Le débarquement de Normandie: le Canada et le Jour J

Dès que celle-ci touche le sable, des mitrailleuses se mettent à cracher le feu depuis la digue. «Allez-y! Vite! N’arrêtez surtout pas! Avancez! Avancez!», lance vivement l’officier.

Jour J

Les troupes des Nova Scotian Highlanders et The Highland Light Infantry débarquent du LCI (L) 299 à Bernières-sur-Mer, en Normandie, le 6 juin 1944 (Photographie par de G. Milne. Avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada/PA-137013).

Cette invasion est alors en préparation depuis des années. Le désastre, pour les Canadiens, par lequel s’était soldé le raid sur Dieppe a démontré l’immense défi qui attend les forces alliées devant débarquer sur le sol français. Finalement, une date est fixée et les responsables militaires alliés de l’opération se mettent d’accord sur la côte de Normandie. L’opération s’annonce particulièrement risquée. Les forces allemandes en Normandie, avec à leur tête l’expérimenté général Erwin Rommel, ont renforcé les défenses du fameux « mur de l’Atlantique » avec des millions de mines et d’obstacles.

Qui étaient les soldats canadiens? Rolph Jackson, du Queen’s Own Rifles, l’un des nombreux anciens combattants interrogés par Lance Goddard pour son ouvrage de 2004 D-Day : Juno Beach, Canada’s 24 Hours of Destiny, se rappelle : « Il ne faut pas oublier que nous étions jeunes et irresponsables et que nous mûrissions lentement, différemment des autres jeunes. Lorsque nous étions devenus soldats, nous n’étions que des enfants et… quatre ans plus tard, nous débarquions sur les plages de Normandie. »


Ce jour‑là, lorsque quelque 7 000 navires traversent la Manche, la mer est déchaînée et des vents violents soufflent. Jack Martin, du Queen’s Own Rifles, se souvient : « Tout le monde avait le mal de mer. Notre commandant de peloton… a dû se précipiter jusqu’au bastingage pour vomir. Ce faisant, il n’a pas perdu dans la mer que son dentier… tout le reste a suivi! »

Charlie Martin
(Gauche à droite) Lieutenant E.M. Peto, Company Sergeant-Majeur Charlie Martin et Rifleman N.E. Lindenas,
(Lieut. Frank L. Dubervill/Bibliothèque et Archives Canada)

Charlie Martin écrit dans son journal de campagne publié en 1994, Battle Diary: From D‑Day and Normandy to the Zuider Zee and VE :

« Dans la lumière du petit matin, nous ne nous étions jamais sentis aussi seuls de toute notre vie! Il y avait de la brume et de la pluie. Bernières‑sur‑Mer était maintenant visible. Près d’un kilomètre et demi de plage s’étendait devant nous à perte de vue vers la droite et vers la gauche. Il régnait un silence de mort. On aurait dit la carte postale de l’une de ces centaines de petites plages françaises avec, en arrière‑plan, un village, et non pas la réalité.

Soudain l’ordre a retenti : “Descendez la rampe!” Dès que la rampe a été abaissée, nous avons essuyé de lourds tirs de mitrailleuses venant de quelque part derrière la digue. Des tirs de mortier arrosaient la plage… J’ai dit à Jack, en face de moi, et à tous les autres : “Foncez! Vite! Ne vous arrêtez sous aucun prétexte! Allez! Allez! Allez!” Jack et moi avons dévalé la rampe à toute allure, côte à côte, suivis de près par les hommes. Nous avons couru aussi vite que nous le pouvions avec, comme objectif, cette digue en face de nous. »


Bien qu’ayant subi des bombardements intenses des navires de guerre alliés, les bunkers et les casemates des Allemands, construits en béton épais renforcé d’acier, semblent en mesure de résister à tout, sauf à une attaque directe : les combattants vont devoir s’en emparer un par un.

Les premiers soldats à atteindre la côte font partie des unités du génie à qui il incombe de nettoyer les mines et les obstacles qui infestent les plages. Les Allemands ripostent violemment à l’assaut, visant à la fois les hommes et les péniches de débarquement. À 7 h 45, les chars du 1st Hussars, un régiment de London, en Ontario, débarquent sur la plage en face de Courseulles‑sur‑Mer, suivis des hommes du Royal Regina Rifles. Quelques minutes plus tard, les assaillants du Royal Winnipeg Rifles débarquent à leur tour à l’ouest de Courseulles. Toutefois, contrairement à l’unité de Regina, aucun blindé ne les précède. Ils sont nombreux à mourir avant même d’avoir atteint le rivage.

Francis Godon, du Royal Winnipeg Rifles, se remémore : « Nous ne pouvions rester immobiles, car, en l’absence de mouvement, nous devenions une cible facile pour les mitrailleuses. Autrement, lorsque nous bougions, les Allemands étaient obligés de tirer plus ou moins au hasard. »

Francis William Godon

Francis Godon photographié ici au camp d'entraînement de North Bay, Ontario, 1942

(Francis Godon/Le Projet Mémoire)

À 8 h, les Canadiens établissent solidement leur première tête de pont à Courseulles‑sur‑Mer. À ce moment‑là, les hommes du Royal Regina Rifles se sont emparés de la plupart des bastions allemands. Ils s’étaient entraînés au combat de maison en maison et exploitaient maintenant cette formation, luttant avec les Allemands, rue après rue.

Le Canadian Scottish débarque plus à l’ouest et s’empare rapidement d’une position allemande. Ses hommes se dirigent vers Graye‑sur‑Mer, où ils opèrent la jonction avec le Royal Winnipeg Rifles. Les hommes du North Shore Regiment du Nouveau‑Brunswick sont soumis à un feu intense à Saint‑Aubin‑sur‑Mer, où ils doivent faire face à une digue de grande hauteur bordée de fortifications allemandes. Il leur faudra pratiquement toute la matinée pour se déplacer le long du mur et prendre à revers les défenses allemandes après les avoir contournées.

Frank Ryan, du North Shore Regiment, se souvient : « J’étais sans aucun doute mort de peur! Celui qui vous dira qu’il n’avait pas peur est un menteur! »

À 8 h 12, les hommes du Queen’s Own Rifles débarquent à Bernières‑sur‑Mer. Les bancs de sable et d’autres obstacles empêchent de nombreuses péniches de débarquement d’atteindre le rivage, obligeant les hommes à sauter dans des eaux encore relativement profondes. Ils doivent se jeter à l’eau et tenter de rejoindre la plage dégagée, essayant de passer à gué en pataugeant sous le feu ennemi. Dans les premières minutes de l’opération, le régiment perd 65 de ses hommes. Après s’être emparés de la plage, les hommes se dirigent vers l’intérieur des terres, traversant des champs de mines, tout en subissant les attaques des défenseurs allemands armés de mitraillettes et de mortiers.

Au fur et à mesure que la marée monte, la plage devient de plus en plus étroite, entravant les mouvements des hommes et du matériel. Les spécialistes des Royal Engineers travaillent d’arrache‑pied pour ouvrir des brèches et construire des voies de sortie qui permettraient de désengorger la plage. Ils bâtissent notamment des rampes au‑dessus de la digue. Au même moment, des soldats canadiens pénètrent dans les terres, se frayant un chemin à travers les nids allemands et leurs tireurs d’élite.

À 10 h, les Canadiens ont réussi à s’emparer de tous leurs objectifs préliminaires le long de la côte de Juno Beach, de Saint‑Aubin à Courseulles. À midi, toutes les unités de la 3e Division canadienne ont rejoint la terre ferme et les Royal Regina Rifles sont engagés dans une bataille féroce pour enlever le dernier obstacle d’importance sur leur route, une place fortifiée allemande à Courseulles.

Bien que l’invasion soit un succès, les responsables militaires qui en avaient assuré la planification se sont montrés trop ambitieux. Après s’être rendus maîtres de l’intersection routière Caen‑Bayeux, tard dans l’après‑midi, les 1st Hussars canadiens sont la seule unité alliée à avoir atteint l’ensemble de ses objectifs globaux ce jour‑là.

Alors que l’adrénaline retombe lentement, les hommes commencent à ressentir la faim. Beaucoup n’ont pas mangé depuis 24 heures. Toutefois, ce n’est pas exactement un festin qui les attend. Ernie Jeans, du 1er Bataillon canadien de parachutistes, se rappelle : « La plupart du temps, nous mangions simplement des biscuits et des sardines. Depuis lors, il est presque impossible de me faire avaler des biscuits et des sardines! »

À la tombée du jour, de nombreuses unités canadiennes se chargent de creuser pour passer la nuit. Certains dorment, pendant que d’autres montent la garde en vue d’une contre‑attaque allemande. C’est à peu près à ce moment de la journée que les North Nova Scotia Highlanders et les Fusiliers de Sherbrooke réussissent à se frayer un chemin jusqu’à Villons‑les‑Buissons et Anisy. Alors que l’obscurité envahit peu à peu la Normandie, les forces canadiennes contrôlent une large bande de terres de 10 kilomètres à 16 kilomètres de profondeur. L’opération Overlord est un succès! Le mur de l’Atlantique a été transpercé.

Les Canadiens ont joué un rôle de premier plan dans la victoire des Alliés et en ont payé le prix fort : 359 soldats ont été tués, 584 blessés et 131 faits prisonniers.

Le capitaine Darius Albert, médecin‑chef du Régiment de la Chaudière se remémore : « C’était terrible! Je n’avais jamais vu autant d’hommes blessés. Au cours des deux premières heures, j’ai dû assister au moins 200 d’entre eux. Ils ne hurlaient pas, ne juraient pas, n’appelaient pas au secours, ils se contentaient de gémir. »

Régiment de la Chaudière
Des soldats d'infanterie du Régiment de la Chaudière se reposant derrière un Char Bren Carrier en tête de pont de Normandie, en France, aux alentours du 8-9 juin 1944.

Jack Granatstein et Desmond Morton écrivent, dans leur ouvrage de 2002 Bloody Victory: Canadians And The D‑Day Campaign 1944 : « Finalement, le temps s’est avéré un ennemi aussi impitoyable que les tireurs des jeunesses hitlériennes dans les haies de Normandie, et beaucoup plus tenace. » Le moins que nous puissions faire pour honorer ceux qui se sont battus il y a près de 60 ans, c’est de nous souvenir d’eux!

Jack Hilton, ARC

Jack Hilton est dans le cockpit de l’avion Hurricane faisant partie de l’escadron de chasse n°438. Photo prise à l’aérodrome auxiliaire de Wellingore, Angleterre, 1942.

(Jack Hilton/Le Projet Mémoire)

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