Un regard honnête sur l'héritage de sir John A. Macdonald

Dire que Macdonald était un homme de son temps n’est pas une façon d’excuser certaines de ses opinions qui ne sont pas considérées comme acceptables aujourd’hui, mais il s’agit simplement de reconnaître qu’il était, effectivement, un homme de son temps.

De tous les débats érudits concernant la vie et la carrière de sir John A. Macdonald, l’un des plus contentieux concerne ses opinions personnelles sur les questions sociales. En se basant sur la montagne de preuves documentaires disponibles, il est possible d’arriver à des conclusions diamétralement opposées quant à savoir si Macdonald était en réalité un réformateur ou un réactionnaire. Par exemple, était-il en faveur du droit de vote pour les femmes ou l’a-t-il supprimé? Était-il un militant pour l’égalité raciale ou était-il raciste et partisan de la suprématie blanche?

La seule réponse honnête est que Macdonald fut toutes ces choses à différents moments et dans différents contextes, tout au long de sa carrière politique. Si tel est le cas, comment des étudiants occasionnels en histoire canadienne peuvent-ils déchiffrer ce qu’il pensait réellement? Il n’y a pas de solution facile, mais il y a quelques précautions à garder en tête lorsque vient le temps de formuler une compréhension équilibrée des opinions du premier premier ministre sur ces sujets.

Macdonald était d’abord et avant tout un pragmatiste et n’était ni un théoricien politique, ni un sociologue. P. B. Waite, l’un des plus grands historiens du Canada, a déjà dit que si vous aviez demandé à Macdonald d’expliquer ses croyances politiques, « il vous aurait débité l’une de ces histoires à propos de l’un de ces malheureux politiciens qui ont tenu à leurs principes et qui se sont noyés avec eux ». Il préférait généralement les politiques conservatrices, mais il était surtout intéressé à rester connecté avec les points de vue populaires de l’électorat. P. B. Waite juge qu’il « a toujours été plutôt inconfortable de s'éloigner des idées de son temps » et Macdonald a lui-même une fois avoué qu’une personne « doit se laisser porter par l’air du temps »

Cette simple phrase transmet bien son point de vue et son sens des priorités plus que toute autre. Il possédait la capacité extraordinaire de pouvoir soudainement abandonner les idées qui ne jouissaient plus du soutien du public en faveur d’idées plus populaires auxquelles il s’était précédemment opposé (comme, par exemple, dans les cas du gouvernement responsable, de la représentation proportionnelle, et même de la Confédération). Une telle flexibilité innée, qui pourrait être considérée comme un principe politique en soi, a permis à Macdonald de rester au sein de la vie publique en continu de 1843 jusqu’à sa mort en 1891.

Il est aussi nécessaire de comprendre que Macdonald, même si l’on tend à penser qu’il a dominé son époque, n’a jamais été complètement en contrôle de ses circonstances. Cela était particulièrement vrai dans les années qui ont mené à la Confédération et même lorsqu’il était au sommet de son pouvoir durant les dernières années de sa carrière. La discipline de parti était relativement lâche à cette époque, et il devait constamment jauger la loyauté de ses partisans et leurs réactions s’il devait défendre des idées contraires aux leurs. Encore plus important, le gouvernement fédéral qu’il gouvernait était minuscule en termes de taille et sa capacité d’élaborer des politiques était fortement limitée par cette réalité. En politique, dans cette période, Macdonald ne pouvait pas simplement faire ce qui lui plaisait: l’infrastructure physique et le pouvoir financier de son gouvernement étaient limités, ce qui rendait difficile d'effectuer des changements transformateurs à la société canadienne.

Il n’est pas possible de déduire les opinions de Macdonald à propos d’un sujet en particulier en se basant sur les déclarations individuelles, publiques ou privées faites par lui, et ce même si la citation peut paraître définitive et incontestable. Le 27 avril 1885, par exemple, tout en défendant une clause du projet de loi du cens électoral qu’il avait lui-même proposé et qui aurait donné le vote aux femmes et aux veuves qui remplissaient les critères de qualification pour la propriété, Macdonald a dit à la Chambre des communes que « chaque année, depuis plusieurs années, je suis devenu de plus en plus convaincu qu’il est juste de donner aux femmes qualifiées le droit de vote ». Ce discours, qui brise avec son habitude d’éviter les sujets impopulaires, et été salué par certains spécialistes comme une preuve qu’il était un penseur progressiste qui était en avance sur son temps.

Mais avait-il réellement favorisé le droit de vote des femmes pour « plusieurs années »? Cela est possible. Cependant, s’il avait effectivement adopté ce point de vue à n’importe quel moment durant les quatre premières décennies de sa carrière, il n’en avait jamais parlé en public. Son but était peut-être plutôt d’utiliser cette clause comme un levier dans les négociations, une clause qu’il pourrait plus tard laisser tomber en échange de concessions de la part de l’opposition. Peut-être croyait-il que les femmes voteraient pour son parti en plus grand nombre lorsqu’elles obtiendraient éventuellement le vote — il allait admettre en 1885 qu’il savait que la Chambre des communes était contre lui — s’il était officiellement reconnu comme un partisan des suffragettes. Il n’existe aucune façon de savoir ce qu’il pensait réellement. Le fait est que même lorsque les opinions de Macdonald paraissent claires et nettes, il faut toujours prendre en considération le contexte dans lequel ses citations ont été émises et comparer leur importance à ses autres déclarations et actions tout au long de sa longue carrière.

Par la même occasion, il est important d’éviter de sauter sur n’importe quelle des citations de Macdonald au sujet de l’égalité raciale et de la voir comme une preuve irréfutable de ses opinions sur le sujet en général. Même s’il était tolérant dans sa façon de gérer les relations entre les Anglais et les Français et entre les Protestants et les Catholiques, on ne peut nier que Macdonald était, jusqu’à un certain point, raciste. Il acceptait les stéréotypes péjoratifs qui prévalaient au sujet des groupes raciaux, particulièrement au sujet des Autochtones et des Sino-Canadiens, et ses préjugés profondément enracinés ont sans aucun doute influencé l’élaboration de ses politiques envers eux.

Cependant, si l’on considère ses déclarations à propos des peuples autochtones dans l’ensemble, il n’existe pas de preuve que Macdonald éprouvait un quelconque ressentiment envers les peuples des Premières nations ou Métis. Elles démontrent, par contre, une compréhension très superficielle de ces cultures et identités. Macdonald présumait, comme la plupart des politiciens de sa génération, que les communautés des Métis et Premières Nations ne pouvaient survivre qu’en adoptant le mode de vie des Canadiens blancs. Les méthodes utilisées afin de les forcer à le faire — la méthode la plus célèbre de son gouvernement étant de suspendre les portions de nourriture destinées aux communautés autochtones dans l’Ouest canadien jusqu’à ce qu’ils déménagent dans des réserves — étaient impitoyables. Son traitement des peuples autochtones — qui ont souffert immensément à cause de ces politiques — demeure le plus grand échec et la tache la plus sombre à marquer sa carrière politique. Par contre, même s’il est impossible d’approuver ou d’excuser ses actions dans ce dossier, elles ne devraient pas être surprenantes lorsque l’on considère les options raisonnables qui étaient à sa portée. Tout son héritage en tant que premier ministre ne peut donc pas être jugé en fonction de cela.

Tous les facteurs mentionnés ci-haut — le pragmatisme de base de Macdonald, sa tendance à adapter ses déclarations publiques et privées en fonction des besoins du moment et son contrôle limité des événements de son époque — doivent être pris en considération lorsque l’on tente de tirer des conclusions à propos de ses convictions personnelles au sujet des questions sociales. De dire que Macdonald était un homme de son temps n’est pas une façon d’excuser certaines de ses opinions qui ne sont pas considérées comme acceptables aujourd’hui, mais il s’agit simplement de reconnaître qu’il était, effectivement, un homme de son temps. Il était d’abord et avant tout un homme pratique qui travaillait avec les contraintes de ce qui était politiquement possible, et il n’est pas réaliste de penser qu’il aurait pu obtenir du succès dans l’arène politique canadienne s’il avait défendu des valeurs populaires aujourd’hui sur des questions de l’époque, même s’il avait lui-même cru en elles.

P. B. Waite a attribué le succès de Macdonald en tant que politicien à la manière dont il savait gérer les gens en dépit de leurs défauts et a affirmé: « Macdonald acceptait les gens comme ils étaient ». Afin de bien pouvoir évaluer le premier premier ministre du pays avec un sens de balance historique, les Canadiens doivent essayer de faire la même chose avec lui.