L’humour en français a beaucoup évolué depuis les succès de la scène burlesque et des cabarets durant la première moitié du XXᵉ siècle. En effet, les années 1960 voient l’apparition des monologuistes à l’humour critique et politiquement engagé. La bêtise, l’absurde et le cynisme ont la cote dans les années 1980 et 1990, alors que les années 2000 et 2010 sont marquées par un humour axé sur le quotidien, les relations humaines et l’intégration à la société québécoise et canadienne.

Les débuts de l’humour en français

De 1920 à 1950, la scène montréalaise est dominée par le burlesque, un genre théâtral composé de monologues humoristiques, de numéros de variétés (vaudeville, farces musicales, chansons, opérettes et danses) et de courtes pièces improvisées. D’origine américaine, le burlesque est adapté pour le public canadien-français par Jean Grimaldi (dont la troupe présente des spectacles à travers le Québec, l’Ontario et l’est des États-Unis) et Olivier Guimond (père). Rose Ouellette, connue sous le nom de scène de La Poune, est pendant plusieurs années la reine incontestée du genre.

À la fin des années 1950, les humoristes québécois se produisent dans les cabarets et les clubs. C’est le cas du chanteur, comédien et fantaisiste Jean Lapointe – d’abord avec Jérôme Lemay, dans le duo Les Jérolas, de 1956 à 1974 – ainsi que de la monologuiste et chansonnière Clémence Desrochers. Les plus grandes vedettes du genre burlesque se produisent à l’occasion au Théâtre des Variétés fondé en 1967 et dirigé par le comédien Gilles Latulippe. Des cabarets, l’humour se transporte aussi à la télévision, où il fait recette, notamment avec la comédie de situation Moi et l’autre, qui met en vedette sur les ondes de Radio-Canada à la fin des années 1960 le populaire tandem Dominique MichelDenise Filiatrault. Par ailleurs, l’humour politique a la cote : l’imitateur Jean-Guy Moreau se fait connaître par ses personnifications de politiciens et le quatuor Les Cyniques (composé de Marc Laurendeau, Serge Grenier, Marcel Saint-Germain et André Dubois) se fait les dents sur l’actualité.

Révélé par le spectacle-culte L'Osstidcho présenté en 1968, le monologuiste Yvon Deschamps s’impose comme une grande figure des années 1970. Ses textes directs reflètent les bouleversements socio-politiques de cette période d’intense affirmation identitaire en mettant de l’avant un personnage de gagne-petit colonisé (« Les Unions, qu’ossa donne? »). En 1973, le comédien Marc Favreau quitte pour sa part les émissions enfantines où il a créé Sol, un naïf clown-clochard, pour entamer une longue carrière scénique avec son personnage au discours truffé de calembours poético-humoristiques.

Les années 1980

Durant cette décennie économiquement et politiquement morose, l’humour explose littéralement au Québec. Anciens membres du trio comique Paul et Paul (qui comptait aussi Jacques Grisé), Claude Meunier et Serge Thériault lancent les Lundis des Ha! Ha! en 1983. Animées par leurs personnages Ding et Dong, ces soirées d’humour connaissent un grand succès et permettent à de nombreux humoristes de s’illustrer. Le duo d’animateurs devient si populaire qu’il sera la vedette d’un long métrage, Ding et Dong, le film, sorti en 1990. Claude Meunier, également auteur de pièces raillant une certaine vacuité contemporaine (Les Voisins, Appelez-moi Stéphane, co-écrites avec Louis Saia), signe aussi en 1993 une comédie de situation basée sur un sketch de Ding et Dong, La Petite Vie. Cette parodie de la famille québécoise, nourrie d’absurde, est diffusée à la télévision de Radio-Canada et devient bientôt la plus regardée au Québec, atteignant les proportions d’un véritable phénomène social.

Les Lundis des Ha! Ha! contribuent à faire connaître une nouvelle génération de comiques, comme l’imitateur André-Philippe Gagnon et son scripteur Stéphane Laporte. Après un passage remarqué au Tonight Show de Johnny Carson en 1985, Gagnon remporte un succès international qui le mène à se produire sur les plus grandes scènes nord-américaine et européenne. Citons aussi Daniel Lemire, réputé pour ses numéros acérés de stand up portant sur l’actualité socio-politique. Ses personnages récurrents Oncle George, Ronnie et Yvon Travaillé ont marqué l’imaginaire collectif.

Pendant cette période, on découvre aussi les caricatures physiques et les grimaces comiques de Michel Courtemanche et l’humour protéiforme (parodies télévisuelles, sketches, chansons humoristiques, etc.) du groupe Rock et Belles Oreilles (RBO), qui s’illustre d’abord à la radio, puis à la télévision, sur scène et sur disque. Depuis la dissolution de la bande, au moins deux de ses ex-membres continuent de faire carrière dans le domaine humoristique. Yves Pelletier se fait connaître comme réalisateur et scénariste à la fois au cinéma (Karmina en 1996, Les Aimants en 2004 et Le baiser du barbu en 2010) et sur scène (dans le duo Yves et Martin qu’il forme avec le comédien Martin Drainville). Quant à Guy A. Lepage, il crée la populaire série télévisuelle Un gars, une fille, dont le concept humoristique portant sur le couple a été vendu à au moins vingt-six pays depuis ses débuts à Radio-Canada en 1997. À partir de 2004, Lepage anime en outre la populaire émission du dimanche soir à Radio-Canada, Tout le monde en parle.

C’est en 1983 que l’homme d'affaires Gilbert Rozon crée un festival international de l’humour à Montréal. Rapidement couronné de succès, le Festival Juste pour rire prend de l’ampleur et on lui greffe, deux ans plus tard, un pendant anglophone; Just for Laughs devient un important marché international pour l’industrie, en quête de nouvelles têtes d’affiche. Attirant les grosses pointures de la comédie anglo-saxonne et les vedettes de la francophonie, cette manifestation estivale offre une programmation diversifiée en salle, un volet extérieur avec animations de toutes sortes et, à compter de 1991, les comédies du Théâtre Juste pour rire, traditionnellement mises en scène par Denise Filiatrault. L’empire Rozon donne naissance à d’autres institutions consacrées au rire : le Musée pour... rire (par la suite appelé le Musée Juste pour rire), qui a ouvert ses portes en 1993 et cessé ses activités en 2010, et l’École nationale de l’humour, inaugurée fin 1987, qui produit chaque année une nouvelle cohorte d’humoristes.

Les années 1990

Dans les années 1990, la vogue de la comédie ne se dément pas, si bien que l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour (APIH) instaure en 1999 le Gala Les Olivier. Cette manifestation annuelle nommée en l’honneur de l’humoriste Olivier Guimond vise à récompenser les artistes qui œuvrent dans le domaine. Le paysage s’est diversifié et de nouveaux venus s’ajoutent : imitateurs (Claudine Mercier); stand up (Maxim Martin et Patrick Huard); monologuistes (François Morency, Pierre Légaré, Lise Dion, Martin Petit); créateurs de personnages (Marie-Lise Pilote); pastiches sonores (François Pérusse et ses populaires Albums du peuple); entertainers à l’américaine (Stéphane Rousseau et Anthony Kavanagh, qui dans la foulée de Michel Courtemanche font tous deux une percée majeure en France).

Pour sa part, le comédien et fantaisiste Marc Labrèche accède au vedettariat grâce à l’animation de la série télévisée culte La fin du monde est à sept heures (de 1997 à 2000, à Télévision Quatre-Saisons), un bulletin de nouvelles parodique au cours duquel il commente quotidiennement l’actualité avec un humour caustique ou absurde. Le public découvre dans le cadre de cette émission de nouveaux talents qui marquent par la suite l’humour à la télévision québécoise. Mentionnons entre autres Bruno Blanchet, qui animera N’ajustez pas votre sécheuse, une émission à sketchs présentée en 2001 à Télé-Québec, et Jean-René Dufort, à la barre de l’émission d’actualité satirique Infoman diffusée à partir de 2000 à Radio-Canada.

Les années 2000 à nos jours

Au début des années 2000, l’humour absurde continue d’avoir la cote avec l’entrée en scène des Denis Drolet et des Chick n’Swell, qui viennent combler le vide laissé par l’humour politiquement engagé, moins présent chez les jeunes humoristes selon l’historien Robert Aird.

Le succès phénoménal que connaît dans les années 2000 et 2010 Louis-José Houde, diplômé de l’École de l’humour en 1998, n’a pas d’équivalent sur la scène québécoise. S’attardant aux menus détails de la vie quotidienne, Houde manie le verbe et la métaphore de façon intelligente en plus de livrer une performance énergique sur scène. Ses spectacles, à la fois drôles et touchants par les thèmes qu’ils abordent, lui ont valu en date de 2015 19 prix Olivier, 9 prix Gémeaux et 6 prix Félix.

Découverte de l’année au Gala Les Olivier de 1999, Martin Matte incarne sur scène un homme arrogant et imbu de lui-même. Son deuxième spectacle, Condamné à l’excellence (2014), est vu par plus de 400 000 personnes, ce qui lui vaut le prix du billet platine, et sa série télévisée Les beaux malaises (présentée à TVA à partir de 2013) remporte plusieurs prix Gémeaux, dont celui de la meilleure comédie, en 2015. Explorant les affres de la folie quotidienne, André Sauvé effectue pour sa part un passage remarqué au Festival Juste pour rire en 2006, où il est consacré Révélation de l’année, ainsi qu’à l’émission 3600 secondes d’extase animée par Marc Labrèche à compter de 2008. L’humour et les mots d’esprit sont aussi au rendez-vous dans les fables et les contes de l’auteur Fred Pellerin, dont le premier spectacle, Dans mon village, il y a belle Lurette (2001), a été présenté à plus de 600 reprises au Québec et en France.

Au cours des années 2000 et 2010, le profil de l’humoriste francophone se transforme de manière importante. Les femmes, quasi absentes jusqu’alors, prennent leur place en humour, et plusieurs nouveaux humoristes dont les parents sont issus de l’immigration récente se distinguent. On peut souligner les réussites de Cathy Gauthier et Nabila Ben Youssef du côté des monologues comiques, de la Franco-Ontarienne Véronic DiCaire pour les imitations vocales et, plus récemment, de Katherine Levac, également originaire de l’Ontario français, à qui son humour pince-sans-rire a valu l’Olivier Découverte de l’année 2015.

Chez les hommes, il faut mentionner l’humoriste montréalais d’origine berbère Rachid Badouri, qui par ses imitations à la fois vocales et gestuelles et ses monologues sur l’immigration, s’amuse à tourner en dérision les accents et les travers des Québécois de toutes origines. D’abord actif sur la scène anglophone, Sugar Sammy (Samir Khullar), un Canadien d’origine indienne, propose maintenant aux francophones un humour plus engagé et mordant sur les questions du racisme, de l’appartenance ethnique et de l’intégration des nouveaux arrivants. D’origine irako-marocaine, le récipiendaire de l’Olivier Découverte de l’année 2013, Adib Alkhalidey, dénonce dans un premier spectacle intitulé Je t’aime (dont Martin Matte signe la mise en scène en 2013) les stéréotypes culturels et le cynisme ambiant. Enfin, le scientifique d’origine sénégalaise Boucar Diouf, détenteur d’un doctorat en océanographie de l’Université du Québec à Rimouski est devenu un incontournable de l’humour en français. Humoriste, animateur et chroniqueur à ses heures, il utilise l’humour et le conte pour aborder avec intelligence et philosophie les différences culturelles, l’intégration et l’actualité politique.