Jean-François de La Rocque de Roberval

Jean-François de La Rocque sieur de Roberval, dit l’élu de Poix, lieutenant-général au Canada entre 1541 et 1543 (né v. 1495 à Carcassonne, France ; décédé en 1560 à Paris), fils de mère inconnue et de Bernard de La Rocque, militaire et ancien gouverneur de Carcassonne.

Jean-François de La Rocque sieur de Roberval, dit l’élu de Poix, lieutenant-général au Canada entre 1541 et 1543 (né v. 1495 à Carcassonne, France ; décédé en 1560 à Paris), fils de mère inconnue et de Bernard de La Rocque, militaire et ancien gouverneur de Carcassonne.

Origine, famille et carrière

Les origines du sieur de Roberval et de sa famille sont complexes. Ils s’expliquent par les nombreux déplacements et les trois mariages connus de son père. Le premier mariage (1482–87) n’ayant donné aucun descendant, le sieur de Roberval serait le fils d’une deuxième conjointe (entre 1487 et 1499), décédée alors qu’il était encore enfant. Un troisième mariage (vers 1500) avec Isabeau de Popincourt (qui apporte à la famille les possessions de Roberval) donne naissance à trois demi-sœurs et un demi-frère : Marquise, Charlotte, Marie et Jean. Pour sa part, le sieur de Roberval eut une ou plusieurs conjointes, mais qui ne lui donnèrent aucune descendance.

Au plan financier, Roberval bénéficie de circonstances patrimoniales favorables. En plus des biens fonciers et immobiliers issus des mariages de son père, il hérite de proches parents décédés sans enfants. Ses terres et seigneuries sont disséminées dans trois régions du royaume de France: les premières dans le Languedoc près de Carcassonne, région d’origine de la famille La Rocque; les secondes dans le Rethélois près de Reims, issues du premier mariage de son père; et les dernières, les plus célèbres, à Roberval dans le Valois, entre Compiègne et Senlis, d’où lui vient le titre par lequel il est passé à l’histoire.

À partir de l’adolescence, La Rocque travaille sous les ordres de Robert de La Mark-Fleurange, maréchal de France et chef militaire des armées de François Ier. De cette façon, il perpétue la tradition familiale de travailler sous les ordres d’un maréchal de France. Son appartenance à ce régiment l’amène à voyager, mais surtout à résider dans le Rethélois où sa garnison a ses quartiers. Avec La Marck, il intègre les rangs de l’état-major du roi et participe à la plupart des conflits de l’époque. Il se distingue entre autres au siège de Péronne en 1536 qui bloque une attaque espagnole se dirigeant vers Paris. À la fin de la guerre de 1536–1538, il revient d’Italie en héros, mais traumatisé par la mort de son chef Robert De La Marck (1536) et de la moitié de ses collègues tués par les Espagnols en 1537.

L’aventure canadienne

Il est probable que le sieur de Roberval entend parler du projet colonial canadien à son retour à la cour en 1538. D’après les sources, il se consacre alors à reconstituer son ancien régiment avec le jeune fils de Robert de La Mark. Jusqu’en 1540, François Ier refuse tous projets pouvant mettre en danger ses négociations politiques avec Charles V d’Espagne. Mais lorsque cette bonne entente cesse à l’automne 1540, le souverain français décide d’augmenter la taille de l’expédition originelle et de vider, par la même occasion, ses prisons surchargées. Cette première colonie française comporte donc des colons, des artisans et des soldats pour protéger l’établissement des Autochtones ou des Espagnols et encadrer les prisonniers condamnés aux travaux forcés. Jacques Cartier, ne pouvant mener à bien tous les aspects de cette mission, l’on confie son organisation à un lieutenant-général choisi parmi les officiers militaires du roi. Le choix se porte sur La Rocque de Roberval qui a les avantages d’être un militaire noble meneur d’homme qui ne recule pas devant l’ennemi, un ingénieur en fortifications et un maître des mines de France – des aspects utiles pour la future colonie.

Les préparatifs, déjà bien avancés par Cartier, doivent constamment être réajustés, mais les choses vont de bon train. Toutefois, les équipements militaires de La Rocque qui tardent à venir de sa garnison en Champagne font craindre un report de l’expédition. Pour pallier à ce problème, La Rocque décide d’envoyer Cartier tout de suite au Canada avec plus de la moitié de la flotte afin que l’implantation coloniale soit prête lorsqu’il le rejoindra. Mais lorsque Cartier est en mer, la tension monte d’un cran entre la France et l’Espagne suite à l’assassinat de deux ambassadeurs français par les Espagnols en Italie. La guerre qui menace encourage alors La Rocque à rester en France pour participer au conflit. François Ier renonce finalement à déclencher les hostilités et il est désormais trop tard pour se rendre au Canada. Roberval décide de passer l’hiver sur la pointe de la Bretagne pour opérer en représailles un blocus économique de l’Espagne en arraisonnant des navires et marchandises venant d’Espagne. La Rocque de Roberval part pour le Canada de La Rochelle au printemps suivant ne sachant pas que des navires espagnols naviguent dans l’Atlantique à leur recherche.

De son côté, Cartier installe la colonie de Charlesbourg-Royal quelques kilomètres en amont de Stadaconé (Québec), au Cap Rouge (voir Cap-Rouge). Comme prévu, l’on érige deux forts, l’un en bas à côté de la rivière Cap Rouge et l’autre en haut sur la falaise pour protéger la colonie des attaques venues par le fleuve. Pendant les travaux, Cartier en profite pour remonter jusqu’à Hochelaga (Montréal), mais au retour, une confrontation a lieu entre les colons et les Stadaconiens. Les Autochtones, pour venger les leurs tués ou blessés par les Français, tuent 35 colons. Après un hiver en état de siège et ne voyant pas venir La Rocque de Roberval, le navigateur malouin décide de plier bagages avec dans ses soutes quelques barriques remplies de pierres et de minerais qu’il croit précieux. Lors d’un arrêt à Saint-Jean à Terre-Neuve, il se retrouve cependant face aux navires de La Rocque qui sont en route pour la colonie. Cartier a beau expliquer ses difficultés avec les Stadaconiens et montrer les métaux et pierreries précieuses (voir Diamants du Canada), Roberval n’en a que faire et ordonne à Cartier et ses gens de revenir dans la colonie. À la faveur de la nuit, ceux-ci décident plutôt de reprendre la mer, désobéissant ainsi aux ordres officiels. Cette décision sera lourde de conséquences pour le navigateur malouin.

En reprenant le contrôle de la colonie abandonnée par Cartier et son équipe, le sieur de Roberval renoue avec les Stadaconiens qui approvisionnent l’établissement français durant l’hiver. Une cinquantaine de colons meurent toutefois du scorbut, signe évident que ni Cartier ni les Stadaconiens ne leur ont expliqué la recette de l’Aneda (Thuja occidentalis) pouvant guérir cette maladie. Au printemps, La Rocque profite du beau temps pour remonter le fleuve jusqu’à Hochelaga avec 70 soldats et colons dans 8 barques afin de rejoindre le lieu mythique que les Hochelagiens nomment le Saguenay. Sur place, les hommes de Roberval portent des barques sur leurs épaules en haut du premier saut pour étudier la voie navigable en amont. En redescendant le courant, une barque chavire et huit personnes se noient. De retour à la colonie, des navires sont arrivés de France avec des victuailles fraîches, mais aussi des lettres de François Ier qui exige leur retour en France en raison de la guerre.

Le retour et la fin

A son arrivée à l’automne 1543, Roberval apprend que les Anglais et les Espagnols marchent sur Paris par l’est et le nord du royaume. Au printemps suivant, le roi lui assigne Senlis, la dernière place forte au Nord de la capitale dont il faut réparer les fortifications. La Rocque met tous les habitants de la région à la tâche avec plusieurs des gens revenus avec lui du Canada. En septembre 1544, Charles Quint, à bout de ressources, décide de signer la paix avec François Ier, mais le surlendemain, les Anglais s’emparent de la place forte de Boulogne-sur-Mer et continuent leur progression vers la capitale. François Ier repousse finalement les assaillants en envoyant une armada de 150 navires, pour semer la destruction le long des côtes anglaises. La Rocque de Roberval et son régiment participent à cette attaque sous les ordres de l’amiral d’Annebault.

En tant que membre de l’état-major, le sieur de Roberval s’implique dans tous les conflits suivants, et ce, jusqu’au traité de Cateau-Cambresis en 1558. Il trouve la mort à l’aube des guerres de religion (1562–1598), un mois après la conjuration d’Amboise (17 mars 1560), dans un lieu inconnu, mais probablement à l’occasion de l’enterrement d’un collègue au cimetière des Saint-Innocent à Paris le 18 avril 1560. La Rocque, qui vivait aux frais de l’armée tout en étant protégé de ses créanciers civils par les rois, avait pris les dispositions nécessaires pour laisser le patrimoine familial entre les mains de ses sœurs. La seule possession qu’il n’a pas officiellement légué (le château de Roberval) a été saisie et mise à l’encan pour des dettes contractées une quarantaine d’années auparavant et c’est son neveu qui s’en portât acquéreur. Du XVIIe au XVIIIe siècle, cette résidence seigneuriale passe aux mains de grandes familles fortunées dans la mouvance des La Marck auxquels La Rocque était resté fidèle. En 1784, la seigneurie avec son château (et ses archives) sont rachetés par la famille Davène dont les descendants en sont toujours propriétaires. Malgré sa renommée militaire et son implication dans l’expédition canadienne, La Rocque de Roberval entre difficilement au panthéon des explorateurs et colonisateurs du XVIe siècle, et ce, principalement en raison de ses opinions religieuses protestantes. Son existence a été réduite, voire noircie à l’époque des guerres de religions en France et il faut attendre le XIXe siècle afin de le voir émerger faiblement dans l’historiographie. Ce n’est qu’après les années 1960 que l’on reparle à nouveau de lui dans la littérature historique publique.


Lecture supplémentaire

  • Bernard Allaire, La Rumeur dorée : Roberval et l’Amérique (2013)

    Henry Percival Biggar, A Collection of Documents Relating to Jacques Cartier and the Sieur de Roberval (1930)

    Fernand Braudel dir., Le monde de Jacques Cartier : l’aventure au XVIe siècle (1984)

    Gilles Havard et Cécile Vidal, Histoire de l’Amérique française (2008)

    Jacques Cartier, Charles-André Julien, Th. Beauchesne et René Herval, Voyages au Canada (1992)

    Histoire d’André Thevet Angoumoisin de deux voyages par lui faits aux Indes Australes et Occidentales, édition critique par Jean-Claude Laborie et Frank Lestringant, Genève (2006);

    Marcel Trudel, The Beginnings of New France, 1524–1663 (1973).