La danse fusion

La danse théâtrale est un art de fusion. Le mouvement, sa substance même, existe seulement par l'interprétation qu'en donne le corps humain.

La danse fusion

La danse théâtrale est un art de fusion. Le mouvement, sa substance même, existe seulement par l'interprétation qu'en donne le corps humain. Presque toujours, les représentations chorégraphiques sont rehaussées par les costumes, le décor et l'éclairage, et animées par de la musique ou un fond sonore. Le mouvement en lui-même est enraciné dans des traditions culturelles. Le BALLET, par exemple, une forme aristocratique de danse occidentale, reflète l'élégance et le décorum des cours de la Renaissance italienne dont il est issu. La DANSE MODERNE a souvent été considérée comme une révolution vers un style plus individualiste et une philosophie plus démocratique. Toutefois, cette révolution n'existe que dans le contexte de la culture européenne. Bon nombre des premiers danseurs modernes ont compris la nature universelle de la danse comme moyen d'expression. Les pionniers en création de danse moderne, notamment Ruth St Denis, Isadora Duncan et Martha Graham, ont commencé à emprunter d'anciennes et de fortes traditions non européennes, des symboles et des mythes pour les faire revivre à travers leurs danses.

Au Canada, avant l'arrivée des colons britanniques et français, il existait déjà une tradition de danse rituelle chez les peuples autochtones. Les danses que les nouveaux arrivants apportent avec eux sont basées sur la danse de la cour et les formes folkloriques européennes. La danse théâtrale qui émerge de ce bouillon de cultures s'appuie sur les traditions du ballet européen. L'expansion de la domination de la culture européenne fait disparaître les formes de danse autochtones.

De nos jours, la danse se caractérise par un respect grandissant pour la diversité et par un vif intérêt de saisir un spectre plus large de traditions reliées à cet art. Un parallèle peut être fait avec la popularité des MUSIQUES DU MONDE, lequelles ont à la fois remis en question et enrichi la musique occidentale. La réunion et le mélange fertiles de nombreuses traditions de danse ont donné naissance à une forme fluide et en constante évolution : la danse fusion.

La danse est toujours influencée par les changements sociaux et politiques. Au Canada, la danse contemporaine exprime la nature de plus en plus multiculturelle de sa société. Il en résulte un mélange puissant de traditions de danse et de création d'oeuvres chorégraphiques caractérisées par un sens dynamique du développement culturel.

Des années 1970 jusqu'au début du nouveau millénaire, le Canada s'est transformé et s'est enrichi au contact des immigrants venus des Antilles, d'Afrique, d'Asie du Sud et du Sud-Est. Lorsque ces nouveaux arrivants s'établissent dans la société canadienne, ils se trouvent face à une culture de danse de concert canadienne indigène de souches européennes et américaines. Immigrés de fraîche date au pays, ils ne reconnaissent pas leurs expériences dans les premiers spectacles de ballet et de danse moderne auxquels ils assistent.

De nos jours, la tolérance et le respect de la diversité culturelle poussent beaucoup de danseurs de formation différente à collaborer et à explorer le potentiel expressif des traditions de danse les uns des autres. Les artistes sont nombreux à fouiller et à explorer leur art, l'exemple de certains pouvant servir à éclairer l'ensemble de ce champ artistique.

Karen JAMIESON fait partie de ces explorateurs. Ses connaissances poussées en anthropologie et sa fascination pour la danse l'ont conduite à intégrer dans ses chorégraphies des danses autochtones, qui sont essentiellement sacrées. Installée à Vancouver, sa compagnie a donné des spectacles en terre sacrée des rituels qui en ont résulté, avec la permission des autochtones qui en sont à l'origine.

Avant Jamieson, Paula ROSS, aussi installée à Vancouver, élabore ses oeuvres à partir d'un enchevêtrement de traditions - ses héritages autochtone, écossais et canadien. Coming Together, une oeuvre forte de 1970, prend sa source dans la tristesse ressentie par l'artiste devant le nombre élevé d'autochtones incarcérés au Canada.

Le programme de danse autochtone Chinook Winds Aboriginal Dance Program est basé au BANFF CENTRE. La compagnie Chinook Winds, une compagnie novatrice créée en 1996, attire chaque année de jeunes artistes autochtones de plusieurs nations pour se produire en spectacle et pour étudier tous les aspects des arts de la scène. En août 2001, la première représentation de Bones, le premier opera/danse autochtone, chorégraphié par le directeur du programme et de la compagnie, Alejandro Roncerias, est donnée au Banff Centre.

Plusieurs créateurs de danse contemporaine fusionnent cultures et styles, empruntant à la danse de l'Inde, du Japon, de la Chine, du Vietnam, de la Corée et de l'Indonésie, tout comme aux danses d'Espagne et de la diaspora afro-antillaise. Les principaux centres de ce travail sont situés à Vancouver, riche d'une forte présence asiatique, et à Toronto, la cosmopolite.

Une des plus solides traditions en danse non européenne au Canada est la danse classique de l'Inde orientale. Kala Nidhi, un festival de danse de l'Inde orientale lancé en 1993, tourne l'attention internationale vers Toronto, le centre de l'événement. Les spectacles du festival attirent un public venu du vaste monde de la danse et de la communauté indienne locale. Parmi les artistes dévoués qui ont créé cette excellence, trois se démarquent dans la région de Toronto : Menaka THAKKAR, Rina Singha et Lata Pada.

Thakkar danse et se produit en spectacle au Canada depuis plus de 25 ans. En 1997, elle présente Duality, une oeuvre créée en collaboration avec la chorégraphe de danse moderne, Claudia Moore. Les deux danseuses trouvent un terrain de dialogue dans le jeu physique des pieds et des jambes, dans le rythme et dans l'échange d'idées sur les approches narratives et expressives des danses indiennes et occidentales. Il en ressort une oeuvre qui trace les différences dans la manière dont les deux femmes investissent l'espace : Menaka Thakkar en tire de l'énergie, alors que Claudia Moore la projette. Leur oeuvre parle de deux philosophies portant sur ce que le corps peut exprimer en dansant, l'une reflétant la dévotion, l'autre canalisant l'énergie.

Rina Singha, danseuse classique indienne et érudite sur la Bible, a réuni ses intérêts dans des danses basées sur des textes du christianisme indien. Elle a également collaboré avec le chorégraphe Danny GROSSMAN pour créer And it shall come to pass... (1996), basé sur le texte de L'Apocalypse. Lata Pada, spécialiste du Bharatanatyam, une forme de danse classique indienne, collabore avec des interprètes d'autres formes distinctes de danses indiennes, dont l'Odissi et le Kathak. À Toronto, Joanna Das, danseuse de Kathak blonde aux yeux bleus, collabore avec Esmerelda Enrique, danseuse espagnole. Le rythme, les gestes, les jeux de jambes et de pieds et la musique sont des fils qui tissent des liens culturels.

Ces dernières années, Denise Fujiwara, qui possède une base en danse improvisation, en ballet, en interprétation et en gymnastique, a exploité les concepts de temps et de performance découverts au cours de sa collaboration avec Natsu Nakajima, un maître de danse butoh japonaise. En 1997, Fujiwara et Allen Kaeja fondent le CanAsian Dance Festival, un festival biennal qui réunit les danseurs d'origine asiatique. Tedd Robinson, un artiste d'Ottawa, donne une empreinte unique à ses oeuvres théâtrales grâce à son passé de moine bouddhiste, son expérience de la danse contemporaine et ses études auprès de Lindsay Kemp.

Jau Hirabayashi et Barbara Bourget, les fondateurs de KOKORO, une compagnie de Vancouver, travaillent à partir d'une base qui englobe diverses esthétiques du ballet, de la danse de contact et du butoh. Peter Chin, un artiste de Toronto, réunit dans la danse ses propres racines asiatiques et antillaises, ainsi que son intérêt pour le design, les tissus et les décors. Il y mélange ses connaissances en musique occidentale et indonésienne qui étayent les airs qu'il compose pour ses rituels de danse. Maxine Heppner poursuit sa carrière au Canada et en Indonésie; sa série Across Oceans crée des ponts culturels.

Roger Sinha, artiste de Montréal, comprend la libération d'énergie qui émane des rencontres culturelles. Son oeuvre, Burning Skin (1992), l'a fait remarquer comme un créateur de danses marquées par la colère qui traitent de tensions raciales. Dans son oeuvre, il fond les détails de la gestuelle issue des danses de l'Inde orientale et s'entoure d'une puissance issue de sa formation en arts martiaux et d'une intensité cinétique qui lui est propre. Son travail dérange avec ses images puissantes assombries par la violence.

Nombreux sont les danseurs noirs qui cherchent à promouvoir et à présenter des oeuvres basées sur une fusion de styles ou sur des formes indigènes. Patrick Parsons, de Ballet Créole, mélange la musique et la danse antillaises avec sa formation Graham. Eddison Lindsay est à la fois chorégraphe et concepteur pour COBA (Coalition of Black Artists), qu'il a fondée avec Charmain Headley en 1993. Il est un adroit promoteur de la danse antillaise indigène, avec des oeuvres telles que Distant Voices (1995) et Danse Bélé (1995). La compagnie s'appuie sur des danses, musiques et folkores traditionnels africains et la danse folklorique antillaise. Elle présente un rituel théâtral dans sa forme la plus pure et explore le style contemporain. Le chorégraphe torontois Ronald Taylor emprunte à la danse moderne en créant de nouveaux modèles pour sa compagnie, Canboulay. Il collabore également avec Lata Pada. DanceImmersion, créée par la chorégraphe et danseuse militante Vivine Scarlett, est une vitrine de la danse des noirs canadiens montée tous les ans à Toronto.

La majorité des oeuvres qui émergent d'intérêts aussi complexes et interliés sont exploratoires, mais une énergie incroyable se dégage de ces rencontres. L'exploration d'aujourd'hui est le point de départ de générations de danseurs.

La danse fusion n'est pas que la rencontre de traditions culturelles. De nombreux artistes de danse contemporaine s'intéressent à l'élargissement des possibilités d'expression en danse par l'exploration d'autres médias : théâtre, cinéma, vidéo, parole, arts visuels et architecture.

Les créations des années 90 de Paul-André FORTIER, telles que Bras de plomb et La tentation de la transparence, ainsi que le remarquable solo d'une heure qu'il a créé pour Peggy BAKER, Loin très loin (2000), sont notables pour leur force symbolique et leurs liens avec les arts visuels.Une contemporaine de Fortier, Danielle Léveillé, a créé un commentaire social pessimiste qui puise dans l'essence de la danse et du théâtre. Le travail de Ginette LAURIN pour sa compagnie, O Vertigo, explore de nouveaux territoires physiques pour chacune des oeuvres créées. La formation des danseurs dans des activités aussi différentes que le parachutisme et le travail des pointes est appelée à jouer un rôle dans son oeuvre. Laurin collabore étroitement avec des designers à la réalisation du cadre et des décors de ses oeuvres - La chambre blanche en est un bel exemple. Son travail comporte une gamme de sujets stimulants qui vont des réflexions populaires (Chevy Dream) au surnaturel (Train d'enfer), le tout dans un langage idiosyncratique, profondément physique et scéniquement exacerbé.

Le travail d'Edouard LOCK pour sa compagnie de Montréal, La La La Human Steps, laquelle connaît un succès spectaculaire, emprunte au monde des concerts rock. Son oeuvre est sensationnelle, très risquée physiquement et très chargée cinétiquement. Il comprend d'immenses gros plans de films, des graffitis et de la musique populaire comme effets spéciaux.

De renommée internationale, Jean-Pierre PERREAULT, a transformé le visage de la danse de manière si radicale que son oeuvre doit être considérée d'un point vue architectural. Les immenses rampes qu'il utilise dans Joe (1983) et dans Stella (1985) font partie intégrante de ces oeuvres phares, tout comme la scène allongée de Nuit, en 1986. En 2001, son oeuvre The Comforts of Solitude est présentée en première par le Ballet national du Canada. Perreault est aussi reconnu comme un artiste visuel par ses peintures et par ses dessins chorégraphiques sur papier.

À Toronto, Bill James, ancré dans l'expérimentalisme du GROUPE DE LA PLACE ROYALE, s'est fait remarquer par ses oeuvres spécifiques aux lieux, qui exploitent en profondeur les traditions extraeuropéennes et qui tirent partie du potentiel des médias mixtes.

Conrad Alexandrowicz, installé à Vancouver, travaille avec un mélange unique de textes originaux et de mouvements de danse pour créer un théâtre physique. Sa pièce The Wines of Tuscany (1996) montre tous ces liens rassemblés. La JUMPSTART PERFORMANCE SOCIETY, une autre compagnie de Vancouver, puise dans les talents de sa metteure en scène, Lee Eisler, et son attrait pour la création de films. JumpStart, fondée par Eisler, ancienne athlète olympique, avec l'écrivain Nelson Gray, est remarquable pour son mélange de textes, de musique en direct et de films dans un style athlétique, en perpétuel mouvement, au long phrasé. HOLY BODY TATTOO est reconnu pour sa forte théâtralité créée par les films, les musiques et la présence physique sans retenue que Dana Gingras et de Noam Gagnon apportent à leurs oeuvres, notamment dans Circa (2000), inspirée par le tango.

La danse, telle une plante sensible, se tourne vers la lumière, change et fait germer de nouvelles réflexions sur les caractéristiques morales et physiques d'une époque. La danse est un art dynamique. Au Canada, cet art est entrelacé de variations et de redéfinitions stimulantes de ses racines américaines et européennes. La danse renaît avec beaucoup de vitalité, dégage des formes et des expressions qui fusionnent et mélangent les traditions et les cultures de façon remarquable.


Lecture supplémentaire

  • Carol Anderson, Chasing the Tale of Contemporary Dance (1999).