L'affaire du Caroline

Après la rébellion avortée de 1837 dans le Haut-Canada, son dirigeant William Lyon Mackenzie bat en retraite à l’île Navy, sur la rivière Niagara, en compagnie de quelque 200 partisans. Le Caroline, un navire américain basé à Fort Schlosser, dans l’État de New York, est affrété pour ravitailler les rebelles. Le 29 décembre 1837, une force de la milice du Haut-Canada dirigée par le commandant Andrew Drew, de la Marine royale, découvre le Caroline amarré à Schlosser. Une brève escarmouche s’ensuit et un Américain est tué. Le Caroline, incendié et en dérive, chavire au-dessus des chutes et sombre. L’incident envenime les relations déjà tendues entre le Royaume-Uni et les États-Unis.

La rébellion du Haut-Canada

Début décembre 1837, William Lyon Mackenzie, politicien et éditeur d’origine écossaise, déclenche une révolte contre le gouvernement britannique dans la province du Haut-Canada. Cela fait des années qu’il critique ouvertement le Pacte de famille, un groupe de fonctionnaires et d’hommes d’affaires qui domine l’administration gouvernementale de la colonie depuis le début du 19ᵉ siècle. Après avoir tenté en vain de changer les choses pacifiquement, Mackenzie convainc ses partisans les plus radicaux de tenter de prendre le contrôle du gouvernement et de faire de la colonie une république.

Le 5 décembre 1837, certain que la population l’appuiera spontanément, il descend la rue Yonge avec un groupe de rebelles avec l’intention de marcher jusqu’à la maison du lieutenant-gouverneur, Sir Francis Bond Head, et même peut-être jusqu’à l’hôtel de ville de Toronto. Heureusement pour sir Bond Head, le colonel et loyaliste Allan Napier MacNab et quelques centaines de miliciens de Hamilton atteignent Toronto les premiers et les troupes de Mackenzie battent en retraite. Quelques jours plus tard, le 8 décembre, les troupes loyalistes sous le commandement de Samuel Jarvis marchent sur la taverne Montgomery, le quartier général des rebelles, et les défont facilement.

Fuite des rebelles sur l’île Navy

Mackenzie, en fuite, traverse la rivière Niagara. Peu de temps après, il établit avec environ 200 supporteurs américains et canadiens un campement à l’île Navy, du côté canadien de la rivière, afin de préparer une attaque. Il y forme un gouvernement provisoire et émet une proclamation demandant une réforme démocratique de type républicaine. Un petit bateau à vapeur, le Caroline, transporte les vivres et approvisionne les rebelles à partir de la rive américaine.

Sir Bond Head envoie Allan MacNab et ses miliciens commander la frontière du Niagara. Ancien combattant de la guerre de 1812, MacNab est un riche avocat de Hamilton et un des piliers du Pacte de famille. Le 29 décembre 1837, il charge Andrew Drew, commandant de la Marine royale, de s’occuper du Caroline.

L’incendie du SS Caroline

Ce soir-là, Drew et des miliciens triés sur le volet rament jusqu’à l’île Navy et constatent que le Caroline est déjà reparti. Ils décident donc de traverser la rivière et rejoignent le bateau à vapeur qui est amarré en sécurité sous les canons du Fort Schlosser. En quelques minutes, Drew et ses hommes montent à bord du Caroline, tuent un gardien, tranchent les câbles d’amarrage et mettent le feu au navire. Alors que le Caroline dérive en aval des chutes Niagara, les flammes illuminent la nuit et guident Drew et ses hommes qui regagnent le Haut-Canada.

Pour les Américains, cette intrusion dans leurs eaux territoriales, la destruction d’un de leurs navires et le meurtre de son gardien sont considérés comme des actes de piraterie. Du point de vue des Britanniques, il s’agit plutôt d’une action punitive contre les troupes de Mackenzie, dont les agissements auraient dû être réprimés par les autorités américaines.

Rapidement, le gouvernement des États-Unis demande une compensation financière pour la perte du navire et le commandant Drew est inculpé d’assassinat par un tribunal américain. Il demeure toutefois en poste en tant que conseiller naval de MacNab, puis de son successeur William Sandom. À l’été 1839, il est relevé de son commandement pour s’être absenté sans permission et avoir signé une fausse liste d’effectifs. Craignant pour sa vie en raison de son rôle dans l’affaire du Caroline, il décide de retourner en Angleterre en 1842 et sert à nouveau dans la Marine royale.

Quant à William Lyon Mackenzie, il s’établit à New York, où il fonde le journal Mackenzie’s Gazette. Reconnu coupable d’avoir enfreint les lois américaines de neutralité, il est emprisonné pendant un an. Il ne pourra rentrer au Haut-Canada qu’en 1849, après avoir obtenu un pardon.

Conséquences

L’incident du Caroline porte un sérieux coup aux relations britanno-américaines et marque le début d’une période d’instabilité à la frontière, plus particulièrement dans la région des Grands Lacs (voir Relations canado-américaines). À l’été et l’automne 1838, les Loges des chasseurs lancent une série de raids contre le Haut-Canada et le Bas-Canada afin de libérer les Canadiens de la « tyrannie britannique ». Les rébellions de 1837 s’étendent à une deuxième phase, à la fois plus amère et plus sanglante. Ce n’est qu’en décembre 1838, à la suite d’un rappel sévère du président américain Martin Van Buren au sujet de la loi de la neutralité par rapport aux affaires canadiennes, que la menace semble se résorber. Les Loges de chasseurs sont progressivement démantelées et deviennent obsolètes après la signature par le Royaume-Uni et les États-Unis du traité de Webster-Ashburton (9 août 1842) visant à régler leurs différends frontaliers.


Lecture supplémentaire

  • Andrew Bonthius, « The Patriot War of 1837-1838: Locofocoism With a Gun? », Labour Vol. 52 (2003), p. 9‒43.

    Andrew Drew, A narrative of the capture and destruction of the steamer “Caroline” and her descent over the falls of Niagara on the night of the 29th of December, 1837 (1864).

    Shaun J. McLaughlin, The Patriot War Along the New York-Canada Border (2012).

    Samuel Watson, « United States Army Officers Fight the ‘Patriot War’: Responses to Filibustering on the Canadian Border, 1837‒39 », Journal of the Early Republic, Vol. 18 (1998), p. 485‒519.