Les Ordres

Décrit par le Guardian comme un « acte d’accusation dévastateur contre les abus de pouvoir », Les Ordres de Michel Brault est une fiction documentaire lucide et poétique élaborée à partir des expériences de 50 personnes détenues durant la Crise d’octobre. Largement considéré comme l’un des meilleurs films canadiens jamais réalisés, Les Ordres a remporté quatre prix des Palmarès du film canadien — notamment Meilleure réalisation, Meilleur scénario original et Meilleur film de l’année — et reste à ce jour le seul film canadien à avoir obtenu le prix du meilleur réalisateur au Festival de Cannes. En 2016, le film est classé parmi 150 œuvres essentielles de l’histoire du cinéma canadien dans le cadre d’un sondage mené par le Festival international du film de Toronto (TIFF).

Les Ordres
Photo tirée du film, Les Ordres, de Michel Brault (avec la permission du Toronto International Film Festival Group).

Contexte

Durant la Crise d’octobre de 1970, l’enlèvement du ministre du Travail du Québec, Pierre Laporte, et du diplomate britannique, James Cross, par des factions terroristes du Front de libération du Québec (FLQ) incite le premier ministre du Canada Pierre Elliott Trudeau à promulguer la Loi sur les mesures de guerre qui suspend toutes les procédures civiles et judiciaires usuelles et donne au gouvernement des pouvoirs d’urgence illimités. Pendant la nuit, l’Armée canadienne met Montréal en état de siège et plus de 450 personnes sont appréhendées et mises en prison sans motif valable.

Après avoir conduit des entrevues avec 50 personnes détenues, le réalisateur Michel Brault s’appuie sur leur expérience pour construire des personnages composites et tenter de rendre le plus fidèlement possible les différents épisodes vécus durant la crise. Tourné dans le style de cinéma direct qui constitue sa signature et dans l’élaboration duquel il a joué un rôle essentiel, le film de Michel Brault a l’apparence d’un documentaire; toutefois, on comprend tout de suite qu’il s’agit d’une fiction, les acteurs se présentant par leur nom avant de s’incarner dans des personnages fictifs, le film faisant alors le récit de leur arrestation, de leur détention et de leurs conséquences psychologiques. Les scènes d’actualité sont tournées en noir et blanc, tandis que les scènes de fiction sont en couleur.

Le sujet politiquement délicat du film a rendu son financement difficile. En dépit des encouragements initiaux de Pierre Gauvreau, directeur de la production de l’Office national du film, l’ONF rejette le projet en mai 1971. La Société de développement de l’industrie cinématographique canadienne (SDICC), devenue depuis Téléfilm Canada, décline également le projet avant d’approuver une quatrième version du scénario en 1973 et d’accepter de financer une partie des 250 000 $ constituant le budget des Ordres. À la sortie du film, Michel Brault déclare qu’il n’avait pas pour objectif de traiter de la Crise d’octobre en tant que telle, mais plutôt de réaliser un « film à propos de l’humiliation ».

Synopsis

Les Ordres raconte l’histoire de cinq personnages fictifs arrachés à leur vie quotidienne, interrogés, emprisonnés et harcelés, sans obtenir d’autres explications des policiers que le traditionnel : « ce sont les ordres ». Ignorant les raisons de leur incarcération, la date de leur libération et le sort réservé à leurs proches, ils se débattent dans un état d’angoisse permanente. Même leur libération, après plusieurs jours de détention, demeure inexpliquée, leur refusant la seule consolation qui leur reste : comprendre et clore ce chapitre épouvantable de leur vie.

Analyse

Combinant fiction et documentaire, entrevues et reconstitutions, Michel Brault dessine un portrait complexe de l’un des événements les plus traumatisants de l’histoire québécoise. Les Ordres rend compte de l’état d’humiliation totale dans lequel se trouvent les personnages, victimes emprisonnées sans motif valable et torturées mentalement et physiquement par des fonctionnaires subalternes durant leur incarcération. En montrant ses personnages arrachés à leur domicile, fouillés à nu, jetés dans des cellules d’isolement, privés d’une alimentation adéquate durant plusieurs jours et victimes de jeux cruels tels que de « fausses exécutions », Michel Brault met inlassablement en lumière les mécanismes inhumains de l’oppression utilisés durant cette période.

Au bout du compte, le film constitue une condamnation des structures d’un pouvoir qui ne se montre jamais. En tant que programmatrice du Hot Docs Film Festival, Michelle Latimer écrit : « Le chef-d’œuvre de Michel Brault rend parfaitement compte de l’état de terreur dans lequel vivent les victimes et constitue un examen de l’oppression politique et de la détérioration de la démocratie riche d’enseignements. Le scénario […] communique la peur et l’humiliation vécues par les individus victimes d’abus de pouvoir. » Aussi pénible à regarder qu’il est gratifiant à analyser, Les Ordres se démarque comme l’une des expériences les plus frappantes pour le spectateur dans l’histoire du cinéma canadien.

Brault, Michel
(avec la permission de Téléfilm Canada)

Réception critique

Après la sortie du film à l’automne 1974, Robert Lévesque, critique de cinéma à Québec-Presse, désigne Les Ordres comme étant « le premier véritable chef-d’œuvre du cinéma québécois », une opinion alors largement partagée. Les Ordres devient également le premier film à remporter le Prix de la critique décernée par l’Association québécoise des critiques de cinéma. Cependant, l’œuvre a également obtenu son lot de critiques. Dans un numéro de 1974 de Cinéma Québec, Pierre Vallières, membre du FLQ, dit du film qu’il est « politiquement et moralement inacceptable », et ce, « du fait qu’il déconnecte totalement le récit de ses causes profondes et de son contexte véritable ». Il critique Michel Brault pour ne pas avoir mentionné dans son film les noms de James Cross, de Pierre Laporte et des victimes elles-mêmes et pour avoir dépolitisé la réalité de la crise « en privilégiant un mélodrame kafkaïen qui voit les acteurs se débattre sans espoir, englués qu’ils sont dans le mystère absolu de leur oppression ».

Distinctions et héritage

Après avoir obtenu quatre prix au Palmarès du film canadien à l’automne 1974, Les Ordres est projeté au Festival de Cannes en compétition officielle et Michel Brault devient le premier réalisateur canadien, et le seul à ce jour, à remporter le prix du meilleur réalisateur. Le film est inscrit sur la liste des dix meilleurs films canadiens de tous les temps, en 1984, 1993, 2004 et 2015, à l’occasion d’enquêtes conduites par le Festival international du film de Toronto et est considéré comme l’une des œuvres les plus importantes du cinéma québécois. En 1996, il a l’honneur de faire partie des dix films représentés sur une série de timbres-poste émis par Postes Canada pour célébrer le centième anniversaire du cinéma au Canada. En 2016, il est classé parmi 150 œuvres essentielles de l’histoire du cinéma canadien dans le cadre d’un sondage auprès de 200 professionnels des médias mené par le TIFF, Bibliothèque et Archives Canada, la Cinémathèque québécoise et la Cinematheque de Vancouver en prévision des célébrations entourant le 150e anniversaire du Canada en 2017.

Voir également :Cinéma québécois; Longs métrages canadiens.

Prix

Prix de la critique, Association québécoise des critiques de cinéma (1974)

Meilleur réalisateur (Michel Brault ex-aequo avec Costa-Gavras), Festival de Cannes (1975)

Meilleur réalisateur d’un long métrage (Michel Brault), Palmarès du film canadien (1975)

Meilleur scénario original d’un long métrage (Michel Brault), Palmarès du film canadien (1975)

Film de l’année, Palmarès du film canadien (1975)

Meilleur long métrage, Palmarès du film canadien (1975)


Lecture supplémentaire

  • Michel Coulombe et Marcel Jean, éd., Le dictionnaire du cinéma québécois, 4e éd. (2006).

    Yves Lever, Histoire générale du cinéma au Québec (Boréal, 1988).

    André Loiselle, Carol Faucher et Christian Medawar, Michel Brault. Oeuvres 1958-1974 Works (Monréal: ONF, 2006).

    Pierre Vallières, “Témoignage d'un otage privilégié des ‘ordres’; Brault a manqué son coup,” Cinéma Québec, vol. 4, no. 1 (décembre 1974).