Émeute électorale à St. John's, 1861

Le 13 mai 1861, 2 000 manifestants étaient massés devant le Colonial Building de St. John’s, à Terre-Neuve. Ils s’opposaient aux interventions du gouverneur de la colonie, sir Alexander Bannerman, qui, lors des récentes élections chaudement disputées, avait défié le principe du gouvernement responsable pour installer un nouveau gouvernement conservateur. La manifestation a tourné à l’émeute, des propriétés ont été saccagées et trois personnes sont mortes. Il a fallu des mois pour dénouer l’impasse politique. Les conservateurs ont remporté les élections partielles dans les circonscriptions contestées et sont restés au pouvoir. L’émeute a débouché sur de nouvelles lois qui protégeaient les bureaux de scrutin, confiaient le maintien de la paix aux agents de police plutôt qu’aux soldats et restreignaient les comportements susceptibles de provoquer la violence.

Le 13 mai 1861, 2 000 manifestants étaient massés devant le Colonial Building de St. John’s, à Terre-Neuve. Ils s’opposaient aux interventions du gouverneur de la colonie, sir Alexander Bannerman, qui, lors des récentes élections chaudement disputées, avait défié le principe du gouvernement responsable pour installer un nouveau gouvernement conservateur. La manifestation a tourné à l’émeute, des propriétés ont été saccagées et trois personnes sont mortes. Il a fallu des mois pour dénouer l’impasse politique. Les conservateurs ont remporté les élections partielles dans les circonscriptions contestées et sont restés au pouvoir. L’émeute a débouché sur de nouvelles lois qui protégeaient les bureaux de scrutin, confiaient le maintien de la paix aux agents de police plutôt qu’aux soldats et restreignaient les comportements susceptibles de provoquer la violence.


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Contexte

Dans les années 1850, la colonie britannique de Terre-Neuve est la proie de dissensions où se chevauchent des lignes de fracture ethniques, religieuses et politiques. En 1857, la population est à 46 % catholique et à 52 % protestante. Presque tous les conservateurs sont protestants et tous les libéraux, catholiques. Les deux camps s’affrontent à propos des nominations, des politiques et du parti qui formera le prochain gouvernement. Les catholiques de souche et ceux d’ascendance irlandaise ont aussi leurs discordes internes.

En 1855, Terre-Neuve devient un dominion à plein titre, avec le droit d’élire un gouvernement responsable. La Grande-Bretagne nomme encore un gouverneur pour veiller sur la colonie, mais c’est le peuple qui élit des représentants appelés à lui rendre des comptes. Le gouvernement a le pouvoir de créer des lois, de lever des impôts et d’approuver les dépenses. Les libéraux remportent les élections de 1855, qui font du catholique Phillip F.Little le premier des premiers ministres de Terre-Neuve.

Le saviez-vous?
L’idée de faire entrer Terre-Neuve dans la Confédération ne s’est pas propagée au Canada avant le milieu du 20esiècle.

En 1858, les libéraux sont toujours au pouvoir et leur nouveau chef, John Kent, est premier ministre. Mais le parti et le gouvernement ont été affaiblis par des désaccords entre Kent et l’évêque catholique John Thomas Mullock, qui prend la décision sans précédent de retirer aux libéraux le soutien de l’Église catholique. Des querelles publiques entre le premier ministre Kent et le gouverneur sir Alexander Bannerman, un protestant anti-catholique, viennent encore exacerber l’instabilité politique et les tensions sectaires.

Or, Bannerman a été nommé gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard en 1851 avec l’ordre exprès d’y établir le gouvernement responsable. Nommé ensuite aux Bahamas, il est enfin muté à Terre-Neuve en 1857, fort d’un mandat du ministère des Colonies d’y appliquer le principe du gouvernement responsable.

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Projet de loi sur la monnaie

Le gouvernement de John Kent voit sa popularité décroître en raison des mesures qu’il a prises et des difficultés économiques qui affligent la colonie. En février 1861, Kent présente un projet de loi visant à doter le dominion d’une monnaie unique (à l’époque, les devises anglaises et terre-neuviennes ont cours légal). Si le projet est adopté, tous les fonctionnaires de l’État seront payés en devises de Terre-Neuve, qui valent moins que les anglaises, et verront donc réduire leurs revenus. Comme nombre d’entre eux sont de confession protestante, le Parti conservateur s’oppose à la mesure.

Les juges de la Cour suprême de Terre-Neuve, qui verront aussi amputer leurs salaires, demandent au chef du Parti conservateur, Hugh Hoyles, de plaider contre le projet de loi de Kent. Entre-temps, le gouverneur Bannerman fait savoir qu’il est contre lui aussi, et qu’il considère Kent et ses ministres comme des incompétents. Le premier ministre accuse les juges et le gouverneur de conspirer contre lui.

Le gouverneur riposte en démettant John Kent et son gouvernement et en confiant le pouvoir à un gouvernement conservateur dirigé par Hoyles. Les conservateurs sont ravis et les libéraux indignés. Bannerman vient de défier ouvertement les instructions de Londres lui enjoignant d’appliquer le principe du gouvernement responsable. L’historienne Gertrude E.Gunn parlera d’un « coup d’État extra-constitutionnel ».

Oubliant ses critiques antérieures à l’endroit de John Kent, l’évêque catholique Mullock dénonce le geste du gouverneur et accorde à nouveau son soutien aux libéraux, qui ont encore une majorité de sièges à l’assemblée législative. Dès son entrée en fonction, le gouvernement de Hugh Hoyles est d’ailleurs défait par un vote de censure de l’assemblée.

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Élections générales du 2 mai 1861

Le gouverneur Bannerman annonce des élections pour le 2 mai. L’évêque Mullock déclare qu’il appuiera les libéraux de John Kent et que chaque catholique a le devoir d’en faire autant. L’évêque anglican Edward Feild réplique que tous les protestants doivent appuyer Hoyles et tous les candidats conservateurs.

Sans surprise, les candidats conservateurs enlèvent les circonscriptions à prédominance protestante, tandis que celles à prédominance catholique élisent des libéraux. Dans les circonscriptions girouettes de Harbour Grace, de Burin et de Harbour Main, les campagnes et le jour du scrutin sont marqués par la violence. À Harbour Grace, le candidat libéral n’a pas d’adversaire conservateur, mais en raison d’une menace de violence, les bureaux de scrutin restent fermés. Bannerman déclare que la circonscription n’aura pas de représentant jusqu’à ce qu’on puisse y tenir une élection partielle.

Aucun candidat conservateur ne se présente à Harbour Main, mais quatre libéraux se disputent les deux sièges du district. Dans le village de Cat’s Cove, qui en fait partie, des rivaux politiques en viennent aux coups et saccagent des propriétés. On envoie des soldats pour rétablir l’ordre; un homme est tué et 10 autres blessés. Le directeur du scrutin ayant déclaré élus les quatre libéraux en lice, Bannerman invalide l’élection de Harbour Main. Aucun des libéraux n’occupera l’un ou l’autre des deux sièges tant qu’un comité, dominé par les conservateurs, n’aura pas départagé les gagnants.

Le gouverneur Bannerman demande alors aux conservateurs de former un gouvernement, puisque 14 des leurs ont été élus, contre 12 libéraux. Pour les libéraux, cependant, il y a lieu de douter de la légalité des événements survenus à Harbour Grace et Harbour Main; s’ils ont raison, ce sont eux qui ont le plus de sièges et qui devraient former le gouvernement.

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Émeute

Le 13 mai, le nouveau gouvernement conservateur se réunit au Colonial Building de St. John’s. L’évêque Mullock et plusieurs meneurs libéraux encouragent leurs partisans à se rassembler à l’extérieur. Deux des quatre libéraux de Harbour Main tentent d’occuper des sièges dans l’assemblée, mais ils sont expulsés. La foule croissante exige que les libéraux soient autorisés à former le gouvernement.

Au moment où le gouverneur Bannerman arrive pour prononcer son discours du trône, il se heurte à plus de 2 000 manifestants en colère. Il fait venir des soldats de la garnison locale afin de protéger l’édifice, ainsi que les employés et les politiciens qui y sont piégés. Lorsque des soldats armés entreprennent d’escorter les députés vers la sortie principale, la foule se rue au-devant d’eux, puis finit par les laisser passer.

À coups de pierres et d’autres projectiles, des manifestants s’en prennent aux fenêtres dans les rues qui entourent le Colonial Building. Les maisons des politiciens conservateurs et de leurs partisans sont visées. Des soldats sont déployés dans les rues pour mater la violence, mais la manœuvre d’agression ne fait qu’empirer les choses. Un juge apparaît dans les marches du Colonial Building et fait lecture de la loi sur les émeutes : les gens ont une heure pour se disperser, sous peine d’inculpation de délit grave. La foule en colère s’en prend à nouveau au Colonial Building et les soldats se regroupent pour le protéger. Des prêtres se démènent parmi les manifestants et les conjurent de rentrer chez eux.

Quelqu’un dans la foule décharge une arme sur les soldats, qui aussitôt retournent le feu. Vingt personnes sont blessées et trois tuées, dont un prêtre catholique qui pressait les gens de quitter les lieux. L’évêque Mullock fait sonner les cloches de la cathédrale voisine pour ramener au Colonial Building les émeutiers qui continuent de se déchaîner dans les rues. Il les implore de rentrer chez eux, et ils finissent par obéir.

Lendemains

Il faut des mois pour dénouer l’impasse politique. Des élections partielles ont lieu dans les circonscriptions contestées. Les conservateurs les remportent et Hugh Hoyles demeure premier ministre.

Une pétition signée par 8 000 catholiques, dont l’évêque Mullock, est envoyée au ministère des Colonies en Angleterre. Elle accuse Bannerman de « despotisme constitutionnel » et lui fait porter le blâme de la corruption et de la violence qui ont entaché les élections, ainsi que de l’émeute subséquente. Le ministère ne prend aucune mesure contre le gouverneur, qui prend sa retraite en septembre 1864 et meurt à Londres peu après.

Ses successeurs seront mieux disposés envers le libre exercice du gouvernement responsable. Les partis autrefois sectaires accueillent bientôt des protestants et des catholiques, et même des factions rivales en leur sein. L’ingérence directe de l’Église dans la politique partisane se poursuit, mais se fait plus discrète. L’évêque Mullock se retire de la politique et les clergés catholique et protestant s’appliquent désormais à administrer les écoles de la colonie. Le gouvernement de Hoyles augmente la taille des forces constabulaires locales, de sorte que des policiers et non plus des soldats assurent le maintien de la paix. De nouvelles lois protègent les bureaux de scrutin, encadrent les élections et restreignent les comportements susceptibles de provoquer la violence.

Voir aussi: Sir Ambrose Shea; Politique à Terre-Neuve-et-Labrador; Terre-Neuve-et-Labrador et la Confédération.


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