Louisiane coloniale

En 1682, après avoir atteint le delta du Mississippi, l’explorateur René-Robert Cavelier de La Salle, parti de Nouvelle-France, prend possession au nom de Louis XIV de tout le territoire drainé par le grand fleuve et ses affluents. Il s’agit pour la France de rivaliser avec les puissances coloniales britannique et espagnole, tant pour l’usage du fleuve à des fins militaires et commerciales que pour l’occupation du territoire. Ce territoire immense, nommé alors Louisiane par les Français, va des Grands Lacs jusqu’au Golfe du Mexique et des Allegheny aux Rocheuses. Il est alors occupé par de nombreuses nations autochtones; dans le delta du Mississippi seulement sont présents notamment les Bayougoulas, Mugulashas, Chitimachas, Houmas, Tangipahoas, Quinapisas, Tunicas, Opelousas, Biloxis, Pascagoulas, Choctaws, Chapitoulas, Atakapas, Acolapissas, Washas, Chawashas.

Dès 1699, des colonies sont créées principalement le long du fleuve Illinois et dans le sud le long du Mississippi et du Golfe. Y affluent des francophones venant de la France et de ses colonies (Nouvelle-France, Antilles), puis d’autres colons européens. L’esclavage se consolide comme pratique : il s’agit d’abord d’Autochtones (ils servent notamment de guides dans les explorations), puis d’Africains et d’Africaines à partir de 1719.

Pendant la colonisation française de la Louisiane, le népotisme et la corruption sont monnaie courante tant chez les Canadiens que chez les Français. Le roi Louis XIV refuse que la Louisiane dépende administrativement de la Nouvelle-France, mais ce sont néanmoins pour la plupart des Canadiens, officiers de l’armée ou de la marine, qui y exercent le pouvoir au nom du roi. En 1718, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, Canadien alors commandant général de la Louisiane pour le compte de la couronne de France, fonde la ville de la Nouvelle-Orléans.

En dépit de sa localisation, que l’on considère aujourd’hui comme stratégique, et de son immense territoire, la Louisiane n’est jamais pour la France une colonie rentable et, de ce fait, elle est grandement négligée. Peu de Français se portent volontaires pour coloniser la Louisiane; la plupart sont des hommes et des femmes forcés à venir s’y installer, souvent des criminels ou des indigents. Les colons canadiens en revanche sont nombreux à s’établir en Louisiane et les gouverneurs successifs les préfèrent aux autres, car ils sont accoutumés à des conditions matérielles difficiles et aux relations avec les peuples autochtones (« qu’elles soient amicales ou conflictuelles »). Malgré cela, les Canadiens, qui sont majoritaires dans certaines régions (Bayou Saint-Jean, Bayou Gentilly, rives du Mississippi) dans les premières décennies de la colonisation française, voient leur importance relative diminuer avec l’arrivée d’autres colons. Quant aux populations autochtones, elles sont victimes d’épidémies, de tentatives d’assimilation par le mariage et par la christianisation ou encore de violences armées. En 1729, les Natchez se révoltent contre une intrusion des colons sur leurs terres cultivées. Leur révolte est réprimée par le gouverneur français Périer qui les massacre, les disperse ou les vend comme esclaves à Saint-Domingue.

Sur le plan politique, la période française de la Louisiane s’étend sur moins d’un siècle. En effet, la France perd ses territoires canadiens au cours de la guerre de Sept Ans qui l’oppose à la Grande-Bretagne. Son retrait de l’Amérique se poursuit quand en 1762, Louis XV abandonne la Nouvelle-Orléans et les territoires à l’ouest du Mississippi à son allié et parent Charles III, roi d’Espagne. Par ailleurs, celui-ci tarde à y envoyer des troupes (il le fera en 1766) et à y établir son autorité (1769) et rencontre de ce fait la résistance des francophones. Quant au territoire situé à l’est du fleuve, il revient à la Grande-Bretagne par le Traité de Paris (1763).

En 1766, quand l’Espagne occupe la colonie, sa population compte à peine 7 500 habitants, en majorité des francophones, incluant des « gens de couleur libres » (des affranchis ou descendants d’affranchis issus du « métissage » entre esclaves africaines et colons).

Les francophones constituent toujours une grande partie de l’immigration durant la période espagnole. Au moins 780 déportés Acadiens dans les colonies américaines (Maryland, Pennsylvanie) prennent le chemin de la Louisiane entre 1766 et 1770. Ils seront rejoints en 1785 par près de 1 600 autres Acadiens qui, déportés en Angleterre avaient ensuite gagné la France métropolitaine (voir aussi Déportation du Canada). L’épisode de leur déportation de l’Acadie, territoire alors situé principalement en Nouvelle-Écosse où ils formaient une communauté assez homogène et isolée, est surnommé le « Grand Dérangement ». La dispersion des Acadiens est l’objet du poème Évangéline (1847), de Henry W. Longfellow, dont l’héroïne est devenue le symbole de l’histoire des Acadiens malgré les erreurs historiques que le poème renferme.

Américanisation de la Louisiane et francophones

La Louisiane revient à nouveau à la France par le traité de San Ildefonso en 1800, mais Napoléon Bonaparte sait qu’il ne peut pas défendre tout ce territoire face aux Anglais et la vend en 1803 aux États-Unis d’Amérique pour la somme de 15 millions de dollars. La Louisiane compte alors 50 000 habitants. Pendant la guerre qui oppose la France à l’Espagne (1809), près de 10 000 francophones qui s’étaient réfugiés à Cuba après la révolution haïtienne (1791) de Saint-Domingue quittent Cuba pour la Louisiane. La Nouvelle-Orléans voit sa population doubler à la suite de cette arrivée massive de réfugiés, blancs et noirs (libres et esclaves).

Dès le milieu du 19e siècle, la Nouvelle-Orléans devient une puissance économique majeure grâce à son port (le premier en Amérique) à partir duquel sont exportés le coton et le sucre produits par les esclaves noirs des plantations louisianaises. Le dynamisme économique de la Louisiane attire une immigration européenne (incluant des francophones provenant de France, de Belgique, de Suisse), mais aussi des Antilles, de même que des Américains et des esclaves africains provenant d’autres États (plus de 20 000 seulement dans la décennie de 1830).

L’américanisation qui s’opère alors conduit à l’assimilation progressive des groupes francophones déjà présents en Louisiane : les Créoles blancs (descendants des colons des époques française et espagnole), les Créoles de couleur (descendants des « gens de couleur libres »), les esclaves et les Acadiens. Les francophones, qui deviennent minoritaires dès les années 1830, perdent le contrôle politique, d’abord à la Nouvelle-Orléans, puis dans le reste de la Louisiane. Toutefois, certaines institutions culturelles demeurent : le Théâtre de l’Opéra français (French Opera House) à la Nouvelle-Orléans où sont présentées des œuvres en français, une production littéraire avec des auteurs comme Victor Séjour ainsi que des journaux en français (notamment L’Abeille de la Nouvelle-Orléans, La Sentinelle de Thibodaux, Le Meschacébé, Le Messager, etc.) y compris des journaux publiés par des Créoles de couleur (La Tribune de la Nouvelle-Orléans). Par contre, le français n’est plus enseigné à partir de la décennie de 1860, sauf dans certaines écoles catholiques privées. Il est même interdit dans les écoles primaires publiques. L’américanisation conduit à la quasi-disparition du fait français en Louisiane et l’assimilation s’accélère après la Deuxième Guerre mondiale. L’usage du français est proscrit à l’école sous peine de punition.

Productions culturelles en français

Malgré ce déclin, le français est encore parlé dans certaines communautés créoles et cadiennes (cajun) qui ont une culture orale importante. Les années 1970 voient un renouveau de la culture et une réhabilitation de l’identité cadienne : Revon Reed publie Lâche pas la patate (1976). En 1980, Jean Arseneaux publie Cris sur le bayou, le premier recueil de poésies cadiennes réunissant des textes de plusieurs poètes et poétesses. La décennie de 1990 voit des productions importantes reconnues à l’échelle internationale : Deborah (Debbie) Clifton, David Cheramie et Jean Arseneaux publient leurs recueils de poésie respectifs en français (aux Éditions Perce-Neige, une maison d’édition de Moncton, au Nouveau-Brunswick), l’auteur-compositeur-interprète Zachary Richard connaît un succès international retentissant avec son album Cap Enragé (1996) entièrement écrit en français. La musique cadienne sort de l’ombre avec des artistes comme le groupe Lost Bayou Ramblers, l’accordéoniste Bruce Daigrepont, etc., et des festivals qui les font connaître (le Cajun and Zydeco Festival à la Nouvelle-Orléans ainsi que le Festival international de Louisiane à Lafayette).

En 1996, est créé l’organisme Action Cadienne (dont Zachary Richard est l’un des fondateurs) qui défend « la langue française telle qu’elle nous a été transmise de génération en génération [et qui] est la source profonde de notre identité ». Le français de la Louisiane (dont un dictionnaire est publié en 2009) n’est cependant pas « le strict héritier du français des déportés acadiens » puisqu’il a intégré les influences des différents groupes francophones qui se sont côtoyés en Louisiane depuis les débuts de la colonisation. En 1994, l’Université du Sud-Ouest de la Louisiane à Lafayette (maintenant Université de la Louisiane) crée le premier programme de doctorat en Études francophones aux États-Unis; en 1998, l’Université d’État de Louisiane (Bâton Rouge) lance un programme d’études de français cadien; l’année suivante, l’Université de la Louisiane à Lafayette offre son premier cours de créole louisianais.

Canada et pays francophones à la défense du fait français en Louisiane

La Révolution tranquille au Québec marque le renouveau des relations bilatérales Canada-Louisiane mises en veilleuse pendant près de deux siècles. Sans être un interlocuteur officiel auprès du gouvernement fédéral américain, le Québec développe des relations paradiplomatiques avec plusieurs communautés, notamment celles de la Louisiane, et en particulier ses francophones. C’est le premier ministre Jean Lesage qui amorce cette nouvelle ère de collaboration dans le cadre d’une visite en 1963. Un accord de coopération culturelle est signé en 1969 et le Bureau du Québec ouvre ses portes à Lafayette en 1969-1970 (voir Relations internationales du Québec).

En 1968, grâce au soutien des pays francophones et du Québec, est créée une agence d’État : le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) qui contribue à revaloriser l’identité cadienne. La Louisiane adopte en 1968 une série de lois visant à préserver le français et à relancer son enseignement. Le Québec (tout comme la France et la Belgique) envoie des enseignants en Louisiane dans les décennies de 1970, 1980 et 1990 (à partir de 1981 pour des programmes d’immersion), particulièrement dans les communautés cadiennes du Sud-Ouest (la Côte d’Ivoire et Haïti y contribueront aussi).

À la suite du déclin des relations Québec-Louisiane amorcé dans la décennie de 1980, le Bureau de Lafayette devenue en 1990 une représentation (dont la vocation était surtout économique) ferme ses portes en avril 1992. Les relations se poursuivent toutefois, tant sur les plans culturel, touristique qu’économique, mais avec une intensité moindre. Sur le plan politique, une association parlementaire Québec-Louisiane est créée en 2015. La Louisiane a depuis les années 1990 établi des liens culturels avec les Provinces maritimes (Île du Prince-Édouard, Nouvelle-Écosse et Nouveau-Brunswick) autour de l’identité acadienne et cadienne comme point de ralliement. Depuis 1994 se tient tous les cinq ans le Congrès mondial acadien, alternativement au Canada et aux États-Unis. Enfin, la Louisiane continue de susciter curiosité et intérêt au Canada comme en témoigne la production récente de films canadiens qui y sont consacrés (André Gladu, Marron, la piste créole en Amérique, 2005; Phil Comeau, Zachary Richard, toujours batailleur, 2016).