Sir Humphrey Gilbert: explorateur de l'ère élisabéthaine

Le 5 août 1583, sir Humphrey Gilbert réunit les pêcheurs récalcitrants du port de St. John'’s devant sa tente. En une courte cérémonie, il proclame que les terres environnantes appartiennent désormais à l’Angleterre, et qu’il en sera le gouverneur.

Le 5 août 1583, sir Humphrey Gilbert réunit les pêcheurs récalcitrants du port de St. John's devant sa tente. En une courte cérémonie, il proclame que les terres environnantes appartiennent désormais à l'Angleterre, et qu'il en sera le gouverneur. Il édicte des lois pour sa populace, dont une interdisant le manque de respect envers la reine. (Les dé linquants pourront être pendus pour trahison ou, pour des délits moindres, avoir les oreilles coupées.)

Quoi qu'on pense aujourd'hui de sa légitimité, l'audacieuse proclamation de Gilbert les Beothuks en seraient restés perplexes s'ils en avaient été informés aura changé le cours de l'histoire du Canada.

Gilbert en arrive là tout naturellement. Il passe son enfance entouré des illustre personnages de l'aventure maritime de l'époque. Il est marqué par les voyages de Martin Frobisher et, dans son propre traité, spécule sur l'existence d'un passage du nord-ouest. Bien que sa géographie relève surtout de l'imaginaire, il parvient à persuader la reine Elizabeth I de lui accorder le droit exclusif de créer une colonie anglaise « dans des terres païennes qui ne sont pas déjà la possession d'un prince chrétien ».

Sa première expédition, en 1578, est ambitieuse, regroupant 10 navires et plus de 500 hommes. Dispersée par une tempête et obligée de revenir au port, elle se solde par un échec. Bien que Gilbert y laisse la plus grande part de sa fortune personnelle, il persévère.

Au printemps 1583, il organise une deuxième expédition. Considérant qu'il porte « la guigne en mer », la reine le presse de ne pas s'y joindre. C'est un bon conseil, mais il n'en tient pas compte.

Explorateur élizabéthain qui a pris possession de Terre-Neuve en août 1583. Portrait tiré de « A compleat collection of voyages and trends », Londres, 1705 (avec la permission des Archives nationales du Canada/C-4725).

La petite flotte lève l'ancre le 11 juin 1583. Un vaisseau fait demi-tour, mais les autres effectuent ensemble une lente traversée. Le Golden Hind, le Swallow, le Squirrel et le Delight, séparés par une brume persistante sur l'Atlantique, parviennent néanmoins, le 3 août, à reconnaître l'entrée du port de St. John's. Sachant que l'équipage compte de nombreux pirates, les pêcheurs portugais, basques, français et anglais essaient de leur bloquer le passage, mais Gilbert brandit sa lettre royale et les pêcheurs le laissent passer.

Après la proclamation officielle, Gilbert renvoie aussitôt deux de ses navires et mène les autres dans les eaux redoutables de l'île de Sable. Au matin du 29 août, après une nuit de tourmente, les bateaux se retrouvent sur des hauts-fonds et l'équipage du Delight, peu attentif, ne peut empêcher le navire de s'échouer et de se disloquer rapidement. La majeure partie de l'équipage périt.

Cette perte démoralise les survivants, et Gilbert décide de rentrer. Même si le capitaine du Golden Hind l'avertit que le Squirrel est surarmé et instable, Gilbert refuse de l'abandonner. En arrivant près des côtes anglaises, les deux navires font face à une mer dé montée. Le 9 septembre, le Squirrel évite la catastrophe de justesse. Pendant l'accalmie qui suit, Gilbert hèle le Golden Hind et assis face à la poupe, il crie : « Sur mer ou sur terre, le ciel est toujours aussi près. »

Gilbert lisant à haute voix ce passage de L'Utopie de More : « Le cadavre sans sépulture a le ciel pour linceul » au moment où il passe par-dessus bord est l'une des images les plus évocatrices de l'époque des grands explorateurs. Le 9 septembre à minuit, les lumières du Squirrel s'éteignent et la frégate est engloutie par la mer. Le Golden Hind atteint Dartmouth le 22 septembre portant la terrible nouvelle.

Comme sir Francis Drake ou son demi-frère sir Walter Raleigh, sir Humphrey Gilbert est de ces aventuriers de l'époque élizabéthaine qui échappent à tout jugement. Mi-visionnaire, mi-pirate, à la fois courageux et cruel, déterminé jusqu'à l'obsession, Gilbert caresse des rêves qui dépassent largement ses moyens. Pourtant, même si les historiens d'aujourd'hui tendent à bouder les exploits individuels, il est difficile d'ignorer des hommes de la trempe de Gilbert qui, à seule force de volonté, ont changé le cours de l'histoire. Gilbert n'est pas parvenu à créer une colonie dans le Nouveau Monde, mais il a solidement posé les jalons de ce qui deviendra, en quelques générations, une présence dominante de l'Angleterre en Amérique.