Le soldat canadien de la Grande Guerre

Le Canada, composante de l’Empire britannique, se retrouve automatiquement partie prenante dans le conflit lorsque la Grande-Bretagne entre en guerre le 4 août 1914; toutefois, ce seront les Canadiens seuls qui décideront de l’ampleur de leur engagement dans la Première Guerre mondiale.

Soldats canadiens revenant de la crête de Vimy, en France, en mai 1917. \r\n
Robert Jamerson et Columbus Bowen
Membres du 2e Bataillon de construction pendant la Première Guerre mondiale, vers 1916-1918, Amber Valley, Alberta.
36182562 \u00a9 Ivan Vander Biesen | Dreamstime.com

Le Canada, composante de l’Empire britannique, se retrouve automatiquement partie prenante dans le conflit lorsque la Grande-Bretagne entre en guerre le 4 août 1914; toutefois, ce seront les Canadiens seuls qui décideront de l’ampleur de leur engagement dans la Première Guerre mondiale. En l’absence de force aérienne, avec une marine réduite à sa plus simple expression et avec une armée professionnelle d’à peine 3 100 hommes, le Corps expéditionnaire canadien (CEC) qui quittera bientôt le pays se compose essentiellement de soldats-citoyens en provenance de tout le Dominion.

Des recrues enthousiastes

On assiste, au début de la guerre, à une poussée de patriotisme et à un désir de se battre pour le Roi et pour le pays. Dans un contexte où il est communément admis que la guerre sera terminée avant Noël, les hommes s’enrôlent par goût de l’aventure ainsi que sous la pression de leurs amis et des figures de l’autorité en vue d’échapper à un travail ingrat ou à une vie familiale malheureuse. La réalité va s’avérer très différente de ce qu’ils avaient imaginé : en quelques mois, les mitrailleuses, l’artillerie et les fusils à tirs rapides font des centaines de milliers de victimes sur le front de l’Ouest, les armées en présence se voyant forcées de creuser dans le sol pour échapper au déluge de feu qui s’abat sur elles. Toutefois, alors que la guerre semble ne jamais devoir finir, les Canadiens continuent, jusqu’à la fin de 1916, de s’enrôler par dizaines de milliers, montrant ainsi qu’ils sont nombreux à la considérer comme une guerre juste visant à défendre les idées libérales ou à soutenir l’Empire britannique. D’autres succombent simplement à la pression des recruteurs ou s’enrôlent pour l’une quelconque des innombrables autres raisons qu’il peut y avoir à servir sous l’uniforme et à recevoir régulièrement la solde quotidienne des simples soldats d’un montant de 1,1 $.

Lorsque le ministre de la Milice, Sam Hughes, lance un appel pour le recrutement de soldats, des milliers de Canadiens convergent vers le camp d’entraînement de Valcartier situé à proximité de Québec. Dans ce contexte où il y a pléthore d’hommes brûlant de servir, la nouvelle force combattante canadienne peut se permettre d’être sélective et le premier contingent qui part à l’étranger, fort d’environ 31 000 hommes, se compose d’un grand nombre d’anciens soldats ayant participé à la Guerre des Boers et d’hommes formés par la milice. Environ 70 % de ces hommes sont nés britanniques; toutefois, un certain nombre d’entre eux vivent au Canada depuis des années, voire depuis des décennies. Leurs officiers sont, quant à eux, dans leur grande majorité, Canadiens de naissance. À la fin de la guerre, on comptera 51 % de Canadiens de naissance sur les 630 000 Canadiens à s’être enrôlés.

Taille, santé et bonne dentition

Au début de la guerre, les soldats canadiens doivent mesurer au moins 1,60 m pour un tour de poitrine d’au moins 83,8 cm. Les artilleurs, quant à eux, doivent avoir une taille d’au moins 1,70 m pour être susceptibles d’assurer la lourde tâche consistant à alimenter les pièces d’artillerie. Au fur et à mesure que la guerre se déroule, ces exigences vont diminuer alors que le nombre d’hommes requis pour le service à l’étranger ne cesse d’augmenter.

Au début, les recrues potentielles sont soumises à des examens médicaux rigoureux. Les hommes ayant eu des maladies infantiles, ayant été blessés, ayant une santé défaillante, atteints de maladies pulmonaires (en particulier la tuberculose), dotés de pieds plats ou ayant une mauvaise vue se voient refuser l’enrôlement. Des dents gâtées peuvent également conduire à un refus et les volontaires sont nombreux à fulminer qu’ils souhaitent combattre les Allemands et non pas les mordre. Les plus patriotes et les plus désespérés n’hésitent pas à cacher leur état ou à mentir concernant les maux dont ils sont atteints, voire à corrompre les médecins militaires ou les sergents recruteurs. Malgré tout, des dizaines de milliers d’hommes ne réussissent pas à s’enrôler.

Les recrues doivent être âgées d’au moins 18 ans (un seuil qui sera plus tard porté à 19 ans) et d’au plus 45 ans; toutefois, des soldats ayant dépassé la limite d’âge et des adolescents mentent fréquemment à propos de leur âge réel. Dans un contexte où 260 bataillons d’infanterie se sont constitués dans tout le pays, ces unités sont nombreuses à se faire concurrence entre elles pour recruter dans les grandes villes. Les unités ferment souvent les yeux pour enrôler des soldats en dehors des limites d’âge. En l’absence d’une liste nationale, les hommes les plus entreprenants, encore adolescents ou déjà grisonnants, dont l’enrôlement a été refusé une première fois peuvent tenter leur chance plusieurs fois de suite dans la même unité ou dans une unité différente, la plupart finissant par arriver à leurs fins. On estime que près de 20 000 soldats en dessous de l’âge limite ont finalement réussi à s’enrôler pendant toute la durée du conflit et qu’environ 10 % d’entre eux ont été tués à l’étranger. Sur l’ensemble de la guerre, l’âge moyen des soldats canadiens est de 26 ans; il est toutefois inférieur dans les bataillons d’infanterie présents sur le front.

Pendant la première année de la guerre, les épouses peuvent exiger que leur mari soit libéré de son service (environ 20 % des soldats du CEC sont mariés et ont des enfants). Les soldats partis à l’étranger réservent une partie de leur solde à leur femme, les personnes à charge des militaires bénéficiant également d’une allocation fédérale mensuelle. À ces sommes qui, seules, sont insuffisantes pour permettre aux familles des soldats de survivre, s’ajoutent les aides versées par le Fonds patriotique canadien réactivé au début de la guerre. D’un océan à l’autre, les Canadiens font don de dizaines de millions de dollars au FPC qui administre l’argent à destination des familles des soldats canadiens.

Religion, régions et famille

Une analyse des documents d’attestation et des dossiers médicaux des soldats, effectuée après la guerre, a permis de compiler un certain nombre de données de base à propos du soldat canadien. Les hommes enrôlés pendant la guerre ont, en moyenne, un niveau d’études correspondant à la sixième année, ce qui est peu surprenant dans un contexte où la population canadienne demeure essentiellement rurale plutôt qu’urbaine et où l’on attend des garçons et des filles qu’ils gagnent leur pain et qu’ils contribuent aux besoins familiaux. L’éducation reste un luxe pour la plupart des Canadiens, les officiers étant mieux lotis en la matière que les simples soldats.

Les soldats canadiens envoyés à l’étranger pendant la guerre sont originaires de toutes les classes sociales et de toutes les régions, mais, bien entendu, pas en proportions égales. L’Ontario et l’Ouest canadien, qui représentent 60 % de la population du pays, fournissent 73 % du CEC, tandis que le Québec, qui abrite 27 % de la population, n’en fournit que 14 %. (Il semble que la plupart des recrues québécoises soient anglophones.) Il s’agit là de statistiques très générales et, comme c’est toujours le cas pour ce type de chiffres, les résultats présentés peuvent varier en fonction de la façon dont les données brutes sont analysées. Il est toutefois clair que le Québec a eu une contribution, en nombre de soldats par habitant, inférieure à celle des autres provinces. Compte tenu du fait qu’il s’agit d’une armée anglophone combattant aux côtés des Britanniques, il n’y a là rien de surprenant; de fait, les prêtres québécois des paroisses locales exercent alors une grande influence sur les populations et mettent souvent en garde les hommes pour qu’ils ne s’engagent pas dans cette guerre « étrangère ».

À cette époque, le Dominion est essentiellement rural plutôt qu’urbain; toutefois, la majorité des hommes engagés dans cette armée anglaise sont des ouvriers canadiens. Sur un échantillon de 263 111 hommes enrôlés avant le 1er mars 1916, 6,5 % sont agriculteurs, 18,5 % employés administratifs et 64,8 % ouvriers, le restant appartenant à différentes autres catégories.

Les Premières Nations

Le Corps expéditionnaire canadien est, au départ, une force essentiellement blanche et anglo-saxonne, avec peu de Canadiens français et pratiquement aucun membre des minorités visibles. Le droit de servir n’est pas refusé aux membres des Premières Nations, mais il règne une certaine incertitude quant à la pitié dont les Allemands pourraient faire preuve à l’égard de soldats autochtones capturés. L’enrôlement est habituellement laissé à la discrétion des unités individuelles et de leurs officiers. On estime qu’environ 4 000 Autochtones ont servi dans l’armée pendant la Grande Guerre. Bien qu’ils soient souvent enfermés dans des rôles de tireurs embusqués ou d’éclaireurs — des rôles dans lesquels certains d’entre eux, comme Henry Norwest et Francis Pegahmagabow, s’avèrent d’ailleurs exceptionnellement doués —, les Autochtones servent pendant la guerre dans toutes sortes d’unités. Il est quelque peu surprenant, surtout si l’on tient compte du statut peu valorisant des Premières Nations au Canada, de constater qu’au moins une demi-douzaine de soldats autochtones ont servi comme officiers durant la guerre, habituellement dans l’aviation britannique.

Les différentes ethnies au sein du CEC

Ce n’est qu’en 1916, dans un contexte où le recrutement est ralenti dans tout le Dominion, que les Canadiens d’origine japonaise, les Noirs canadiens et les membres des autres groupes ethniques sont autorisés à s’enrôler. L’unité la plus facilement identifiable comme noire est le 2e Bataillon de construction qui est composé de 600 soldats noirs enrôlés. Environ 800 autres soldats canadiens noirs servent pendant la guerre dans l’ensemble des forces armées. Venant en grande partie de la côte Ouest, plus de 222 Canadiens d’origine japonaise luttent contre les préjugés racistes et contre la remise en cause de leur loyauté pour s’enrôler dans le CEC. Onze d’entre eux reçoivent des médailles pour actes de bravoure et 54 sont tués au combat.

Pendant la guerre, près de 4 000 Canadiens d’origine ukrainienne servent dans le CEC, un nombre peut-être supérieur à ce que l’on aurait pu attendre compte tenu du fait que de nombreux Canadiens considèrent ces compatriotes comme déloyaux. Par ailleurs, environ 5 000 Ukrainiens (auxquels il faut ajouter 3 000 Canadiens, Allemands de naissance) sont internés durant la guerre. En dépit de cet internement des Ukrainiens, des milliers d’entre eux s’enrôlent pour servir le Roi et leur pays. Filip Konowal, ancien combattant de l’armée russe impériale, est l’un de ces Ukrainiens engagés dans la guerre : il immigre au Canada en 1913 et s’enrôle dans le CEC deux ans plus tard. En tant que caporal au sein du 47e Bataillon, il reçoit la croix de Victoria lors de la bataille de la cote 70 d’août 1917 au cours de laquelle il conduit plusieurs assauts contre des positions allemandes abritant des mitrailleuses, attaquant même, à un certain moment, l’une d’entre elles en solitaire, tuant les sept soldats allemands qui la tiennent. En dehors des Ukrainiens, des milliers de Polonais, de Russes et de Roumains vont servir comme soldats pendant la guerre. L’ensemble de ces chiffres reste toutefois imprécis, les dossiers tenus par l’armée ne visant pas à identifier une race ou une ethnicité particulière.

Les États-Unis restent neutres lors de ce conflit jusqu’en avril 1917, ce qui amène des milliers d’Américains à se diriger vers le Nord pour s’enrôler. On estime qu’au total, près de 40 000 Américains vivant aux États-Unis, dont un certain nombre sont Canadiens ou Britanniques de naissance, rejoignent le CEC (soit environ 10 % de cette force). Toutefois, après l’entrée en guerre des États-Unis, ce nombre connaît une chute rapide.

La conscription

Fin 1916, le recrutement ne s’effectue plus qu’au compte-goutte. Alors que le nombre des victimes sur le front de l’Ouest ne cesse de s’accroître et que les unités ont un besoin permanent de se renforcer, au pays, l’industrie de guerre et l’agriculture sont en manque désespéré de bras et les salaires ont augmenté de façon considérable. De nombreux hommes, désormais informés de la situation sur le front et de l’horreur des tranchées, des rats, des cadavres sans sépulture et des tirs de mortier meurtriers, sont dissuadés de s’enrôler.

La colère et la désunion montent au Canada dans un contexte où un certain nombre de citoyens estiment que le fardeau de la guerre n’est pas réparti équitablement. En mai 1917, le gouvernement de sir Robert Borden se sent obligé d’annoncer la conscription dans le cadre de la Loi du Service Militaire, une évolution que Borden présente comme un soutien aux soldats combattant à l’étranger qui ont déjà tellement sacrifié pour la Nation.

Les élections fédérales de décembre 1917 sont parmi les plus clivantes de l’histoire canadienne, opposant les différentes régions entre elles, les agriculteurs aux citadins, les groupes ethniques et linguistiques, et même les communautés et les familles les unes aux autres. À cette occasion, la majorité des Canadiens s’en prennent au Québec, accusé de ne pas accomplir une part équitable de son devoir en soutien à la guerre, et ce, plus particulièrement sur le plan du nombre de soldats engagés à l’étranger. Ces tensions vont créer des cicatrices profondes qui perdureront pendant et après la guerre. Le gouvernement d’union de Borden (une coalition entre conservateurs et libéraux) gagne les élections et la conscription est adoptée.

Ciblée en direction des hommes âgés de 20 à 24 ans, la loi vise à les obliger à s’engager sous les drapeaux; toutefois, un processus de demande d’exemption est également prévu. Des tribunaux répartis dans tout le pays ont pour mission de juger du bien-fondé de chaque cas, certains d’entre eux se montrant particulièrement sévères tandis que d’autres permettent aux hommes d’échapper au service sans aucune difficulté sur des bases parfois douteuses. À la fin de la guerre, le ministère de la Milice indique que la conscription a touché 99 651 jeunes hommes dont 24 132 ont servi sur le front. La conscription a laissé une marque négative dans l’esprit des Canadiens, mais il ne faut pas oublier qu’elle a joué un rôle essentiel pour permettre à des forces combattantes partiellement détruites de retrouver les effectifs nécessaires pour les batailles finales de 1918.

La réputation canadienne

À l’exception de quelques différences mineures et d’un certain nombre de feuilles d’érable et de symboles canadiens, les soldats canadiens en uniforme ressemblent à leurs homologues britanniques. Ils servent également dans la force expéditionnaire britannique et sont, pendant la majorité de la guerre, commandés par des généraux britanniques. Toutefois, les Canadiens ont la réputation d’être quelque peu différents des soldats britanniques. Originaires des marches de l’empire comme les Australiens, ils sont perçus comme de rudes guerriers nordiques, voire comme des éléments rétifs à la discipline.

Ce genre de perception relève, pour l’essentiel, du simple mythe et d’un imaginaire collectif forgé au long des années par la lecture de romans ou de récits de voyage fantaisistes ayant favorisé une large diffusion, au sein du public britannique, de l’idée selon laquelle les Canadiens sont tous des voyageurs coureurs de bois ou des membres de la police montée. Cependant, les soldats canadiens ne sont pas nés avec un fusil entre les mains et ne sont, pour la plupart, ni chasseurs ni traqueurs. La majorité de ces hommes sont originaires de centres urbains, là où le recrutement est le plus actif pendant la guerre et où les milices d’avant-guerre étaient déjà les plus présentes.

Sur le front de l’Ouest, les soldats canadiens gagneront de haute lutte la difficile bataille de la réputation au combat. Du premier engagement de soldats canadiens lors de la bataille d’Ypres, en avril 1915, au cours de laquelle les soldats du Dominion résistent aux assauts allemands de façon héroïque quoique particulièrement coûteuse, jusqu’à la série de batailles ayant constitué la campagne des Cent Jours lors des derniers mois de 1918, en passant par la victoire lors de la bataille de la crête de Vimy en avril 1917, les soldats canadiens seront désormais perçus, par leurs alliés comme par leurs ennemis, comme des troupes de choc ayant pour mission d’intervenir dans les affrontements les plus féroces pour remporter la victoire.

Les chiffres définitifs

À la fin de la guerre, 619 636 hommes et femmes (des infirmières) se sont enrôlés au Canada. Par ailleurs, 8 826 marins canadiens ont navigué dans la Royal Navy et la Marine royale canadienne. Plusieurs milliers d’autres soldats se sont directement enrôlés en Angleterre dans le Corps expéditionnaire canadien. Toutefois, sur un total de près de 630 000 Canadiens ayant servi pendant toute la guerre dans le CEC, seuls 425 000 se sont effectivement rendus à l’étranger. Ces soldats ont payé un prix élevé pour avoir effectué leur devoir, le nombre total des morts et des blessés s’élevant à 234 741, plusieurs autres milliers d’hommes devant décéder de leurs blessures dans l’immédiat après-guerre.


En savoir plus // Tim Cook

Collection: Première Guerre mondiale

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