Cinéma, enseignement du

Pendant les quelque 40 années qui suivent l'invention du cinéma, les Canadiens ne manifestent que peu d'intérêt pour une formation adéquate de cinéastes ou pour la reconnaissance du cinéma comme moyen d'expression.

Cinéma, enseignement du

Pendant les quelque 40 années qui suivent l'invention du cinéma, les Canadiens ne manifestent que peu d'intérêt pour une formation adéquate de cinéastes ou pour la reconnaissance du cinéma comme moyen d'expression. Pour ce qui est de la formation des cinéastes, l'expérience canadienne d'alors n'a rien d'exceptionnelle. Avant les années 60, la plupart d'entre eux acquièrent les rudiments de leur métier comme apprentis. Par ailleurs, deux facteurs surtout semblent s'opposer à la reconnaissance du cinéma comme moyen d'expression artistique au Canada. Il y a d'abord l'aspect documentaire des premières productions cinématographiques canadiennes. Les Canadiens associent leur cinéma à l'éducation, à la propagande et à la publicité. En second lieu, les films de fiction hollywoodiens qu'ils voient en général ne prétendent aucunement à l'expression artistique.

Les débuts de l'enseignement du cinéma au Canada coïncident avec la création tardive du mouvement des ciné-clubs. Alors que les premiers ciné-clubs voient le jour à Paris en 1924 et à Londres l'année suivante, il faudra attendre en 1935 pour que Donald BUCHANAN rassemble des amateurs de cinéma en nombre suffisant pour créer la National Film Society of Canada (NFS). L'organisme s'inspire dans sa conception du British Film Institute, et se donne pour mission de créer une véritable culture cinématographique. En une année, l'organisme crée des succursales à Ottawa, à Toronto, à Montréal et à Vancouver. Buchanan parvient à faire modifier les règlements douaniers de manière à permettre l'importation de films d'art non destinés aux salles de cinéma. Vers la fin de la décennie, il avait fondé cinq autres ciné-clubs, dont le premier en milieu universitaire, soit à l'U. de la Colombie-Britannique. De plus, la NFS publie un bulletin d'information ainsi qu'une édition canadienne de la revue du British Film Institute, Sight and Sound.

La DEUXIÈME GUERRE MONDIALE oblige les ciné-clubs à cesser leurs activités. Mais la guerre entraîne par ailleurs la création, par John GRIERSON, de l'OFFICE NATIONAL DU FILM (ONF). Pendant la guerre, l'ONF accroît considérablement la présence du cinéma au Canada et offre d'innombrables projections de ses oeuvres dans les salles de cinéma et ailleurs. Il suscite pour la première fois un intérêt à l'égard du cinéma canadien. Il offre aussi une formation à une génération de Canadiens appelés à devenir, dans les décennies d'après-guerre, les principaux cinéastes au pays.

À la fin de la guerre, lorsque les ciné-clubs reprennent leurs activités, le mouvement jouit de ce qui pourrait maintenant être considéré comme son âge d'or. La National Film Society, rebaptisée Institut canadien du film dans les années 50, devient le centre d'un nombre grandissant de ciné-clubs partout au Canada. L'organisme subit bientôt le contrecoup de son propre succès : en 1954, les groupes s'en détachent pour former la Fédération canadienne des ciné-clubs. Animés par Dorothy Burritt, les ciné-clubs membres de la Fédération présentent d'ambitieuses rétrospectives souvent accompagnées de notes de programme détaillées et savantes.

Au milieu des années 60, la Fédération collabore par ailleurs avec les Archives canadiennes du film (créé par l'Institut canadien du film en 1964) afin d'acquérir des copies des classiques du cinéma mondial. Une entente entre l'Institut et le Museum of Modern Art (MoMA) conclue en 1970 permet de projeter au Canada une importante sélection de titres de la collection du MoMA, tandis que la bibliothèque consacrée au cinéma de l'Institut abrite la plus grande collection de photos de film, de livres et de périodiques sur le cinéma au pays. Dès le milieu des années 60, l'Institut publie une série de monographies de film en mettant l'accent sur le cinéma canadien. En 1988, l'Institut partage sa collection de films avec le Conservatoire d'art cinématographique de Montréal et fonde ainsi la Cinémathèque Canada. Parmi les autres centres de cinéma qui doivent leurs origines au mouvement des ciné-clubs figurent la Pacific Cinematheque Pacifique et l'Ontario Film Institute (qui, depuis 1990, sous l'appellation Cinematheque Ontario, relève du Festival international du film de Toronto).

Le mouvement des ciné-clubs joue aussi un rôle de premier plan dans l'organisation des FESTIVALS DU FILM canadiens. Gerald PRATLEY, pendant longtemps critique de cinéma au réseau anglais de la Société Radio-Canada et cofondateur des ciné-clubs A.G.E. et de Toronto, fonde le Stratford film festival en 1957. Stan Fox et Eric Gee, du ciné-club de Vancouver, collaborent l'année suivante à l'inauguration du festival de cette ville. En 1960, Guy L. Côté, cofondateur de la Fédération canadienne des ciné-clubs, joue un rôle de premier plan dans la création du Festival international du film de Montréal. L'Institut canadien du film (ICF), organise aussi l'Ottawa International Animation Festival et organise toujours cette manifestation deux fois par an.

C'est à des membres de ciné-clubs et au personnel de l'Institut que l'on doit les premiers cours postsecondaires de cinéma au pays. Gerald Pratley donne un cours à l'U. Queen dès 1956. Stan Fox enseigne à l'U. de la Colombie-Britannique en 1960. The Art of Film, stage d'études concentrées d'une semaine, est offert par le département de l'enseignement postsecondaire de l'U. McMaster en 1963, et un cours semblable est offert par l'U. Carleton l'année suivante par Peter Morris de l'ICF, avec l'aide de la Fédération canadienne des ciné-clubs.

Le « mcluhanisme » du milieu des années 60, le succès d'EXPO 67 et la naissance d'une industrie du long métrage subventionnée par le gouvernement - tout cela pendant que l'enseignement postsecondaire prend rapidement de l'ampleur - font augmenter considérablement la demande de cours de cinéma dans les universités et les collèges. Peter Harcourt, critique canadien travaillant au British Film Institute, est engagé par l'U. Queen en 1967 pour y donner le premier cours régulier de cinéma. En 1968, le théoricien français du cinéma Jean Mitry inaugure un programme de cinéma à l'U. de Montréal. John Grierson, après avoir quitté l'Office national du film, enseigne à McGill de 1969 à 1971. En 1969, le réalisateur James Beveridge est embauché par l'U. York pour y diriger le département de cinéma.

Vers le milieu des années 70, la plupart des universités canadiennes offraient des cours de cinéma. Cette rapide croissance aboutit en 1976 à la mise sur pied de l'Association canadienne des études cinématographiques, qui, en 1990, commence à publier sa propre revue spécialisée, The Canadian Journal of Film Studies. En 1984, une société savante francophone voit le jour, l'Association québécoise des études cinématographiques.

Un certain nombre d'universités canadiennes offrent par ailleurs des programmes de production cinématographique. Les plus importants se trouvent aux universités York, Concordia, de Regina, de la Colombie-Britannique, à la Ryerson Polytechnic University et à l'U. du Québec à Montréal.

Les collèges, les cégeps et les écoles d'art, comme l'Emily Carr Institute of Art and Design, le BANFF CENTRE et l'ONTARIO COLLEGE OF ART AND DESIGN, offrent aussi la formation en production de films. À ce chapitre, le programme de formation en animation inauguré en 1969 par le SHERIDAN COLLEGE (Oakville, Ontario) retient particulièrement l'attention. Les stages d'été du Sheridan College continuent d'attirer les plus grands cinéastes du cinéma d'animation du monde. Un cours de production en animation numérique tout aussi exigeant a formé de nombreux diplômés à l'industrie d'effets spéciaux à Hollywood et a reçu des subventions substantielles du secteur privé et du gouvernement provincial.

L'essor de la formation cinématographique a permis d'entrevoir la création au Canada d'une école nationale de cinéma, qui serait le pendant des meilleures écoles européennes ou, au Canada, de l'École nationale de théâtre. En 1982, le Comité d'étude de politique culturelle fédérale a recommandé que l'Office national du film abandonne son rôle de producteur et devienne en fait cette école. La recommandation n'a jamais pris force de loi, mais l'ONF a joué un rôle de premier plan dans la création de l'Institut national des arts de l'écran (Edmonton) et continue d'offrir une aide aux jeunes cinéastes par l'intermédiaire de ses bureaux régionaux.

Les cinéastes canadiens ont également pu acquérir une formation auprès d'organismes indépendants comme le Canadian Screen Training Centre à Ottawa, le Directing, Acting and Writing for Camera Workshop à Toronto, la Vancouver Film School et le Praxis Centre for Screenwriters à Vancouver. La plus ambitieuse de ces écoles privées est le CENTRE CANADIEN DU FILM, fondé par le réalisateur Norman JEWISON en 1988. La mission de ce centre établi à Toronto est d'offrir une formation supérieure aux producteurs, aux scénaristes et aux réalisateurs canadiens qui ont déjà acquis une certaine expérience. Pendant leur scolarité, les étudiants ont ainsi tourné plus de 70 courts métrages et 5 longs métrages.

De nos jours, les cinéastes formés au Canada sont reconnus non seulement au sein de l'industrie croissante du cinéma et de la télévision au pays, mais aussi en occupant des postes clés à l'étranger. Ainsi, la première génération d'étudiants en cinéma formée au Canada prépare l'avenir du cinéma dans des établissements postsecondaires, dans les écoles et à l'intérieur de ce qui est maintenant une culture cinématographique parvenue à sa pleine maturité.

SETH FELDMAN

Au Québec

On ne peut parler réellement d'une prise en compte de la nécessité d'un enseignement du cinéma au Québec qu'à partir des années 40. Les deux principales institutions impliquées dans ce processus sont l'OFFICE NATIONAL DU FILM et le clergé. À l'ONF échoit la partie formation du mandat. L'organisme restera pendant longtemps la principale pépinière de cinéastes et de techniciens au Québec, et ce de façon encore plus marquée après son déménagement à Montréal, en 1956. C'est l'ensemble d'une génération qui fait ses classes à l'école du cinéma documentaire (le cinéma direct) et de l'animation (dans le lignée de Norman MCLAREN). L'ONF organise également des ateliers d'artistes et par le biais de projections ambulantes contribue à l'éducation de la population.

Mais le clergé, bien que réticent au départ, prend rapidement conscience de l'importance de l'éducation cinématographique. Sous son impulsion (l'encyclique Vigilanti Cura en 1936) naissent de nombreux ciné-clubs sur le modèle des films societies. Animés par des ecclésiastiques progressistes (citons Léo Bonneville ou André Ruzkowski), ils forment toute une population de cinéphiles. En 1949, la JEC (Jeunesse étudiante catholique) fédère les ciné-clubs étudiants et crée la revue Découpage. En 1953, c'est au tour du Centre catholique du cinéma de mettre sur pied la revue Ciné-orientation et la commission des ciné-clubs d'où émane la revue Séquence en 1955, d'abord simple bulletin de liaison.

La RÉVOLUTION TRANQUILLE vient profondément modifier la donne. Le Festival international du film de Montréal (FIFM) est créé, en 1960, en rupture avec un cadre religieux jugé trop moraliste. La revue Objectif s'inscrit dans la même mouvance, ainsi que Connaissance du cinéma, une corporation privée sans but lucratif fondée par un groupe présidé par Guy L. Coté. Cette dernière prend le nom de Cinémathèque canadienne, en 1964, puis de CINÉMATHÈQUE QUÉBÉCOISE, en 1971, et travaille à favoriser l'accès à un large public d'une collection de films significatifs.

Mais c'est le rapport Parent - Rapport de la commission royale d'enquête sur l'enseignement - qui, en 1963, précipite l'institutionnalisation de l'enseignement du cinéma au Québec, bientôt inscrit dans les cursus scolaires.

Les premiers cours officiels sont donnés en 1966-67 dans les COLLÈGES CLASSIQUES puis dans les CÉGEPS. En 1967-68, c'est au tour des universités d'emboîter le pas. L'U. Sir George Williams (ancêtre de l'U. Concordia) et l'U. de Montréal mettent progressivement sur pied des programmes en cinéma, suivies bientôt par l'ensemble des universités québécoises. À noter que chacune d'entre elles mise sur une spécificité: l'U. de Montréal oriente sa formation vers les études cinématographiques; l'U. du Québec à Montréal intègre le cinéma comme option à un baccalauréat en communication et crée un certificat en scénarisation; l'U. Concordia favorise la formation professionnelle. Dans cette dernière, le département de cinéma devient, en 1998, la Mel Oppenheim School of Cinema.

Dans ce contexte, la création d'une véritable école de formation professionnelle axée sur la pratique, et non plus l'étude du cinéma, est vivement souhaitée. En 1982, le Rapport de la commission d'étude sur le cinéma et l'audiovisuel vient relayer ce désir. Les stages techniques fleurissent tels que ceux organisés par Parlimage. Les centres d'artistes (Vidéographe), les coopératives (Mainfilm) mettent sur pied des ateliers professionnels ou encore d'initiation au cinéma comme dans le cas de l'Association des cinémas parallèles (héritière du réseau des ciné-clubs). Mais c'est seulement en 1996 que l'Institut national de l'image et du son (INIS) voit le jour. Celui-ci propose une formation en scénarisation, en réalisation ou encore en production, en immersion dans les milieux professionnels télévisuels et cinématographiques, et vient dès lors combler ce vide.


Lecture supplémentaire

  • Yvette Hackett, "The National Film Society of Canada, 1935-1951: Its Origins and Development" in Gene Walz, ed., Flashback: People and Institutions in Canadian Film History (1986); Peter Morris, "From Film Club to Academy: The Beginnings of Film Education in Canada,"CinemAction, Paris (1991).

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