Charles Victor Roman

​Dr Charles Victor Roman, chirurgien, professeur, auteur, rédacteur en chef, philosophe, défenseur des droits civils (né le 4 juillet 1864 à Williamsport, en Pennsylvanie; mort le 25 août 1934 à Nashville, dans le Tennessee).

Soldats, 1918.
Image\u00a0: Fonds McCurdy/Archives publiques de l'Ontario/I0024831.


Dr Charles Victor Roman, chirurgien, professeur, auteur, rédacteur en chef, philosophe, défenseur des droits civils (né le 4 juillet 1864 à Williamsport, en Pennsylvanie; mort le 25 août 1934 à Nashville, dans le Tennessee). Charles Roman grandit à Dundas, en Ontario, et devient le premier Noir diplômé de l’Hamilton Collegiate Institute à Hamilton, en Ontario. Malgré un tragique accident durant son adolescence, il parvient à se construire une carrière de chirurgien et d’enseignant de calibre international. Il est également l’auteur et le rédacteur en chef de plusieurs livres et périodiques et a été fréquemment invité comme conférencier principal. Charles Roman a su exploiter les possibilités qui s’offraient à lui d’un côté ou l’autre de la frontière canado-américaine. C’est l’exemple même du véritable « Afro-Nord-Américain », une de ces nombreuses personnes d’origine africaine qui ont passé à maintes reprises cette frontière dans un sens ou dans l’autre entre 1850 et 1930.

« Afro-Nord-Américain »

Adam Arenson, historien et journaliste au New York Times, qualifie d’« Afro-Nord-Américains » les personnes d’origine africaine qui « ont traversé une ou plusieurs fois la frontière entre les États-Unis et le Canada entre 1850 et 1930 ». La Révolution américaine marque le début de l’arrivée au Canada de Noirs des États-Unis qui recherchent la sécurité, la liberté et l’égalité des chances. La vie au Canada n’est pourtant pas si facile. Même si l’esclavage y est interdit depuis 1834, les Noirs y soufrent toujours de la discrimination et de l’oppression et n’ont que peu de chances sur le marché de l’emploi. Lorsque la Guerre de Sécession éclate, nombre d’entre eux reviennent aux États-Unis pour s’enrôler comme soldats dans l’armée de l’Union. Ils sont également nombreux à repasser au Canada une fois la guerre terminée mais d’autres restent aux États-Unis où les rejoignent de vastes contingents de Noirs du Canada qui désirent rejoindre leurs familles et croient en leur avenir dans un pays qui vient d’abolir l’esclavage. Toute une communauté de Noirs nord-américains a ainsi vécu de part et d’autre de la frontière, plusieurs de ses représentants voyageant fréquemment entre les deux pays au cours du 19e siècle et au début du 20e.

Sur les traces du Dr Roman

Dr Roman fut une personnalité médicale respectée au plan international et un auteur réputé qui a fait l’objet de nombreux articles aux États-Unis. Il n’est cependant pas bien connu au Canada et ni ses liens familiaux dans ce pays ni son enfance à Burford, Dundas et Hamilton, en Ontario, n’ont été bien décrits. Cette lacune vient en partie de la difficulté de trouver des sources d’information fiables sur sa vie et son parcours. Les Afro-Nord-Américains alors membres du chemin de fer clandestin connaissent la nécessité de rester discrets pour éviter toute persécution. Par conséquent, ils fournissent parfois des renseignements faux ou incomplets lorsqu’ils remplissent des formulaires officiels tels que ceux utilisés pour le recensement. Cette pratique perdure au Canada et aux États-Unis même après l’abolition de l’esclavage décrétée respectivement dans ces deux pays en 1834 et en 1865. Dans la liste dressée lors du recensement de 1871 effectué à Burford, en Ontario, on peut par exemple lire que l’ascendance de la famille Walker McGuinn – Roman est « inconnue ». Cette mention a été biffée et remplacée par « États-Unis », mention elle-même remplacée plus tard par « Anglais ». En 1881, le recensement pour la famille de Charles Roman indique que ses membres descendent d’Écossais (et non pas d’Africains) . Malgré cette difficulté de trouver des documents fiables sur l’enfance et l’histoire familiale de Charles Roman, son parcours peut être en grande partie reconstruit en recoupant certains documents avec l’histoire orale.

Origines familiales et chemin de fer clandestin

Charles Victor Roman est le fils de James William Roman, un esclave fugitif qui est passé du Maryland au Canada grâce au chemin de fer clandestin. Sa mère, Anne Walker McGuinn, est la fille des esclaves fugitifs Mary Anne et John Walker McGuinn, qui sont devenus propriétaires terriens et agriculteurs prospères à Burford, en Ontario.

Un peu avant 1860, James et Anne Roman reviennent aux États-Unis. Les données du recensement de 1860 à Williamsport, en Pennsylvanie, mentionnent James et Anne ainsi que leurs enfants (dont Charles). Ces données précisent également que James est alors capitaine d’un chaland, qui doit sans doute appartenir à Anne (les biens sont mentionnés à son nom). Elle a probablement acheté le chaland avec de l’argent provenant de son père, John Walker McGuinn, qui utilise les produits de son exploitation agricole de Burford, en Ontario, pour financer les efforts de ses enfants au Canada et aux États-Unis.

Les documents indiquent que les membres de la famille Roman – McGuinn ont non seulement bénéficié du chemin de fer clandestin lors de leur fuite mais qu’ils sont par la suite devenus des commanditaires et des agents de ce fameux réseau d’évasion. Après avoir transporté ses cargaisons vers l’aval jusqu’à la baie Chesapeake, il est ainsi probable que James cachait des esclaves fugitifs dans la cale de son chaland lors du voyage retour. Daniel Hughes, un des agents les plus réputés du chemin de fer clandestin, exploitait sa société de transport fluvial à Williamsport et était voisin des Romans.

Vers 1870, la famille Roman déménage au Canada et s’y installe en fondant une exploitation agricole familiale à Burford. La raison de leur départ n’est pas claire. Pendant six ans, ils vivent en compagnie des parents d’Anne et de son frère. L’exploitation agricole est une source de revenus pour la famille mais James fabrique et vend également des balais, comme il a appris à le faire au Maryland, pour augmenter les revenus du foyer.

Enfance

Charles Roman, troisième enfant de la famille, voit le jour à Williamsport. Il a environ six ans lorsque les Romans déménagent à Burford. Alors qu’il vit sur la ferme, il rencontre un gourou local qui lui donne quelques sous par jour pour aller ramasser des parties de plante et des herbes. Charles devient une sorte d’expert en la matière. Très curieux, il est intrigué par les talents de guérisseur du gourou qu’il voit comme son mentor. Un médecin basé à Burford, qui reconnaît en lui un enfant extrêmement brillant et talentueux, lui glisse un jour : « Tu seras médecin ».

En 1876, la Cotton Company, à Dundas, en Ontario, agrandit son usine de textile et recrute de nouveaux travailleurs, en particulier des enfants, qui peuvent alors gagner presque quatre dollars par semaine (un bon salaire pour l’époque). Charles a 12 ans et il peut donc commencer à travailler légalement à l’usine. L’usine offre donc une possibilité d’emploi à Charles mais aussi à son père qui pourrait fournir régulièrement l’usine et les habitants en balais. Charles, ses parents et ses six frères et sœurs déménagent donc à Dundas, pas très loin d’Hamilton. Charles est aussitôt embauché et commence à travailler sur l’une des machines. Les journées de travail à l’usine sont longues, de 6 h du matin à 6 h du soir. Charles se présente à l’usine à 5 h 30 du matin, de peur d’être en retard. Il travaille des journées pleines du lundi au vendredi et une moitié de journée le samedi et n’a donc pas le temps d’être présent à l’école. Il pourvoit donc à son propre enseignement en fréquentant la bibliothèque de la ville et en suivant des cours du soir lorsqu’il en a le temps (le révérend Featherstone Osler, père de Sir William Osler, a mis en place ces cours du soir pour les enfants qui travaillent à l’usine).

Blessé au travail

Le travail à l’usine de coton est difficile et dangereux. Le bruit incessant des machines fait qu’il est très difficile de communiquer et les longs horaires de travail épuisent les travailleurs. Quelques mesures de sécurité sont en vigueur mais elles sont inadéquates et les accidents sont légions. Les blessures entraînent trop souvent des amputations ou même la mort. À 17 ans, Charles fait une chute à la suite d’un moment d’inattention ou d’un mauvais fonctionnement de la machine. Sa jambe est gravement endommagée par la machine et elle doit être amputée.

Formation

L’amputation de sa jambe force le jeune Charles Roman à abandonner son emploi et ne lui laisse pas beaucoup de chance de gagner décemment sa vie. Longtemps désireux de parfaire son éducation, il s’inscrit au lycée local. Malgré son manque de scolarité antérieure, Roman termine avec succès le cursus de quatre ans du Collegiate Institute d’Hamilton en seulement deux années d’étude.

Une fois diplômé, Roman apprend avec consternation que les emplois sont rares lorsque l’on est noir et handicapé. Il gagne l’argent qu’il peut en vendant des articles de mercerie (fils, rubans, boutons, etc.) dans la rue, tout en espérant pouvoir mettre suffisamment de côté pour intégrer une école de médecine. Le soir, il assiste souvent à des conférences données par des orateurs de passage. En 1885, l’un de ces orateurs prend connaissance du parcours scolaire de Charles et l’encourage à mettre en pratique ses connaissances et à mieux gagner sa vie en enseignant dans les écoles des États du sud tels que le Tennessee et le Kentucky.

Charles déménage et accepte un poste d’enseignant dans une école publique du comté de Trigg, dans le Kentucky. Il s’établit ensuite à Nashville, dans le Tennessee, où il continue à enseigner, décidé à économiser suffisamment pour retourner au Canada et entamer des études de médecine.

Carrière médicale

De 1886 à 1887, Charles Roman enseigne à Columbia, dans le Tennessee, et habite chez Dr John Halfacre, diplômé du Meharry Medical College de Nashville. Lorsqu’il confie à John Halfacre qu’il essaie d’économiser suffisamment d’argent pour repartir au Canada et y étudier la médecine à l’Université McGill, le médecin lui suggère de continuer à enseigner dans le Tennessee tout en s’inscrivant aux cours proposés au Meharry Medical College. Charles Roman suit ce conseil et ouvrira avec fierté son cabinet médical en 1890, après avoir obtenu son diplôme de médecin. Un an plus tard, Charles Roman épouse Margaret Lee Voorhees de Columbia, dans le Tennessee. Il pratiquera à Clarksville durant les deux années qui suivent.

Entre 1893 et 1904, Charles Roman donne des consultations privées à Dallas, au Texas. En 1899, il fait une brève pause pour suivre des cours à l’école supérieure de médecine de Chicago. En 1904, Charles Roman traverse l’Atlantique et étudie l’ophtalmologie au Royal Ophthalmic Hospital et l’otolaryngologie au Central London Nose, Throat, and Ear Hospital.

En 1904, Charles Roman revient au sein de son alma mater, le Meharry Medical College, pour y exercer en tant que professeur spécialiste des maladies des oreilles, des yeux et de la gorge. Parallèlement à ses cours magistraux, il enseigne à ces étudiants les techniques de la chirurgie ainsi que l’histoire et l’éthique de la médecine.

Des diplômes honorifiques de maîtrise sont offerts à Charles Roman mais il s’avère qu’il satisfait en fait à tous les critères nécessaires à leur obtention. Alors qu’il travaille comme professeur à Meharry, il obtient ainsi en 1913 une maîtrise en histoire et en philosophie de l’Université Fisk, à Nashville. Trois ans plus tard, Charles Roman publie son premier ouvrage important, American Civilization and the Negro.

Charles Roman devient finalement chef du Département de la Santé à l’Université Fisk, toute proche. Cette université, aujourd’hui connue sous le nom de Tennessee State University, fait alors souvent appel au Dr Roman pour la prestation de cours spécialisé en philosophie et en médecine. Son rôle de conférencier principal oblige Charles Roman à beaucoup voyager, mais Nashville restera son point d’attache jusqu’à la fin de ses jours.

En plus de ses tâches de professeur, de conférencier et de chirurgien, Charles Roman assure de 1904 à 1905 le poste de cinquième président de la National Medical Association (NMA) et, de 1909 à 1919, celui de rédacteur en chef du Journal of the National Medical Association. Il est également professeur de médecine au sein de l’armée américaine durant la Première Guerre mondiale. Il éduque alors principalement les soldats afro-américains sur l’hygiène sexuelle (un sujet qui revient souvent dans la formation des soldats au cours de la Première Guerre mondiale).

Auteur et activiste

Après la Première Guerre mondiale, en 1919, Dr Roman devient rédacteur en chef adjoint du journal National Cyclopedia of the Colored Race. Il partage alors son temps et ses talents en travaillant comme membre de plusieurs organisations importantes, telles que l’American Academy of Political and Social Science, le Southern Sociological Congress, les Knights of Pythias (un organisme international non sectaire voué à la défense de la paix) et les Odd Fellows (une des sociétés d’entraide les plus vieilles et les plus vastes du monde). Il est également dirigeant laïc de l’Église épiscopale méthodiste africaine.

Charles Roman a aussi écrit plusieurs livres et près de soixante articles (voir la liste de ses publications en fin d’article). En 1913, il prononce un discours intitulé « Amour-propre et antagonisme raciaux » devant un auditoire rassemblé à l’occasion du Congrès sur la sociologie du Sud, à Atlanta. Ce discours vaudra au Dr Roman de nombreux hommages dans plusieurs publications axées sur les relations entre les races telles que Crisis et le Journal of the National Medical Association. Dans ses nombreux discours et écrits, il encourage souvent les Afro-Américains à utiliser leurs ressources pour promouvoir les entreprises, les organisations et les institutions dirigées par des Noirs. Pour tenter de désamorcer les préjudices raciaux, Charles Roman met en valeur les bénéfices engrangés par la société américaine grâce à la contribution des Noirs.

Liens familiaux

Charles Roman et sa femme n’ont pas d’enfant mais ils prennent particulièrement soin de leur neveu, Charles Lightfoot Roman, en faisant appel à leurs ressources et à leurs connaissances pour le parrainer et l’aider à financer ses études de médecine à l’Université McGill, une école que Dr Roman aurait jadis aimé intégrer si l’époque et les circonstances avaient été différentes.

Alors qu’il est encore étudiant en médecine, Charles Lightfoot Roman part à l’étranger lors de la Première Guerre mondiale avec le Corps expéditionnaire canadien et reste mobilisé en France pendant un certain nombre d’années en tant que membre de l’hôpital numéro trois de l’Université McGill. Lightfoot Roman obtient son diplôme de médecin en 1918. Profondément touché par les anecdotes que lui raconte son oncle dans lesquelles celui-ci relate son enfance tragique dans les ateliers de l’usine de coton, il devient un des premiers médecin en milieu industriel du Canada et ouvre un cabinet médical au service des employés de l’usine de textile de Montreal Cottons à Valleyfield. Sa femme, Jessie Middleton Sedgwick Roman, infirmière autorisée, travaille à ses côtés.

Héritage

Dr Charles Victor Roman meurt le 25 août 1934 et est enterré dans le cimetière Greenville à Nashville, dans le Tennessee. Il reste associé à de nombreuses distinctions. Malgré le traumatisme causé par l’amputation de sa jambe alors qu’il n’a que 17 ans, Charles Roman est le premier Noir diplômé de l’école secondaire d’Hamilton, en Ontario, finissant en seulement deux ans le programme qui s’étale normalement sur quatre années.

Charles Roman est le premier médecin afro-nord-américain à s’être spécialisé à la fois en ophtalmologie et en otolaryngologie. Il a ouvert la voie à l’admission au Meharry Medical College et à l’Université Fisk que d’autres Noirs canadiens ont par la suite empruntée. Charles Roman assurait que les Noirs méritaient de pouvoir parfaire leur formation et il était lui-même cité en exemple pour illustrer le potentiel intellectuel des Noirs.

Sa réussite a contribué à réduire à néant les théories de l’époque concernant l’intelligence des Noirs. Au début des années 1900, des anthropologues tels que Robert Bennett Bean prétendent par exemple (dans l’American Journal of Anatomy, 1906) que les Noirs étaient dotés d’une intelligence moindre. Des théories similaires apparaissent dans des ouvrages de référence tels que l’Encyclopaedia Britannica. Dans la 11e édition (1911) , il est par exemple écrit que « l’infériorité mentale des nègres par rapport aux personnes de race blanche ou jaune est un fait ». Charles Roman a annihilé ce stéréotype. Son parcours académique et son expertise médicale exemplaires ont été largement reconnus et célébrés au Meharry Medical College, à la Fisk University et à la Tennessee State University.

L’influence de Charles Roman est aujourd’hui encore présente dans le manifeste historique publié par la National Medical Association, une organisation qui représente les intérêts de plus de 30 000 médecins afro-américains et de leurs patients. Le manifeste a été rédigé en 1908 par Charles Roman, un des membres fondateurs de l’organisation :

Conçue sans aucun esprit d’exclusivité raciale et sans chercher à promouvoir un quelconque antagonisme ethnique mais découlant plutôt des exigences de l’environnement américain, la National Medical Association a pour objet de réunir, en vue de coopérer et de s’entraider, les hommes et les femmes d’origine africaine qui pratiquent de manière légale et honorable la profession de médecin, de chirurgien, de pharmacien ou de dentiste.

Publications

Livres

A Knowledge of History Is Conducive to Racial Solidarity (1911)

Science and Christian Ethics (1913)

American Civilization and the Negro (1916)

Meharry Medical College: A History (n.d.)

Articles (sélection)

« Therapeutics of Pulmonary Tuberculosis », Journal of the National Medical Association 4, no 1 (1912) p. 1 à 7.

« Racial Interdependence in Maintaining Public Health », Journal of the National Medical Association 6, no 3 (1914), p. 153 à 157.

« The Medical Phase of the South’s Ethnic Problem », Journal of the National Medical Association 8, no 3 (1916), p. 150 à 152.

« Fifty Years’ Progress of the American Negro in Health and Sanitation », Journal of the National Medical Association 9, no 2 (1917), p. 61 à 67.

« Syllabus of Lecture to Colored Soldiers », Journal of the National Medical Association 10, no 3 (1918), p. 104 à 108.

« The Venereal Situation », Journal of the National Medical Association 11, no 2 (1919), p. 72 à 74.