Chevaliers du Travail au Canada

Principale organisation réformiste et ouvrière de la fin du XIXe siècle, l’Ordre des Chevaliers du travail joue un rôle catalyseur dans le développement de la conscience ouvrière au Canada. Il contribue grandement à la mise sur pied du Congrès des métiers et du travail du Canada et intercède auprès des autorités afin d’améliorer les conditions de vie des classes laborieuses. Victime de la concurrence d’autres syndicats et de vifs débats à l’interne, le mouvement amorce son déclin à la fin des années 1890.

Jeton avec une broche des Chevaliers du travail
Médaille des Chevaliers du travail
Médaille commémorant la démonstration de Knights of Labor, Oshawa, 1883
Logo des Chevaliers du travail

Origines et expansion

Les Chevaliers du Travail sont mis sur pied en 1869, à Philadelphie, par un groupe de tailleurs. Prenant de l’ampleur dans les années 1870, cette société secrète recherche l’association de tous les travailleurs sans égard à leurs qualifications, à leur sexe ou à leur race. Profitant du climat économique et de la désorganisation des syndicats de métiers, ses assemblées locales se multiplient aux États-Unis. Leur principale réussite est de regrouper des hommes et des femmes de divers métiers. Il faut toutefois attendre 1878 pour que le mouvement se dote d’une structure et adopte une constitution. L’année suivante, le syndicaliste Terence V. Powderly accède à sa direction; il y demeure jusqu’en 1893.

Le mouvement connaît une croissance appréciable entre 1881 et 1886, alors qu’il réunit plus de 700 000 membres en Amérique du Nord. C’est durant cette période qu’il parvient à s’implanter en sol canadien. Les Chevaliers font leur entrée en OntarioHamilton plus précisément) en 1881, puis au Québec l’année suivante. Toutefois, ce n’est qu’en 1882 qu’ils prennent racine dans cette province avec la fondation de l’assemblée Dominion, à Montréal. À l’initiative de ses membres, l’assemblée de district Ville-Marie, entièrement francophone, est ensuite fondée en 1884.

Chevaliers du Travail
Les chevaliers du Travail de Hamilton défilent en descendant la rue King, vers les années 1880.

Les Chevaliers du travail organisent quelque 450 assemblées partout au Canada. Particulièrement forts en Ontario, au Québec et en Colombie-Britannique, ils jouissent aussi d’un certain succès en Nouvelle-Écosse et au Manitoba. Ils établissent également des sections au Nouveau-Brunswick et dans l’Alberta actuelle. Bien que les données soient fragmentaires, il est possible d’affirmer que l’organisation compte entre 12 000 et 14 000 membres canadiens entre 1886 et 1888.

Dans leur expansion, les Chevaliers se butent cependant au clergé catholique québécois. Celui-ci les range dès 1884 aux côtés des sociétés défendues et menace ses membres d’excommunication. À Québec, Mgr Elzéar-Alexandre Taschereau s’en prend à l’Ordre, le faisant interdire dans la province par le Vatican à partir de septembre 1884. Il faudra un intense lobbying de certains évêques américains et canadiens pour que soit levé cet interdit. Sa levée en avril 1887 coïncide avec un accroissement du nombre de membres.

Cardinal Elzéar-Alexandre Taschereau
Publié par Em Dumais, New York, 1876

Principes et idéologie

Contrairement aux syndicats de métiers qui cherchent à procurer des avantages économiques immédiats à leurs membres, les Chevaliers du travail embrassent un vaste programme de réformes. Leurs pratiques syndicales sont basées sur la coopération, l’arbitrage, l’éducation et l’action politique, des idées reproduites dans leur Déclaration de principes, qui prône plusieurs mesures : la journée de travail de 8 heures, l’amélioration des conditions d’hygiène et de sécurité en milieu industriel, la rémunération égale pour les deux sexes ainsi que l’étatisation des services de télégraphie, de téléphonie et de transport public.

L’Ordre entretient également une vision dualiste de la société, séparant les classes laborieuses des gens oisifs et des capitalistes. Cette vision explique que l’on trouve dans ses rangs non seulement des ouvriers, mais aussi des marchands, des professionnels et de petits entrepreneurs. Ultimement, l’Ordre souhaite l’harmonie entre ces classes. Cette idéologie, combinée à une culture organisationnelle particulière (rituels initiatiques, assistance sociale et débats politiques), donne aux Chevaliers une identité qui leur est propre.

Luttes et action politique

Les Chevaliers du travail ne sont pas reconnus pour leur penchant gréviste. Partisans de l’arbitrage, ils considèrent la grève comme un dernier recours. D’ailleurs, l’Ordre ne dispose pas d’un fond de grève permanent et laisse le poids financier de ces conflits aux assemblées de district. Il réussit néanmoins à imposer l’arbitrage, et 27 conflits de travail auraient été ainsi résolus entre 1886 et 1893 à Montréal.

L’organisation a plus de succès dans l’institutionnalisation du mouvement ouvrier. Ses dirigeants jouent un rôle clé dans la fondation du Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC) (1883) et des conseils centraux régionaux. Ceux-ci deviennent des lieux de médiation entre les syndiqués et des forums de discussion sur l’action politique.

Lors des travaux de la Commission royale d’enquête sur les relations entre le capital et le travail (1886-1889), l’Ordre multiplie les représentations. Il met notamment sur pied à Ottawa un comité législatif devant faire du lobbying auprès des politiciens de la capitale.

Phillips Thompson
Pendant les années 1880, Thompson favorise l'adoption d'attitudes radicales envers la société capitaliste et industrielle et devient le porte-parole des chevaliers du Travail

Aux élections, les Chevaliers soutiennent un certain nombre de candidatures ouvrières indépendantes, comme celle du typographe Alphonse-Télesphore Lépine, qui est élu à la Chambre des communes en 1888. Durant son mandat (1888-1896), Lépine présente un projet de loi sur la journée de 8 heures et fait pression pour que des Chevaliers soient nommés à des postes dans la fonction publique. D’autres membres influents tels que Alexander Whytes Wright, Thomas Phillips Thompson et Daniel John O’Donoghue briguent les suffrages ou font carrière dans la fonction publique.

Les Chevaliers portent une attention particulière à l’éducation des masses laborieuses. Par la création de journaux ouvriers comme L’Union ouvrière nationale, Le Trait d’union et le Canadian Workingman à Montréal, le Canadian Labor Reformer à Toronto et le Palladium of Labor à Hamilton, les dirigeants espèrent élever la conscience de la classe ouvrière. De plus, l’Ordre offre un programme de conférences, fonde des bibliothèques publiques et propose des cours du soir.

Déclin

Plusieurs raisons peuvent expliquer le déclin de l’Ordre. En définitive, le mouvement américain n’a pas été en mesure de gérer sa croissance. Au Canada, le phénomène n’est pas uniforme. Alors qu’à la fin des années 1880, les effectifs se tarissent en Ontario, ils demeurent particulièrement importants au Québec. En 1901, plus de la moitié des 24 assemblées restantes se trouvent à Montréal et à Québec.

L’Ordre est également victime de la concurrence de l’American Federation of Labour, qui cherche à fédérer les syndicats de métiers. La lutte que se livrent les deux syndicats est féroce à Montréal alors qu’un schisme survient au Congrès des métiers et du travail du Canada. Cette lutte a pour conséquence de pousser les Chevaliers canadiens à réclamer leur autonomie et à faire concurrence à la fédération américaine en s’appuyant sur des bases nationalistes. Finalement, lors du congrès du CMTC tenu à Berlin (Kitchener) en 1902, les Chevaliers sont expulsés de l’organisation. Toutefois, leur orientation nationaliste laissera des traces et stimulera l’essor d’un syndicalisme canadien-français et québécois.

Voir aussi Histoire des travailleurs; Histoire des travailleurs du Québec


Lecture supplémentaire

  • Peter C. Bischoff, « “Un chaînon incontournable au Québec” : l’Ordre des Chevaliers du travail, 1882-1902 », Labour/Le Travail, vol. 70 (Automne 2012), p. 13–59 et « Les Irlandais et les Chevaliers du travail à Montréal, 1882-1890 », dans Linda Cardinal, Simon Jolivet et Isabelle Matte, dir., Le Québec et l’Irlande : culture, histoire, identité (2014), p. 21‒49.

    Christina Ann Burr, Spreading the Light: Work and Labour Reform in Late-Nineteenth-Century Toronto (1999).

    Leon Fink, Workingmen’s Democracy: The Knights of Labor and American Politics (1985).

    Marc-André Gagnon, « “J’entends parler de leurs intérêts les plus chers” : Alphonse-Télesphore Lépine et l’engagement électoral des Chevaliers du travail à Montréal (1888-1896) », Labour/Le Travail, vol. 78 (Automne 2016), p. 11-38.

    Fernand Harvey, « Les Chevaliers du travail, les États-Unis et la société québécoise, 1882-1902 », dans Fernand Harvey, dir., Le mouvement ouvrier au Québec (1980), p. 69-130.

    Gregory S. Kealey et Bryan D. Palmer, Dreaming of What Might be: the Knights of Labor in Ontario, 1880–1900 (1982).

    Gregory S. Kealey, Toronto Workers Respond to Industrial Capitalism, 1867–1882 (1980).

    Lynne Marks, « The Knights of Labor and the Salvation Army: Religion and Working-Class Culture in Ontario, 1882–1890 », Labour/Le Travail, vol. 28 (Automne 1991), p. 89–127.

    Robert E. Weir, ‘Beyond Labor’s Veil’. The Culture of the Knights of Labor (1996) et Knights Unhorsed: Internal Conflict in a Gilded Age Social Movement (2000).

    Kim Voss, American Exceptionalism, The Knights of Labor and Class Formation in the Nineteenth Century (1993).

Liens externes