Étienne Brûlé : un prospère marchand parisien?

​Étienne Brûlé n’est plus aujourd’hui le personnage mystérieux qui donnait lieu aux interprétations les plus diverses, qui le représentaient tantôt comme un traître, tantôt comme un héros.

Étienne Brûlé à l
Huile sur toile par F. S. Challener, 1956 (Collection d'\u0153uvres d'art du gouvernement de l'Ontario, 619849).\r\n
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Frederick Verner, 1876, huile sur toile (avec la permission du Glenbow Museum).
Étienne Brûlé
Brûlé approche du lac Supérieur

Étienne Brûlé n’est plus aujourd’hui le personnage mystérieux qui donnait lieu aux interprétations les plus diverses, qui le représentaient tantôt comme un traître, tantôt comme un héros. Des documents découverts récemment permettent de camper un intrépide traiteur de fourrures vivant auprès de populations autochtones avisées et aguerries dans des régions canadiennes à peine connues. Et si Étienne Brûlé avait un pied en Huronie-Wendatie, l’autre était en France, où il est retourné à deux reprises au cours de sa carrière. Les documents révèlent qu’il avait l’intention de finir ses vieux jours dans son village natal, prêt à jouir d’une importante fortune en compagnie de son épouse. Le sort en a décidé autrement.

En dépit de ses incroyables exploits en Nouvelle-France de 1610 à 1632, la vie d’Étienne Brûlé, premier Français à se rendre dans les territoires à l’ouest de Montréal, est longtemps demeurée entourée de mystère.

Cependant, dans les années 1970, l’historien jésuite Lucien Campeau révèle qu’Étienne Brûlé existe bel et bien dans les archives françaises et qu’il est retourné en France à deux reprises au cours de sa vie adulte, une première fois en 1622-1623 et une deuxième en 1626-1628. Ces découvertes ont été prolongées et vérifiées par Madeleine et Olga Jurgens.

Puis en 2010, à Champigny-sur-Marne, l’historien français Éric Brossard participe à une recherche pour un documentaire intitulé À la recherche d’Étienne Brûlé, produit par Médiatique pour la Société Radio-Canada. Intrigué par ce personnage presque inconnu localement mais célébré outre-mer, Brossard fouille davantage le passé de Brûlé et met au jour plusieurs autres documents inconnus des historiens.

Grâce à l’ensemble de ces découvertes, nous pouvons maintenant dresser l’impressionnante trajectoire de vie et de carrière d’Étienne Brûlé. La date de sa naissance est toujours inconnue, car les registres paroissiaux de Champigny-sur-Marne ont été perdus pour la période de 1590 à 1600, qui est la plus vraisemblable. Toutefois, l’identité de ses parents est connue. Il s’agit de Spire Bruslé et de Marguerite Guérin, mariés en 1574. Le couple a eu trois enfants avant Étienne : Pierre en 1574, Antoinette en 1577 et Roch en 1581.

Les documents d’archives trouvés permettent d’établir qu’Étienne Brûlé est bien à Champigny en 1602, huit ans avant son départ pour la Nouvelle-France, puisqu’il est identifié comme parrain dans un acte de naissance, une distinction accordée aux bonnes familles.

Parti pour la Nouvelle-France en 1610, Étienne Brûlé retourne pour la première fois dans sa mère patrie en 1622. Son importante fortune en fait le prototype de l’oncle d’Amérique couvert d’or! Il devient un parrain (et un mari) encore plus recherché.

Le deuxième retour en France, en 1626, nous permet de constater qu’Étienne Brûlé a encore progressé dans l’échelle sociale : il est désigné dans les documents en tant que marchand. En 1626 ou 1627, il épouse Alizon Coiffier. Brûlé possède alors une maison à Champigny-sur-Marne et une autre à Paris, rue de Grenelle, dans la paroisse Saint-Eustache.

Lors de son voyage de retour au Canada, le 9 avril 1628, la flotte française est saisie par les Anglais et Étienne Brûlé est emmené à Londres. Il retourne en Nouvelle-France en 1629 sur un navire anglais et se rend chez les Hurons-Wendats où il meurt assassiné en 1632.

Mais quelle était exactement l’occupation d’Étienne Brûlé? Jusqu’à nos jours, peu d’historiens se sont penchés sur ce qu’il a certainement le mieux réussi : une florissante carrière d’agent de traite dans un territoire commercial encore vierge. Quelques indices, trouvés dans les documents mis au jour, permettent de répondre à cette question.

Le jeune Brûlé s’est bel et bien installé dans son territoire de traite. Son mentor, Samuel de Champlain, l’identifie clairement en 1618 dans ses Voyages (parus en 1619), alors qu’il précise que celui-ci vit depuis huit ans auprès des Hurons-Wendats :

« Or, il y en avait un avec eux appelé Étienne Brûlé, l’un de nos truchements, qui vivait avec eux depuis 8 ans, tant pour passer son temps que pour voir le pays et apprendre leur langue et leur façon de vivre […] ».

Quelques années plus tard, la traite des fourrures est devenue une activité importante et bien organisée. Au printemps 1624, dès l’arrivée des navires de Guillaume de Caën, l’armateur français pour lequel Brûlé travaille, ce dernier se hâte d’encourager les autochtones à se déplacer sans délai vers Montréal, comme le mentionne Samuel de Champlain dans ses Voyages parus en 1632 :

« […] nous fûmes devant la rivière des Iroquois, où nous trouvâmes ledit Des Chesnes, qui dit avoir eu nouvelle qu’il devait arriver quelque trois cents Hurons, qu’Étienne Brûlé avait rencontrés au saut de la Chaudière, à 75 lieues de ladite rivière des Iroquois ».

Ce même printemps, Brûlé participe à un grand banquet de l’amitié organisé à Québec lors de la foire commerciale annuelle sur les bords du Saint-Laurent. Y est également présent le frère récollet Gabriel Sagard, qui a séjourné en Huronie-Wendatie et qui a fait le voyage de retour en compagnie d’Étienne Brûlé. Il relate que celui-ci dut un jour, au péril de sa vie, négocier sa provision de tabac contre un droit de passage devant un barrage algonquin :

« Nous nous rendîmes au dit cap de Victoire, où déjà était arrivé depuis deux jours le truchement Brûlé, avec deux ou trois canots hurons. Celui-ci m’informa que les Montagnais et les Algonquins l’empêchaient de poursuivre sa route, et qu’ils voulaient qu’ils attendent là avec eux les barques de la traite. Ayant tenté de leur résister, ils furent assommés, particulièrement le truchement, qui se résolu à leur donner un sac de petun. »

Durant le même voyage, Brûlé participe au maintien des bonnes relations en sacrifiant un chien pour le pot-au-feu. La traite à laquelle participe Étienne Brûlé n’est donc pas sans défis. Nous savons aussi qu’après son assassinat, terrassés par les épidémies, des Hurons-Wendats viennent avouer au père Le Jeune qu’ils ont autrefois dérobé à Brûlé un collier de 2 400 grains de verroterie. Ils en offrent restitution pour que les missionnaires éloignent la maladie.

Plusieurs historiens se sont aussi intéressés au salaire extraordinaire versé par contrat à Étienne Brûlé, soit 1 000 livres par année. L’historien Bruce Trigger offre l’explication suivante : « La mission de Brûlé était si cruciale qu’on le payait […] plusieurs fois le salaire d’un employé ordinaire de la compagnie et presque le salaire officiel de Champlain. » Ajoutons à cela les revenus de la traite que Brûlé était autorisé à faire à son compte. Le père jésuite Lalemant le mentionne :

« Je connais un truchement qui a 100 pistoles et la permission d’emporter plusieurs peaux avec lui chaque année ».

Nous ne savons pas encore pendant combien de temps Étienne Brûlé a gagné un tel salaire. Il est certain cependant que Brûlé est devenu un pion crucial dans l’échiquier économique de la Nouvelle-France et que son salaire fut sans aucun doute un bon investissement pour les marchands.

Qu’a donc fait Étienne Brûlé de sa fortune? L’historien Lucien Campeau a mis au jour deux procurations que Brûlé a signées à la veille de ses départs de France. Ces documents nous permettent de vérifier l’état de ses finances.

Le premier voyage en France en 1622

Il y a 14 ans qu’Étienne Brûlé a quitté la France. Il y est probablement revenu avec un chargement de fourrures et semble s’être établi confortablement dans son village natal des bords de la rivière la Marne, tout près de Paris.

Étienne Brûlé renouvelle son contrat d’engagement le 7 février 1623. Avant de repartir, il fait de son frère vigneron Roch Brûlé le procureur général de ses biens. De cette première procuration, nous apprenons un certain nombre de choses.

Étienne Brûlé n’a pas encore été payé par son employeur Guillaume de Caën pour la totalité de ses années de travail. Ce dernier lui doit encore 2 000 livres. Brûlé a aussi « prêté » ou investi la somme de 2 400 livres chez Jean-Jacques Dolu, dans un document daté du 10 février 1623. Celui-ci est grand audiencier du Royaume de France et premier intendant de la Nouvelle-France à être nommé par le roi.

Le deuxième voyage en France en 1626

Étienne Brûlé retourne à nouveau en France en 1626, en même temps que son jeune ami huron-wendat Amantacha, emmené à Paris pour être baptisé et recevoir une éducation. Celui-ci est le fils de Soranhes, un « des premiers vendeurs et l’un des plus actifs parmi les marchands de fourrures autochtones ». Étienne Brûlé lui rend souvent visite, d’abord comme interprète, puis lorsque celui-ci comprend la langue française, en tant qu’ami.

Lors de ce deuxième retour nous voyons qu’Étienne Brûlé s’est encore enrichi et a changé de statut social : on l’identifie maintenant comme marchand. Il épouse alors Alizon Coiffier.

Puis c’est à nouveau le moment du départ : le 9 avril 1628, Étienne Brûlé loue sa maison de Champigny à son frère Roch pour 25 livres de rente. Dans la procuration qu’il rédige le même jour, ce n’est plus à son frère Roch qu’il confie ses intérêts, mais à un notaire, François Macqueron. Les affaires étant plus importantes, il faut probablement quelqu’un de plus avisé. Et Brûlé a fait plusieurs investissements.

L’intendant Jean-Jacques Dolu doit continuer à verser une rente sur l’argent que Brûlé a investi chez lui. Il s’agit maintenant d’une somme de 1 400 livres, selon un contrat du 21 mars 1626.

La procuration fait ensuite une liste de prêts qu’Étienne Brûlé ou sa femme ont accordés à des habitants de Champigny ou des environs : 30 livres chacun à Michel Chesnaye et Jean Mayeux, vignerons; 45 livres encore à Gilles Bruneau, père de sa filleule; 18 livres à Jean Legroulx, serrurier et armurier; 18 livres à Gaspard Henry, marchand; 12 livres à deux « gagne-denier », Jean Maillard et Marie Minet, qui ne les lui rendront probablement jamais.

Étienne Brûlé semble aussi faire affaire directement avec des marchands fourreurs. À preuve une somme de 1 600 livres due par André Ferrus, marchand pelletier à Paris, selon un contrat signé le 8 avril 1628.

Cette procuration, nous permet de dresser le portrait d’un homme prospère qui a bien l’intention de terminer ses jours en France, entouré de sa famille. Le sort va en décider autrement.

Les retombées en France de la mort d’Étienne Brûlé en 1632

L’année 1633 a souvent été avancée comme date de son assassinat par les Hurons-Wendats. Cependant, un acte de baptême, daté du 13 mai 1633, dans lequel Alizon Coiffier, marraine, est désignée comme « femme de feu Estienne Bruslé » nous amène à revoir cette interprétation. Comme il fallait au moins une saison propice aux voyages sur l’Atlantique pour qu’une nouvelle arrive en France, Brûlé a dû plutôt mourir en 1632.

Le 22 octobre 1637, Étienne Brûlé n’ayant pas reparu, les affaires se règlent entre Roch et Alizon. À cette date, la veuve d’Étienne Brûlé s’est déjà remariée avec Jean Tridat, marchand parisien.

Aujourd’hui, Champigny est une banlieue de Paris d’environ 80 000 habitants. Les Brûlé ont disparu de la ville, tout comme les Coiffier. À Paris, l’église Saint-Eustache est encore bien là. Tout près se trouve la rue Jean-Jacques Rousseau, qui est l’ancienne rue de Grenelle, où a habité Brûlé.

En 2012, le documentaire À la recherche d’Étienne Brûlé a fait l’objet de plusieurs visionnements auprès de divers auditoires de Champigny-sur-Marne. La réception a été très enthousiaste tant auprès des autorités et de la population que dans les écoles. Plusieurs classes collaborent en ce moment à la création d’un opéra rock qui fait d’Étienne Brûlé, encore inconnu il y a quelques années, un personnage historique qui inspire les jeunes générations!


Lecture supplémentaire

  • Lucien Campeau, Monumenta Novae Franciae II : Etablissement à Québec (1616-1634), (Québec : PUL, 1979) et Monumenta Novae Franciae III : Fondation de la Mission Huron-wendate (1635-1637) (Québec : PUL, 1987).

    Samuel de Champlain, Les Fondations de l’Acadie et de Québec, 1604-1611, texte en français moderne établi, annoté et présenté par Éric Thierry (Québec : Septentrion, 2008).

    Samuel de Champlain, À la rencontre des Algonquins et des Hurons, 1612-1619, texte en français moderne établi, annoté et présenté par Éric Thierry (Québec : Septentrion, 2009).

    Samuel de Champlain, Au secours de l’Amérique française, 1632, texte en français moderne établi, annoté et présenté par Éric Thierry (Québec : Septentrion, 2011).

    Olga Jurgens, « Brûlé, Étienne », Dictionnaire biographique du Canada (Université Laval et Université de Toronto, 1966).

    Jean-François Beaudet, Étienne Brûlé (Montréal : Lidec, 1993).

    Gabriel Sagard, Le grand voyage du pays des Hurons (Montréal : Bibliothèque québécoise, 2007).

    Stéphanie St-Pierre, « Étienne Brûlé, premier Franco-Ontarien », Encyclopédie du patrimoine culturel.

    Reuben G. Thwaites, éd., The Jesuit Relations and Allied Documents : Travels and Explorations of the Jesuit Missionaries in New France, 1610-1791, 36 vol. (New York: Pageant Book, 1959).

    Bruce Trigger, Les Enfants d’Aataentsic (Montréal : Éditions Libre Expression, 1991).

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