (devenu plus tard Bell Features), se hâtent de profiter de l'avantage que la loi protectionniste leur offre.

Les premières bandes dessinées véritablement canadiennes paraissent en 1941. Il s'agit de Robin Hood et Company Comics, publiés par Anglo-American et de Better Comics, publié par Maple Leaf. Alors que Robin Hood est publié en noir et blanc (comme la plupart des blancs des années 40) et qu'il se compose de réimpressions, Better est imprimé en couleurs et présente un matériel original. C'est le cas, entre autres, du premier surhomme canadien, Iron Man de Vernon Miller. À ces titres s'ajoutent, dès juillet 1941, Freelance d'Anglo-American suivi, en août 1941, de Triumph-Adventure-Comics de Hillborough et de Wow Comics de Bell Features, en septembre 1941.

En 1942, Hillborough et Bell fusionnent et un nouvel éditeur voit le jour à Montréal, Educational Projects. À la fin de 1943, une vingtaine de bandes dessinées sont publiées sur une base régulière, dont Active Comics, Canadian Heroes, Commando Comics, Dime Comics, Grand Slam Comics, Lucky Comics, Rocket Comics et Three Aces. À lui seul, Bell Features publie plus de 100 000 bandes dessinées par semaine.

La bande dessinée canadienne aborde des thèmes variés : la guerre, l'humour, la science-fiction, les surhommes, les westerns, entre autres. Parmi les titres les plus populaires, citons Dixon of the Mounted de E.T. Legault, Rex Baxter d'Edmond Good, Phantom Rider de Jerry Lazare, Speed Savage de Ted Steele, Freelance de Ted McCall et Ed Furness et Brok Windsor de Jon St. Ables. Signalons également les trois surhommes nationaux qui s'engagent dans une bataille contre les puissances de l'Axe : Nelvana of the Northern Lights d'Adrian Dingle, Johnny Canuck de Leo Bachle et Canada Jack de George Rae.

Malgré la popularité dont elles jouissent, surtout dans leurs meilleures années, vers 1943-1944, les bandes dessinées canadiennes ne font pas long feu. En effet, à la fin de la guerre, l'embargo sur les bandes dessinées américaines est levé. Apparemment découragé par le flot de bandes dessinées en couleurs qui arrivent des États-Unis, Educational Projects se retire à l'automne de 1945. Par contre, Maple Leaf, Anglo-American et Bell essaient de résister, en précisant davantage leur position, en ajoutant la couleur et, dans le cas des entreprises torontoises, en distribuant leur matériel à l'extérieur du pays. Quelques nouvelles revues voient aussi le jour en 1946-1947, mais à la fin de 1947, l'âge d'or de cette explosion de produits culturels canadiens prend fin. Les nombreux héros canadiens disparaissent. Il ne reste plus que de beaux souvenirs, mais de plus en plus pâles, pour ceux qui ont grandi pendant les années de guerre.

Croisade contre les bandes dessinées : 1948-1966

Une fois l'âge d'or de la bande dessinée terminé, Edmond Good, Mel Crawford et quelques autres artistes vont travailler pour l'industrie américaine de la bande dessinée. La plupart des créateurs cessent de produire dans ce domaine et quelques-uns d'entre eux se lancent en arts graphiques. Adrian Dingle et Harold Town deviennent d'ailleurs des artistes visuels de renom.

Mais la bande dessinée canadienne n'est pas complètement morte. À la fin de 1947, le pays fait face à une autre crise économique et on impose un deuxième embargo sur la bande dessinée américaine. Cette fois-ci, les éditeurs ont le droit d'importer les plaques maîtresses des États-Unis, de sorte qu'ils ne sont plus obligés de publier du matériel original. L'industrie de la réimpression devient assez importante au Canada entre 1948 et 1951, année où l'embargo est levé. Le principal éditeur de l'époque est Superior Publishers de Toronto qui, contrairement à ses compétiteurs, publie des bandes originales qu'il achète à un studio d'art américain.

L'année où apparaissent ces réimpressions, la bande dessinée est la cible d'une croisade nationale, dirigée par des leaders convaincants tels qu'Eleanor Gray de l'association des parents d'élèves et des professeurs (PTA) et le député E. Davie Fulton qui cherchent à faire disparaître les bandes dessinées à intrigue policière. Ils tiennent ces récits pour responsables de la délinquance juvénile et d'une panoplie d'autres problèmes sociaux. À la fin de 1949, la campagne contre la bande dessinée parvient à faire adopter un amendement au Code criminel qui rend illégal la production, l'impression, la publication, la distribution, la vente et même la possession de ces bandes dessinées.

Cependant, malgré les mesures législatives, on doit se rendre à l'évidence qu'il est impossible d'empêcher le flot de bandes dessinées policières, d'horreur ou d'amour. Les leaders concernés cessent donc leur campagne pour se joindre au Dr Frederic Wertham, auteur de Seduction of the Innocent (1954) et à quelques autres alliés américains. En 1955, ils obtiennent des audiences d'un sous-comité du Sénat américain, lesquelles aboutissent à la création du Comics Code Authority, un organisme d'autocensure de l'industrie de la bande dessinée. L'année suivante, Superior, le dernier survivant des éditeurs de bandes dessinées canadiennes et un des principaux opposants à l'autocensure, cesse de publier.

La plupart des bandes dessinées disponibles au Canada au cours des années 60 sont aseptisées et américaines. Les bandes dessinées canadiennes se limitent à celles produites dans deux studios : Genes Production de Toronto et ComicBook World d'Halifax. Quelques autres bandes dessinées sont publiées à part, dont celles, non humoristiques, de Larry Brannon et The Giants.

Un médium qui s'affine : de 1967 à aujourd'hui

Les attitudes répressives qui avaient envahi la culture populaire des années 50 sont remises en question vers le milieu des années 60. La plupart des activités culturelles, y compris la bande dessinée, sont redéfinies et bénéficient d'un nouveau souffle. De 1967 à 1973, plusieurs éditeurs littéraires clandestins publient de nombreuses bandes dessinées osées, destinées à un public adulte, parmi lesquelles All Canadian Beaver Comix, Beer Comix et Fuddle Duddle. Identifiées comme Acomix@ pour se distinguer de la production asservie au Comics Code, ces bandes dessinées subversives sont produites principalement dans quatre centres : Toronto, Vancouver, Saskatoon et Ottawa. Les principaux artistes qui contribuent à cette rébellion sont Rand Holmes, Brent Boates, Dave Geary et Stanley Berneche.

Vers la fin de la période « underground » , c'est de nouveau l'âge d'or de la bande dessinée au Canada et un nouvel enthousiasme apparaît. L'intérêt principal de la bande dessinée passe de la contre-culture à la science-fiction, au fantastique, aux surhommes, etc. Tout comme c'est le cas pour les Acomix@, les nouveaux titres, dits parallèles, visent un public adulte. Deux éléments contribuent à leur succès : l'arrivée d'un nouveau système de distribution et l'émergence d'un réseau national de boutiques de bandes dessinées.

De 1974 à 1985, des dizaines de revues de bandes dessinées sont publiées par des éditeurs parallèles comme Orb Publications, CKR Publications, Andromeda Publications, Aardvark-Vanaheim, Vortex Publications et Matrix Graphic Series. Parmi les grands titres de cette période figurent Orb, Captain Canuck, Mister X, Reid Fleming, World's Toughest Milkman, New Triumph et Stig's Inferno. Mais le plus important est Cerebus de Dave Sim, un mensuel dont le premier numéro remonte à décembre 1977 et qui est encore publié aujourd'hui. Ce qui en fait le mensuel canadien le plus ancien. Chef-d'oeuvre de la bande dessinée contemporaine, Cerebus est conçu comme une épopée en 300 numéros.

Les années 1974 à 1985 donnent lieu à deux autres changements majeurs. Premièrement, un nombre grandissant de créateurs canadiens, dont le célèbre John Byrne, s'associent au marché américain. Deuxièmement, l'amélioration des techniques de photocopie donne naissance à un nouveau groupe de producteurs pleins d'humour, en quelque sorte un nouvel underground de la bande dessinée dans lequel les visions avant-gardistes sont encouragées. Les principaux représentants de ces artistes-éditeurs sont Chester Brown, Colin Upton et John MacLeod.

Ces tendances se poursuivent depuis la seconde moitiée des années 1980. Le nombre de Canadiens qui contribuent à la bande dessinée américaine augmente encore. On y retrouve, entre autres, Ken Steacy, Tom Grummett, Ty Templeton, Bernie Mireault, Dale Keown, Dave Cooper, Neil Hansen et plusieurs autres artistes populaires. L'édition à petite échelle se développe aussi, de sorte qu'elle présente parfois les formes artistiques les plus innovatrices d'Amérique du Nord dans le domaine de la bande dessinée. Bon nombre de localités canadiennes possèdent maintenant un milieu dynamique où sont publiées des éditions limitées et des magazines de bandes dessinées.

La période d'après l'année 1985 est aussi témoin de l'ascension fulgurante de l'artiste canadien Todd McFarlane, qui a émergé vers la fin des années 1980 alors qu'il travaillait chez Marvel Comics. En 1991, après une dispute entourant les droits d'auteurs, McFarlane quitte Marvel. Dès le début de l'année suivante, il cofonde une nouvelle compagnie américaine de bandes dessinées, Image Comics. Peu après, Image commence à publier Spawn, qui devient l'une des bandes dessinées les plus vendues dans le monde. Dans la foulée du succès commercial de Spawn, se bousculent un film, des jouets et une série télévisée.

Pour ce qui est de la publication des productions parallèles, elles subissent un profond remaniement en 1986-1987. Depuis, Drawn and Quarterly, Black Eye Productions et plusieurs nouveaux éditeurs ont vu le jour. Drawn and Quarterly contribue fortement au raffinement grandissant du médium de la bande dessinée en Amérique du Nord. Les cinq principaux artistes canadiens associés à la compagnie, Chester Brown (Yummy Fur, Underwater,Louis Riel), Julie Doucet (Dirty Plotte), Joe Matt (Peephow), Seth (Palooka-Ville) et David Collier (Collier's, The David Milgaard Story), ont tous connu une renommée mondiale et sont au premier rang de la bande dessinée moderne. Leurs narrations graphiques, particulièrement originales et souvent osées, transcendent les usages défraîchis du courant dominant, qui met surtout en vedette des superhéros. Depuis peu, ces artistes commencent à laisser tomber les thèmes autobiographiques pour explorer des sujets historiques.

Aujourd'hui, les meilleurs auteurs et illustrateurs canadiens, particulièrement Dave Sim et les artistes de Drawn and Quarterly, semblent déterminés à faire de la bande dessinée un art pour adultes, délaissant sa forme éphémère de divertissement pour enfants.


Lecture supplémentaire

  • Michael Hirsh and Patrick Loubert, The Great Canadian Comic Books (1971); John Bell, et al., Canuck Comics: A Guide to Comic Books Published in Canada (1986); John Bell, Guardians of the North: The National Superhero in Canadian Comic-Book Art (1992).