Family Compact

L’expression « Family Compact » est un surnom injurieux utilisé pour désigner le réseau de personnes qui détenaient les leviers des pouvoirs législatif, administratif, économique, juridique et religieux au Haut-Canada (Ontario) pendant la première moitié du 19e siècle. Les membres du Family Compact avaient généralement des opinions conservatrices et loyalistes et s’opposaient ouvertement aux réformes démocratiques et au gouvernement responsable. Au milieu du 19e siècle, l’immigration, l’union du Haut-Canada et du Bas-Canada, de même que les pressions de différents réformistes ont affaibli l’hégémonie du Family Compact. Au Bas-Canada, la clique du Château était l’équivalent du Family Compact.

Lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe
Tableau de George Theodore Berthon, vers 1891.

Origines du Family Compact

Le Family Compact provient d’une série de nominations politiques effectuées dans les deux branches non élues du gouvernement du Haut-Canada pendant le mandat du lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe, dans les années 1790. Des hommes puissants et riches comme James Baby, Richard Cartwright et William Osgoode sont nommés à cette époque. John Graves Simcoe veut reproduire la société britannique au Canada et croit qu’une classe gouvernante issue de l’aristocratie est nécessaire pour réaliser cet objectif. On espère qu’en réservant les postes de responsabilité dans la colonie à des gens ayant de bonnes relations, une structure de classe hiérarchisée se formera naturellement. Les branches non élues du gouvernement ne sont responsables que devant le lieutenant-gouverneur, ce qui enlève tout pouvoir à l’Assemblée législative élue.

L’expression « Family Compact » est utilisée pour la première fois dans une lettre du réformiste d’origine américaine Marshall Spring Bidwell adressée à William Warren Baldwin le 8 septembre 1828 :

Je serais heureux de discuter avec vous et M. Rolph des mesures à adopter pour soulager la province des maux qu’un « family compact » lui impose […] Il faut en finir avec l’ensemble du système et l’esprit du gouvernement actuel.

William Lyon Mackenzie
En décembre 1837, Mackenzie est le chef d'une rébellions dans le Haut-Canada

L’expression est popularisée en 1833 quand le journaliste et homme politique réformiste William Lyon Mackenzie publie une liste de noms de membres du Family Compact dans son journal, le Colonial Advocate. « Family Compact » est une allusion aux relations étroites entre les membres du groupe, comme les mariages et les relations d’affaires, et au traitement préférentiel qu’ils s’accordent mutuellement.

Les deux figures de proue du Family Compact sont le juge en chef John Beverley Robinson et l’évêque Anglican John Strachan. Plusieurs membres du Family Compact, dont John Robinson, sont d’anciens élèves de John Strachan, qui ont maintenu d’étroites relations avec lui en devenant adultes.

John Beverley Robinson
En tant que membre du Pacte de famille, John Beverley Robinson est un défenseur de l'influence impériale et d'une hiérarchie sociale dirigée par les élus d'une élite. Dessin réalisé par George Berthon.
Bishop John Strachan
Strachan réclame un statut spécial pour l'Église anglicane et devient le centre des controverses en défendant le monopole des anglicans sur les Réserves du clergé et leur domination de la politique et de l'éducation.

Près de la moitié des membres du Family Compact sont des enfants de loyalistes qui ont fui la Révolution américaine, emportant avec eux une méfiance atavique de la démocratie.

Loyalisme

Plus encore que par les liens de famille et d’affaires, les membres du Family Compact sont unis par leurs convictions loyalistes. Le loyalisme est une idéologie intrinsèquement conservatrice, fondée sur la préservation des normes britanniques établies et le rejet des influences démocratiques. Les loyalistes sont des colons américains qui ont soutenu l’Angleterre pendant la Révolution américaine (1775–1783). Des dizaines de milliers d’entre eux ont émigré dans l’Amérique du Nord britannique pendant et après la Guerre d’indépendance.

Aux yeux des loyalistes, la Révolution américaine a confirmé que la démocratie est une forme dangereuse de pouvoir populaire, renforçant leur confiance en la suprématie de la Couronne et de la Constitution britanniques. L’invasion du Haut-Canada par les Américains, pendant la Guerre de 1812, contribue à nourrir leur hostilité à l’égard des réformes démocratiques et du gouvernement responsable. En réaction, dans les années 1820, le gouvernement du Haut-Canada essaie d’empêcher tout colon américain de recevoir une concession de terre. L’attachement du Family Compact au loyalisme donne le ton de la vie politique pendant toute l’histoire du Haut-Canada.

Pouvoir social, politique et économique

Les membres du Family Compact détiennent souvent plusieurs fonctions sociales, politiques et économiques simultanément. L’accès à ces fonctions est typiquement (sinon exclusivement) réservé aux alliés et proches associés. Les conseils législatif et exécutif contrôlent les nominations aux postes gouvernementaux et aux concessions de terres, qu’ils distribuent selon des lignes partisanes. L’Église d’Angleterre, la Banque du Haut-Canada, la Canada Company et le Barreau du Haut-Canada sont des institutions qui forment la base du pouvoir du Family Compact. L’influence qu’il exerce sur elles lui assure une autorité à la fois financière, spirituelle, juridique et administrative dans la colonie.

Malgré les importants pouvoirs qu’ils détiennent dans la colonie, les membres du Family Compact n’ont pas carte blanche. Toutes leurs décisions peuvent être annulées par le lieutenant-gouverneur ou le Ministère des Colonies en Angleterre. Les membres sont généralement étroitement liés aux lieutenants-gouverneurs en fonction, qui ont le même intérêt à préserver le lien avec la Grande-Bretagne et les institutions traditionnelles. Le Family Compact exploite cette relation étroite pour influencer le gouvernement de la colonie tout en maintenant une image de loyauté absolue.

Violence conservatrice

Beaucoup de membres du Family Compact n’hésitent pas à violer les lois quand ils croient que la survie de la colonie est en jeu. La violence est souvent utilisée contre les adversaires politiques dans les bureaux de scrutin, les réunions politiques et les défilés dans les rues des villes. Puisque le Family Compact contrôle les nominations à la magistrature, ces actes de violence demeurent impunis.

L’exemple le plus célèbre de violence conservatrice est probablement la Types Riot (émeute des caractères) de 1826, pendant laquelle de jeunes étudiants en droit associés au Family Compact s’introduisent dans les bureaux du journal de William Lyon Mackenzie, le Colonial Advocate, afin de le saccager. Aucun des émeutiers ne fait l’objet de poursuites criminelles, même s’ils ont été clairement identifiés par plusieurs témoins.

Cohésion

Bien que le Family compact soit uni par des intérêts et des buts communs, il n’est pas aussi homogène que le suggère son surnom. Ses membres sont souvent en conflit sur des questions personnelles ou politiques. Des individus étroitement liés au Family Compact, comme William Warren Baldwin, deviennent plus tard des réformistes démocrates (voir Réformistes du Haut-Canada). Certains conservateurs du Haut-Canada, qui appuient habituellement le Family Compact, critiquent à l’occasion les privilèges et les actions d’organisations comme la Canada Company.

Rébellion de 1837

Le mouvement réformiste, qui se développe dans les années 1820 et 1830 en opposition à l’autorité du Family Compact, ne devient jamais aussi uni et homogène que son adversaire. Les réformistes ne s’entendent ni sur les changements à apporter ni sur les moyens d’y parvenir. Une des personnalités les mieux connues, et les plus extrémistes, est William Lyon Mackenzie, qui se radicalise à mesure que ses tentatives de réforme sont mises en échec. L’atmosphère de violence conservatrice et le déni de la démocratie parlementaire l’amènent à croire que seul un soulèvement pourra apporter des changements tangibles dans la colonie. En décembre 1837, il dirige un petit soulèvement qui est rapidement vaincu par les milices loyalistes (voir Taverne Montgomery et Rébellions de 1837-1838).

Déclin du Family Compact

Lord Durham

Une fois la rébellion vaincue, le premier ministre britannique envoie lord Durham enquêter sur ses causes. En 1839, celui-ci remet son Rapport sur la situation en Amérique du Nord britannique (Rapport Durham). Le rapport condamne le Family Compact et conduit à l’union du Haut et du Bas-Canada (voir Acte d’Union). Disposant de moins de sièges dans le parlement unifié de la Province du Canada, le Family Compact devient moins puissant.

Dans les années 1840, les réformes politiques et une immigration accrue en provenance des îles britanniques ont pour effet de diluer l’influence du Family Compact sur la société. Des organisations créées par des immigrants, comme l’Ordre d’Orange, ébranlent le monopole autoproclamé du Family Compact en matière de loyalisme. L’industrialisation et le commerce créent une nouvelle classe bourgeoise, dont l’influence empêche la reproduction de la structure de classes britannique traditionnelle (voir Industrialisation). Les membres les plus avisés du Family Compact s’adaptent au changement et conservent une place importante dans la société, tandis que d’autres, moins dynamiques, voient lentement leur pouvoir s’éroder. À l’époque de la Confédération, beaucoup des personnalités dirigeantes du Canada ont des liens avec le Family Compact, mais ce groupe n’occupe plus la position sociale dominante d’autrefois.