Colette Beauchamp

Colette Beauchamp, journaliste et essayiste (née en 1936 à Valleyfield, Québec). Pendant plus de 25 ans, cette journaliste exerce son métier auprès de divers médias québécois. En 1987, elle publie l’ouvrage Le silence des médias, une analyse critique et féministe du métier de journaliste au Québec. Cet essai remarquable est suivi en 1992 d’une biographie de la journaliste Judith Jasmin qui lui vaut notamment le prix Victor-Barbeau de l’Académie des lettres du Québec.

Colette Beauchamp

Formation et carrière de journaliste

Détentrice d’une maîtrise en littérature de l’Université de Montréal, Colette Beauchamp amorce au début des années 1960 sa carrière de journaliste à Radio-Canada, tant à la télévision qu’à la radio. Après six ans, elle converge vers le domaine des relations publiques. Elle est relationniste pour différents organismes culturels et festivals, tels que le Ballet national du Canada, le Festival du film de Montréal, le Théâtre du Nouveau Monde et le Concours international de musique de Montréal, et associée au service des relations publiques du Festival mondial d’Expo 67 (qui se tient principalement à la Place des Arts, à l’Expo-Théâtre et à l’Autostade). En 1969, elle lance et dirige la publication Placedart, un calendrier culturel tiré à plus de 50 000 exemplaires qui fait la promotion des événements de la Place des Arts. Deux ans plus tard, elle est nommée à la direction du service de l’information et des services de la Place des Arts.

Place des Arts, Montréal
La Place des Arts est le centre des arts d'interprétation de Montréal, et comprend trois salles de concert (avec la permission de la Commission canadienne du tourisme).

Au milieu des années 1970, Colette Beauchamp décide de retourner à Radio-Canada et d’y travailler comme journaliste et recherchiste, notamment à l’émission radiophonique d’affaires publiques Présent. À la fin des années 1970, elle est l’une des premières animatrices de l’émission Droit de parole à Radio-Québec (aujourd’hui Télé-Québec), qui se penche sur les débats et les enjeux de la société québécoise. En outre, elle fait du reportage à Radio-Canada, où elle traite de front plusieurs questions sensibles, comme la prostitution à Montréal. Elle collabore également à différents médias écrits, dont la revue Châtelaine.

La journaliste couvre la campagne référendaire de 1980 et « l’affaire des Yvettes ». Au cours de cet événement, elle donne la parole à des expertes et chercheuses féministes pour analyser la crise. Dans une entrevue accordée en 2009 à Yasmine Berthou et Josette Brun, elle mentionne combien elle était d’ailleurs frappée de constater à quel point les femmes étaient rarement sollicitées à l’époque à titre d’experte par les journalistes.

Engagement féministe

Bien qu’elle dit avoir « épousé le combat féministe au milieu des années 1970 », l’engagement de Colette Beauchamp dans le mouvement des femmes survient très tôt dans sa carrière. En 1960, elle est membre de la section montréalaise du Cercle des femmes journalistes (un organisme fondé en 1951) et, en 1965, elle fait partie avec Thérèse Casgrain du comité organisateur des fêtes du 25e anniversaire de l’obtention du droit de vote pour les femmes du Québec. En 1966, on la trouve parmi les signataires de la charte de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) et elle fait partie du tout premier conseil d’administration de cet organisme aux côtés de Réjane Laberge-Colas, Monique Bégin et Simonne Monet-Chartrand.

Fédération des femmes du Québec
Premier conseil d'administration de la FFQ. Première rangée : Cécile Labelle et Luce Dumoulin. Deuxième rangée : Réjane Laberge-Colas, Marie Gingras de Sherbrooke, Nicole Forget, Lise Trudeau et Raymonde Roy. Troisième rangée : Colette Beauchamp, Pauline Larochelle de Sherbrooke, Yvette Rousseau de Coaticook, Simonne Monet-Chartrand, Fernande Cantero et Rita Cadieux. N'apparaissent pas sur la photo Monique Bégin, Odette Dick de Québec et Germaine Goudreault de Nicolet.\r\n
Thérèse Casgrain
Thérèse Casgrain est l'une des grandes réformatrices du XXe siècle.
Réjane Laberge-Colas
Présidente fondatrice de la Fédération des femmes du Québec (1966) et première femme au Canada à être nommée juge d'une cour supérieure (1969)
Simonne M. Chartrand

De nombreuses femmes journalistes jouent un rôle crucial dans l’histoire de la FFQ. Comme le souligne l’historienne Flavie Trudel, ces dernières contribuent à « orienter de l’intérieur la FFQ, […] dès les premiers jours de la Fédération [et à] rendre l’organisme visible sur la scène publique ». Parmi ces femmes journalistes se trouve notamment Fernande Saint-Martin, directrice des pages féminines du journal La Presse(de 1954 à 1960) et éditorialiste de la revue Châtelaine (de 1960 à 1972), Jeanne Sauvé, alors journaliste à Radio-Canada et au Montreal Star, Françoise Stanton, journaliste et animatrice d’affaires publiques à Radio-Canada ainsi que Solange Chaput-Rolland, journaliste et commentatrice politique.

Colette Beauchamp (centre)
Colette Beauchamp lors du premier congr\u00e8s d'orientation du Regroupement des femmes québécoises, 1978.

Au milieu des années 1970, Colette Beauchamp s’engage au sein du Regroupement des femmes québécoises (RFQ), un groupe de pression néoféministe dont l’objectif est de soutenir des actions de masse (voir Mouvements des femmes au Canada : 1960 à 1985). Déçues de la position du chef du Parti québécois et premier ministre du Québec René Lévesque sur le droit à l’avortement, plusieurs militantes quittent les différents comités de la condition féminine et forment le RFQ. En 1978, lors du premier congrès d’orientation de ce mouvement, Colette Beauchamp est élue au comité de coordination. Très vite, le RFQ se fait remarquer par ses actions d’éclat, notamment la création d’un Tribunal populaire sur le viol dont le mandat est de « dénoncer publiquement les formes d’agression corporelle infligées aux femmes, de recevoir, sélectionner et d’étudier les plaintes et de soutenir les femmes qui acceptent que leur cause soit utilisée publiquement » (voir Agression sexuelle). La tenue de ce Tribunal en juin 1979 fait grand bruit, réunissant plus de 750 femmes et contribuant à faire de la question de la violence envers les femmes un enjeu majeur de la scène féministe. Le RFQ appuie aussi l’auteure Denise Boucher face à la censure de groupes catholiques de sa pièce Les fées ont soif (présentée au Théâtre du Nouveau Monde en 1978) et dénonce le peu de place qu’occupent les enjeux féministes dans la campagne référendaire de 1980 en invitant les femmes à annuler leur vote.

Les fées ont soif (Denise Boucher)

Dans les années 1980, Colette Beauchamp collabore à plusieurs numéros de La vie en Rose, un magazine d’actualité féministe publié jusqu’en 1987. Comme journaliste pigiste, elle prête sa plume à la traduction d’un ouvrage sur l’attachement parent-enfant (1983) et à la rédaction d’un rapport sur les conditions de travail des infirmières et des infirmiers du Québec (1989).

L’essayiste : Le silence des médias

En 1987, Colette Beauchamp publie un essai qui fera beaucoup de bruit et qui continue d’être à ce jour une référence en analyse féministe des médias. Intitulé Le silence des médias : les femmes, les hommes et l’information, l’ouvrage dénonce les valeurs masculines des agences de presse (voir aussi Propriété des médias), le peu de femmes dans les sphères décisionnelles, la répartition des sujets journalistiques en fonction des sexes (société et éducation pour les femmes, économie et politique pour les hommes) ainsi que l’absence des femmes de l’information en général.

Judith Jasmin
La journaliste Judith Jasmin avec le comédien Jean Vilar, en 1958
Marcelle Barthe, Berthe Lavoie et Judith Jasmin, trois réalisatrices de C.B.F. (Radio-Canada) à Montréal en 1945, réunies en studio.

Au milieu des années 1980, alors qu’elle amorce la rédaction d’une biographie sur la journaliste Judith Jasmin, Colette Beauchamp réalise qu’elle doit d’abord réfléchir sur sa propre expérience de journaliste et de femme. Dans l’entrevue accordée à Berthou et Brun (2009), elle précise : « J’avais tant de choses à dire qu’il y aurait eu un risque que je me serve de cette biographie pour exprimer mes propres idées et nos féminismes étaient différents […] Bien sûr, elle [Judith Jasmin] a participé aux premières marches à New York pour l’affirmation des femmes, mais son féminisme était tout à fait concordant avec celui de l’époque, se limitant surtout à la question de l’égalité salariale ».

La biographe : Judith Jasmin, 1916-1972. De feu et de flamme

Sa biographie de Judith Jasmin, première Québécoise à faire du journalisme politique et international, est publiée en 1992. L’ouvrage est encensé par la critique et lui vaut les prix Maxime-Raymond (Institut d’histoire de l’Amérique française) et Victor-Barbeau (Académie des lettres du Québec). Fruit d’une longue analyse des archives personnelles de la journaliste et d’une série d’enquêtes orales menées auprès de ses parents, amis et collègues de travail, cette biographie retrace la vie tant personnelle que professionnelle de Judith Jasmin, soulignant la spécificité féminine de son sujet. Selon Colette Beauchamp, ce qui a fait « sa différence et [avait] fait d’elle le phare de sa propre génération et de celle qui a suivi, hommes et femmes confondus, mais que personne jusque-là n’avait décrypté : tout au long de sa carrière, elle avait de l’information sans se nier en posant sur le monde qu’elle observait un regard de femme, le sien ».

Contributions

Dans les années 1990 et 2000, l’engagement féministe de Colette Beauchamp se poursuit à travers ses écrits et ses prises de parole dans les médias et lors de différentes conférences publiques et universitaires. En 1994, à la suite du Forum pour un Québec féminin pluriel, elle rédige l’ouvrage Pour changer le monde, qui est publié aux Éditions Écosociété et en 1998, elle contribue à la rédaction du rapport du Conseil du statut de la femme Marcher sur des œufs : certains enjeux du féminisme aujourd’hui, issu d’un colloque tenu à l’Université du Québec à Montréal. En 2003, elle publie Du Québec à Kaboul : lettres à une femme afghane. Elle signe par la suite la préface de La télé cannibale de Michel Lemieux en 2004 et de la traduction d’un ouvrage réunissant les textes de Noam Chomsky et Robert W. McChesney, Propagande, médias et démocratie (trad. de Media Control: The Spectacular Achievements of Propaganda; Corporate Media and the Threat to Democracy) en 2005.

Non seulement les analyses minutieuses de cette journaliste, essayiste et militante féministe ont su attirer l’attention sur les inégalités et les stéréotypes liés au genre dans les médias québécois, mais ses prises de position et ses actions ont contribué à redonner une voix aux femmes sur des enjeux qui les concernent.

Publications

Le silence des médias : les femmes, les hommes et l’information (1987)

Judith Jasmin, 1916-1972. De feu et de flamme (1992)

Judith Jasmin (textes recueillis et présentés par Colette Beauchamp), Défense de la liberté (1992)

Du Québec à Kaboul : lettres à une femme afghane (2003)

Prix et distinctions

  • Prix Maxime-Raymond (Judith Jasmin, 1916-1972. De feu et de flamme), Institut d’histoire de l’Amérique française (1992)
  • Prix Victor-Barbeau (Judith Jasmin, 1916-1972. De feu et de flamme), Académie des lettres du Québec (1993)

En savoir plus // Les femmes au Canada

Lecture supplémentaire

  • Yasmine Berthou et Josette Brun, « Le Silence des médias… vingt ans après. Entrevue réalisée avec Colette Beauchamp », dans J. Brun, Interrelations femmes-médias dans l’Amérique française (2009), p. 161-176.

    Lori Saint-Martin, « Deux journalistes exceptionnelles », Voix et Images, vol. 18, n° 3 (printemps 1993), p. 606-610.