Je ne pouvais pas oublier : réflexions sur la vérité et la réconciliation | l'Encyclopédie Canadienne

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Je ne pouvais pas oublier : réflexions sur la vérité et la réconciliation

L’auteure Lee Maracle nous fait part de ses réflexions au lendemain de la présentation, le 2 juin 2015, du résumé du rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada par le juge Murray Sinclair.

J’ai allumé mon ordinateur à l’instant même où le juge Murray Sinclair devait présenter son rapport. Devant les images captées par les caméras des réseaux de télévision – et reconnaissant plusieurs visages familiers –, je sanglote sans retenue. Parmi l’assistance, difficile de trouver un seul visage qui ne soit pas rempli d’émotion. Chacune des personnes présentes, s’accrochant aux propos du juge Sinclair pour ne pas flancher, laisse parfois s’échapper une larme, pour tout de suite se ressaisir en serrant la mâchoire. Au creux des mains, de nombreuses plumes d’aigle. Les aigles n’ont jamais été plus sollicités. Le juge Sinclair proclame alors haut et fort ce que tous savaient déjà : « Les pensionnats indiens ont contribué à rien de moins qu’un génocide culturel. » Alors que le juge présente les grandes lignes du rapport, nous pleurons à chaudes larmes. Ces mots sont si difficiles à entendre, mais nous savons bien qu’il faut les dire. Le seul fait de prononcer ces mots rend notre réalité encore plus cruelle. On pourrait jurer que les témoins honoraires, après avoir enfin déversé leur flot de paroles libératrices, ont pris un coup de vieux en direct. Les députés serrent eux aussi les dents dans un effort surhumain pour ne pas pleurer devant les caméras.

On parle de mon papa, de ma grand-maman, de mes tantes, de mes oncles et de certains de mes frères et sœurs, mais pas comme je les connais aujourd’hui – des adultes pleins de ressources qui savent comment exercer leurs droits. On parle de mon papa lorsqu’il était un petit garçon, de ma grand-maman lorsqu’elle était une petite fille, de mes tantes et de mes frères et sœurs lorsqu’ils étaient tout petits… Je me rappelle alors mes frères et sœurs à l’enfance, si fragiles, si innocents, si soucieux de plaire… Incapable d’en entendre davantage, mais ne pouvant me résoudre à éteindre l’ordinateur, je m’assois et j’écoute, l’âme en lambeaux, une histoire qui fait mal. Si mal.

Je sais désormais ce qui est arrivé à ma famille. Je comprends la déchirure et le travail de reconstruction acharné malgré la douleur. Nous nous sommes accrochés à chaque brin d’humour qu’il nous restait et nous avons refoulé notre désir de rager contre la société qui nous a fait cela. Pendant que j’écoute, je réalise que le plus douloureux est de contenir notre rage, cet immense désir de haïr, et de manifester notre besoin d’amour, de compassion et de compréhension. En même temps, je ne comprends pas. Je ne sais pas comment une autre société peut décider que la société en face d’elle n’a aucune valeur, qu’elle est déplorable et qu’on devrait l’opprimer. Je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment un groupe peut tenter de détruire la culture d’un autre groupe en la bannissant et en punissant les enfants qui la pratiquent. Mais je comprends comment les tentatives de détruire notre culture, notre langue et nos connaissances ont presque détruit ma famille. Je comprends l’effet dévastateur que cela a eu sur chacun d’entre nous. Je comprends lorsque ma tante me répète ce que mon papa a dit quand il a entendu les excuses du premier ministre Stephen Harper : « Au moins, je sais que ce n’était pas de ma faute ». Je la comprends quand elle dit : « Bobby, comment peux-tu te souvenir d’autant de choses? Je ne me souviens de rien. » Je le comprends lorsqu’il lui répond : « Je ne pouvais pas oublier ».

JE NE POUVAIS PAS OUBLIER :

Je ne pouvais pas oublier ma course derrière l’autobus alors que je souhaitais aller au pensionnat avec les membres de ma famille. Je ne pouvais pas oublier tous les dimanches soirs où l’autobus jaune emportait les enfants qui devaient aller au pensionnat. Je ne pouvais pas oublier comment nous nous éloignions d’année en année jusqu’à ce que la distance entre nous devienne un gouffre d’incompréhension et de solitude, une fracture. Pendant la première moitié de mon enfance, ma famille élargie était très grande. Puis, à mes 11 ans, nous avons cessé de nous fréquenter. Il nous a fallu des années pour reconstruire la famille. Nous avons d’abord dû revenir à la réalité et nous reconnaître sans honte, puis nous avons dû apprendre à nous aimer bien que notre simple existence semblait déranger tout le monde autour de nous.

Nous savons tous ce que c’est que de vivre entouré d’une société qui ne veut pas de nous. Je connais très bien ce sentiment. J’ai fréquenté l’école publique et j’étais brutalisée tous les jours parce que j’étais une « sale Indienne » qui « n’avait pas sa place dans cette école ». C’est pour cette raison que je courais après l’autobus du pensionnat. J’étais isolée du reste de ma famille. Cet isolement s’est poursuivi très longtemps dans ma vie adulte. Enfant, je connaissais tout le monde qui vivait dans la réserve, mais ce n’est plus le cas maintenant que je suis une adulte. Je recommence à connaître les gens qui habitent mon village. Il y a aujourd’hui beaucoup plus de personnes qui habitent ici qu’avant. Il y a tant de jeunes que je ne connais pas que je crois que la fracture ne pourra pas guérir. Mais je ne peux pas oublier.

Je ne peux pas oublier mon soupir de soulagement quand j’apercevais le gros autobus jaune qui ramenait les enfants à la maison pour le week-end. J’ai depuis appris que les enfants de Tsleil-Waututh, qui fréquentaient un pensionnat situé à moins de 5 km du village, étaient chanceux. Le pensionnat était si près de la maison qu’un court trajet en autobus leur permettait d’y revenir chaque week-end. Tant d’enfants, qui fréquentaient d’autres pensionnats, n’ont pas pu revoir leur famille avant d’avoir grandi. Je sens encore la distance entre moi et les membres de ma famille, et je suis horrifiée quand je pense à la distance qui doit exister entre les enfants et les parents qui ont été séparés pendant 12 années d’éducation et, bien souvent, de mauvais traitements.

Pendant que mes frères et sœurs étaient au pensionnat, je me suis fait d’autres amis. C’était aussi simple que ça. Lorsqu’ils revenaient à la maison, nous nous fixions du regard sans nous parler. Nous allions au lac Cultus et au lieu de nous amuser ensemble, nous nous sentions déconnectés les uns des autres. J’en suis venue à détester les célébrations culturelles, car elles ne faisaient que faire ressortir la fracture de notre famille. Le pensionnat a changé notre perception de notre famille – la famille élargie, la famille qui tentait de souligner les célébrations culturelles comme si tout allait bien dans notre monde, alors que c’était loin d’être le cas.

J’étais en colère. Rien dans notre monde ne semblait bien aller. J’étais isolée. Rien dans notre monde ne pouvait combler le fossé entre nous. Ce n’est qu’à la fermeture du premier pensionnat à Sechelt – le pensionnat indien St. Augustine’s a fermé ses portes en 1975 à la suite des protestations de la Native Alliance for Red Power qui se portait à la défense des enfants victimes de sévices physiques et sexuels – que la source de la fracture est devenue évidente. L’enlèvement de nos enfants avait causé la fracture. Et je suis fâchée qu’on ait enlevé nos enfants.

J’ai entendu dire que certaines personnes n’ont pas subi d’abus. Ça ne change rien; la majorité des enfants ont été arrachés à leur famille. C’est tout ce qui importe. Les pensionnats ne m’ont pas touchée personnellement, mais je pleure l’identité que j’ai perdue en même temps que ma famille élargie alors que je n’avais que 11 ans. Je ne suis pas une survivante des pensionnats. Les membres de ma famille, eux n’ont pas survécu aux pensionnats et ont plutôt dû surmonter cette épreuve. Nous avons dû reconstruire notre famille. Mon papa avait 167 descendants et j’en connais si peu à cause du pensionnat. Nous n’avons plus la chance de nous réunir chez ma grand-maman pour célébrer. Le dernier rassemblement dont je me souviens a eu lieu à la maison de Jackie Leech. J’y étais, mais je me tenais aux côtés de mon père et j’observais mes jeunes demi-frères et demi-sœurs jouer et je sentais qu’un « mince voile léger » (une expression tirée du recueil de poèmes Breath Tracks de Jeannette Armstrong) nous séparait et nous empêchait d’être une famille parce que je n’ai jamais eu à monter dans ce gros autobus jaune. Le pensionnat nous a tous blessés de cette façon, à la fois ceux qui y sont allés et ceux qui n’y sont pas allés. Le pensionnat nous a tous blessés, ceux qui ont subi des sévices et ceux qui n’en ont pas subi.

J’ai 65 ans. J’espère pouvoir reconstruire ma famille élargie avant de mourir. C’est notre bagage culturel et nous devons le soulever. Nous devons nous lier à notre famille élargie et recommencer. C’est en vacillant vers un nouvel avenir, un avenir différent, mais semblable à la fois, que nous pourrons à nouveau restaurer notre splendeur.