Le premier chemin de fer du Canada

« Les écrivains canadiens sont aussi excités à l’idée d’un train que leurs homologues français le sont à propos du sexe », a écrit Silver Donald Cameron. Pas étonnant, puisque le pays doit son existence même au chemin de fer.

« Les écrivains canadiens sont aussi excités à l'idée d'un train que leurs homologues français le sont à propos du sexe », a écrit Silver Donald Cameron. Pas étonnant, puisque le pays doit son existence même au chemin de fer.

Jusqu'au début du XIXe siècle, ni les gens ni les marchandises ne pouvaient être transportés plus rapidement ou en plus grand nombre que ne le permettait la force musculaire de l'homme et des animaux. Tout change lorsqu'on réussit à exploiter la pression de la vapeur d'eau et à mettre au point le moteur à vapeur. Le mariage de la vapeur et du rail donne naissance au chemin de fer et à la plus formidable révolution du transport de l'histoire mondiale.

La première voie ferrée, inaugurée en 1830, relie Liverpool à Manchester, en Angleterre. Malgré la mort d'un député, écrasé par une locomotive lors de l'inauguration, le L&M Railroad allume la fièvre du rail dans le monde entier.

Pour le Canada, aux prises avec une géographie vaste et difficile, le potentiel du chemin de fer est indéniable et un groupe d'hommes d'affaires montréalais s'en rend très vite compte. En fait, les premiers avantages de cette force sont perçus dans les années 1820 lorsque le courrier en provenance de la Grande-Bretagne est confié à des navires transatlantiques à vapeur, ce qui réduit les délais de livraison des deux tiers. En 1830, des sapeurs fixent à un treuil une machine grondante et crachant de la vapeur pour hisser de gros blocs de granit sur les pentes à pic de la Citadelle de Québec. Un an plus tard, on ouvre une voie ferrée entre Albany et Schenectady (New York). Parmi les voyageurs figurent Peter McGill, le président de la Banque de Montréal, et Jason B. Pierce, de la Nouvelle-Angleterre, qui a été fait prisonnier pendant la guerre de 1812 et est resté à Saint-Jean, un village prospère au bord du Richelieu. Ces deux hommes et le brasseur John Molson sont à l'origine du projet de loi qui a donné naissance, le 25 février 1832, à la première compagnie de chemin de fer du Canada.

Pour sa part, Pierce est convaincu qu'un chemin de fer qui relierait le Saint-Laurent et le lac Champlain faciliterait et accélérerait les déplacements fastidieux entre Montréal et New York.

La construction débute en janvier 1835. Deux jeunes ingénieurs américains effectuent les levés d'un tracé qui relierait Saint-Jean et le point le plus proche du Saint-Laurent, un hameau nommé La Prairie, situé à 12 km (à vol d'oiseau) en amont de Montréal. Le projet est baptisé Champlain and St. Lawrence Railroad. À la fin de l'année, on achève le nivellement, les clôtures, la maçonnerie, la construction du pont, un quai à La Prairie et une partie des deux gares. La compagnie commande une locomotive à vapeur à Newcastle et quatre voitures de voyageurs aux États-Unis. Quant aux wagons plats et aux wagons à bagages, ils sont construits dans une usine de Montréal.

Le premier chemin de fer du Canada
La locomotive à bois Dorchester tire le premier train au Canada (dessin par John Loye, 1836/Chemins de fer nationaux du Canada).

Les rails sont des pièces en pin de six pouces carrés raccordées à leurs extrémités par des éclisses en fer et des boulons. Les rails sont protégés par un feuillard en fer fixé à leur surface supérieure par des crampons. Bien qu'ils paraissent dangereux, ils ne causent qu'un accident mineur avant qu'on les remplace par des rails en fer dans les années 1850.

En juin 1836, la locomotive Dorchester arrive au quai de Molson à Montréal. Elle est munie de quatre roues motrices et se caractérise par son centre de gravité élevé et un entraxe court surnommé Kitten (le chaton) à cause de son comportement capricieux. Le conducteur, un contractuel, accompagne la locomotive, mais comme son contrat ne s'applique pas au Canada, il repart peu de temps après son arrivée. Pour ne pas effrayer le public, les essais de la Dorchester s'effectuent la nuit au clair de lune.

En juillet 1836, une grande fête est organisée pour souligner l'ouverture de la ligne. Lord Gosford, le gouverneur général du Bas-Canada, et Louis-Joseph Papineau, le futur rebelle, figurent parmi les premiers voyageurs, 32 membres de l'élite sociale qui prennent place dans les deux voitures de première classe, les seules qu'on a attelées à la locomotive. En effet, comme la petite locomotive à vapeur ne peut prendre en charge les 300 invités, les autres voitures et les wagons plats sont attelés à des chevaux. En deux heures, tout ce beau monde atteint la gare flambant neuve de Saint-Jean et il s'ensuit une multitude de toasts et de témoignages.

Si on trouve le chemin de fer trop cher pour expédier des marchandises, le trafic voyageurs prend une ampleur stupéfiante. Les familles montréalaises ne peuvent résister à une sortie en bateau et en train qui ne leur coûte que quelques shillings. Les excursions sont si nombreuses que les encombrements causés par les pique-niqueurs le long de la voie dérèglent complètement les horaires. Il faut établir un règlement pour remédier à l'insouciance des voyageurs. Les gens qui marchent sur le toit des voitures pendant que le train est en marche ou qui font monter un chien dans une voiture de première classe sont frappés d'une amende. Le train ne laisse personne indifférent. Même Charles Dickens quitte le théâtre de Montréal pour une journée afin de l'essayer; il en fait ensuite un éloge exagéré.

Le succès du petit chemin de fer a l'effet d'une étincelle dans du petit bois sec. Des chemins de fer locaux jaillissent en tous sens. Bien que la construction des grandes voies ferrées ne démarre pas au Canada avant les années 1850, le phénomène du rail s'implante sur-le-champ. Il donne lieu à des débordements de toutes sortes, domine la politique publique, stimule le commerce, l'industrie et la croissance urbaine, transporte des colons vers l'ouest, déracine les peuples autochtones et tisse un pays au départ improbable.


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