Le potlatch ou le don

Pour la plupart des non-autochtones, le potlatch symbolisait tout ce qui maintenait les Premières Nations dans un état archaïque. Cette coutume encourageait un gaspillage éhonté, croyaient-ils…

Lorsque les pionniers, les missionnaires et les agents gouvernementaux européens commencèrent à débarquer sur les côtes britanno-colombiennes au XXe siècle, grands furent leur ahurissement et leur effroi devant l'une des coutumes pratiquées par les peuples indigènes de la région, à savoir le potlatch.

Pour la plupart des non-autochtones, le potlatch symbolisait tout ce qui maintenait les Premières Nations dans un état archaïque. Selon eux, le potlatch encourageait le gaspillage insensé, favorisait la promiscuité sexuelle des femmes et empêchait les gens de penser au travail. De plus, des danses païennes y avaient lieu. Le potlatch faisait aussi intervenir le culte de faux dieux et il ridiculisait les vœux du mariage chrétien. « Les efforts du ministère des [Indiens], écrit Duncan Campbell Scott, haut fonctionnaire à Ottawa, se sont concentrés sur la promotion, auprès des Indiens, de l'industrie, du progrès et de la moralité qui sont grandement entravés par le mode de vie dissolu prôné par le potlatch. »

Le mot « potlatch » vient du chinook et signifie essentiellement « donner ». C'est une abréviation de diverses cérémonies traditionnelles, une façon commode pour les Canadiens d'origine européenne de canaliser leurs perceptions erronées et leur désapprobation pour tout ce qui concerne la culture autochtone. Les Premières Nations organisaient des cérémonies pour toutes sortes de raisons : pour fêter un mariage ou une naissance, pour ériger une maison ou un totem, pour rendre hommage à un chef décédé ou pour accueillir un nouveau chef ou encore pour donner un nom à un enfant. Les requêtes, qu'elles concernent un nom, un privilège ou un rang social, étaient présentées et autorisées. Les personnes invitées à assister à ces importantes manifestations culturelles recevaient des cadeaux pour leur présence. Les discours, les festins et les danses se déroulaient pendant plusieurs jours d'affilée. Ces cérémonies, célébrées par la plupart des nations des côtes de la Colombie-Britannique, étaient au cœur de la gouvernance et de la structure sociale autochtones. En s'opposant à l'institution du potlatch, le gouvernement et ses agents attaquaient le système de statut et de privilèges qui permettait aux populations côtières de comprendre le monde.

Potlatch
Danseurs Masqués, tiré du Edward S. Curtis's North American Portfolio, 1915 (avec la permission du Smithsonian Institution Libraries/98/911).

Le 19 avril 1884, le gouvernement fédéral modifia la Loi sur les Indiens pour interdire le potlatch; l'amendement à la loi entra en vigueur le 1er janvier 1885. Ce n'est que quatre ans plus tard qu'une première personne est inculpée en vertu de cet amendement. Le juge en chef de la Colombie-Britannique, Matthew Begbie, jugea alors que cet amendement ne pouvait pas être appliqué tel que rédigé parce qu'il ne définissait pas le mot « potlatch ». Il faudra attendre plusieurs années pour qu'un nouvel amendement soit adopté. Ce nouvel amendement ne sera mis en application que de façon sporadique. Les autorités gouvernementales étaient d'avis que le potlatch était une tradition peu souhaitable. Cependant, ces mêmes autorités n'étaient pas toujours convaincues de la nécessité d'utiliser la force pour les empêcher d'avoir lieu. Au fil des ans, plusieurs crurent que cette coutume était en train de disparaître naturellement. Toutefois, parmi les Kwakawaka'wakw, un groupe de tribus installées le long des côtes continentales, la tradition du potlatch persista avec une ténacité peu commune.

À la suite de la Première Guerre mondiale, Duncan Campbell Scott décida d'adopter une démarche plus agressive. Conséquemment, au début de 1922, 34 personnes qui avaient pris part quelques semaines auparavant, à un potlatch dans la communauté Memkoomlish de Village Island, furent accusées d'avoir enfreint la loi antipotlatch. Pour éviter la prison, de nombreux prévenus conclurent un marché avec les autorités. S'ils remettaient tous leurs atours de cérémonie - les masques, les coiffes, les tenues vestimentaires, leurs instruments de musique - et s'ils s'engageaient par écrit à ne plus jamais participer à un potlatch, alors ils se verraient accorder un sursis. Certaines personnes refusèrent de signer. En tout, 22 Kwakawaka'wakw furent condamnés à passer entre 2 et 6 mois en prison, peine qu'ils servirent à la prison agricole d'Oakalla, non loin de Vancouver.

« Le potlatch est mort », écrivit avec assurance William Halliday, agent du ministère des Indiens, à ses supérieurs. Il avait tort bien sûr. Le potlatch continua d'être organisé clandestinement le long des côtes et l'application de la loi par le gouvernement s'essouffla. Après les arrestations de 1922, très peu de personnes furent accusées d'avoir enfreint la loi et finalement, en 1951, Ottawa abrogea la loi et le potlatch redevint légal.

Douze ans plus tard, le chef James Sewid se rendit au Musée national du Canada (aujourd'hui le Musée canadien des civilisations), à Ottawa où étaient conservés la plupart des atours confisqués à Village Island. James Sewid affirma au conservateur du musée que les masques et autres articles avaient été volés et lui expliqua qu'il venait les récupérer. Après plusieurs années de négociations, le musée rendit ces articles, désormais exposés aux centres culturels de Cape Mudge et de la baie Alert, poignants rappels des malheureux efforts du gouvernement à vouloir imposer aux peuples indigènes de la Colombie-Britannique des changements culturels.