Les pionniers noirs de l'Ouest canadien

Au bout du compte, ce décret ne sera jamais invoqué, mais la façon dont les Noirs américains en arrivent à être déclarés « inadaptés » en tant que pionniers est fascinante et troublante.



Le 12 août 1911, le gouvernement Laurier propose et approuve un décret vraiment particulier. Le texte se lit comme suit :

« Pendant une période d'un an à partir de la date mentionnée, le droit d'établissement au Canada sera [sic] et ledit droit sera interdit à tous les immigrants de race noire, les membres de laquelle race ne convenant ni au climat ni aux exigences de la vie au Canada. » [Traduction libre]

Thomas Mapp et sa famille, un groupe de colons noirs d'Amber Valley, en Alberta (avec la permission des archives Glenbow/NA-316.1).

Dans le contexte de 1911, le fait que le gouvernement canadien préfère certains immigrants à d'autres n'est guère surprenant. Même s'il n'existe aucune liste officielle de préférences, les ressortissants de Grande-Bretagne et des pays de l'Europe du Nord sont favorisés avec, un peu plus bas dans la liste, les autres Européens, puis enfin, les Asiatiques de toutes nationalités. Étonnamment, le gouvernement espère empêcher certains citoyens américains de venir s'établir au Canada, tout en ouvrant ses portes à la plupart des autres. Au bout du compte, ce décret ne sera jamais invoqué, mais la façon dont les Noirs américains en arrivent à être déclarés « inadaptés » en tant que pionniers est fascinante et troublante.

Il y a déjà des pionniers noirs dans l'ouest du Canada dès avant 1905, mais ils sont rares et, pour la plupart, n'attirent pas l'attention. Néanmoins, au début du XXe siècle, ils sont plus nombreux à se laisser tenter par la « propagande » présentant l'Ouest canadien comme « le dernier et le meilleur », et à fuir la discrimination politique et économique qui gagne de nombreux États américains, en particulier l'Oklahoma.

De 1905 à 1911, plus d'un millier de Noirs américains immigrent dans l'ouest du pays, et des milliers d'autres les auraient suivis si le Canada s'était montré plus accueillant. En 1908-1909, de petites communautés noires se sont installées à Wildwood (Alb.) et près de Maidstone (Sask.). Pendant les deux années suivantes, une petite colonie s'établit à Campsie, près de Barrhead (Alb.), et de plus importantes, à Breton et à Amber Valley, juste à l'est d'Athabasca (Alb.). Ces immigrants ne sont pas tous attirés par les lots de colonisation, et certains choisissent plutôt de demeurer dans les villes pour y chercher du travail. Edmonton, surtout, en attire un nombre significatif et, en 1910, il est établi qu'une centaine de Noirs y vivent.

Cette minorité de plus en plus visible et la rumeur selon laquelle d'autres vagues d'immigrants noirs se préparent à arriver au Canada provoquent tout un tumulte. L'Edmonton Board of Trade prend la tête du mouvement et, en 1910, déclare : « Nous voulons des colons qui vont s'assimiler au peuple canadien et un Noir ne pourra jamais le faire. » Les autorités de l'Immigration approuvent ce point de vue. On essaie donc d'empêcher les Noirs de recevoir de la documentation liée à l'immigration au Canada, et on utilise des contrôles médicaux et d'autres moyens dissuasifs pour éviter l'arrivée de nouveaux Noirs.

Un groupe attire l'attention de façon particulière. Son chef, Henry Sneed, vient explorer l'Ouest canadien en éclaireur en 1910, avant de retourner en Oklahoma pour y recruter des pionniers. Au début de 1911, Sneed et un groupe de 194 hommes, femmes et enfants sont prêts à venir vivre au Canada. Un second groupe de près de 200 personnes attendent de voir comment va se passer l'arrivée du premier groupe dans le nouveau pays.

Une fois au Canada, leur installation devient le sujet de commentaires approfondis dans les journaux. À Edmonton, la chambre de commerce réaffirme son leadership dans la lutte contre la fondation d'une colonie noire. Elle est maintenant soutenue par d'autres organisations, allant de l'Ordre impérial des filles de l'Empire au Edmonton Trades and Labour Council. La chambre de commerce est à l'origine d'une pétition adressée au premier ministre Laurier, affichée bien en vue dans de nombreux commerces de la région d'Edmonton et distribuée de porte en porte par des démarcheurs. Sur l'ensemble des 25 000 habitants de la ville, 3000 la signeront. La pétition dit notamment :

« Nous soussignés, résidents de la ville d'Edmonton, attirons respectueusement votre attention et celle du gouvernement que vous dirigez sur la sérieuse menace que pose, pour le futur bien-être d'une grande partie de l'Ouest canadien, l'afflux inquiétant des pionniers noirs. »

Le gouvernement Laurier est vulnérable sur cette question, en particulier Frank Oliver qui est à la fois ministre de l'Intérieur - et donc responsable de la politique d'immigration - et député représentant la ville d'Edmonton. Ce décret déshonorant sera rédigé à la hâte. Parallèlement, les agents gouvernementaux de l'immigration traitent cette question de façon plus subtile. Ils rassemblent leurs efforts pour convaincre les éventuels pionniers noirs que l'Ouest canadien n'est, après tout, pas vraiment « le dernier ni le meilleur Ouest » - en tout cas, pas pour eux.

Ultimement, cette campagne et la prise de conscience grandissante des chefs de la communauté noire que l'émigration n'est pas la solution à leurs problèmes finissent par ralentir l'immigration noire. Le gouvernement peut se féliciter d'avoir évité la crise. Toutefois, pendant un brève période, le visage intolérant de la société canadienne se sera nettement dévoilé.

Finalement, la plupart des colons noirs ont tiré le meilleur parti de leur nouveau foyer, malgré le triste accueil qui leur a été fait. Beaucoup d'entre eux ont apporté des contributions marquantes en politique, dans les sports, les arts et dans bien d'autres domaines. En 1986, par exemple, bien des Canadiens ont dû être perplexes devant le fait qu'un athlète remarquable du nom de Reuben Mayes, nommé « recrue de l'année » de la Ligue nationale de football, pouvait être originaire de North Battleford (Sask). Comme nombre de pionniers et de leurs descendants, qui ont mené de brillantes carrières, il ne représente qu'une facette de ce visage « inadapté » de l'histoire canadienne.