L’explosion de Halifax et l’INCA

L’explosion de Halifax en 1917 est connue comme la plus puissante détonation produite par l’être humain avant l’ère atomique, mais il s’agit aussi de l’événement qui a entraîné le plus grand nombre de pertes de la vision simultanées dans l’histoire du Canada. C’est pourquoi elle a joué un rôle de premier plan dans la création de l’Institut national canadien pour les aveugles (INCA).

Une catastrophe sur le front domestique

En décembre 1917, pendant que la Grande Guerre fait rage, le port de Halifax est un des principaux points de rassemblement pour les vaisseaux alliés qui transitent vers l’Europe. Le 6 décembre, le Imo, un navire de secours quittant Halifax, avance trop rapidement du mauvais côté du détroit afin de contourner d’autres bâtiments. Le Mont-Blanc, un cargo bourré de munitions qui entre dans le port, croise le chemin du Imo. Les vaisseaux essaient de s’éviter mais n’y arrivent pas. Le Imo frappe le Mont-Blanc à l’avant tribord. Les étincelles provoquées par la collision mettent feu au benzène stocké sur le Mont-Blanc. Le cargo dérive vers la côte de Halifax, relâchant un énorme panache de fumée, tandis que les barils bondissent du bateau et explosent en l’air.

Le spectacle se poursuit pendant une vingtaine de minutes, en pleine heure de pointe matinale à Halifax. Des milliers de personnes qui se rendent au travail ou à l’école s’arrêtent pour regarder la scène. L’équipage du Mont-Blanc s’enfuit en canots de sauvetage vers la rive de Darmouth, de l’autre côté du port, tandis que le bateau en flammes, qui transporte du TNT et d’autres explosifs, dérive vers le quai 6, du côté de Halifax. Le quai est situé au pied d’une colline, et beaucoup de gens, dans les maisons qui surplombent la scène, regardent par les fenêtres.

Le Mont-Blanc explose vers 9 h 06, créant une onde de choc dévastatrice qui frappe la colline et le centre-ville de Halifax. Des débris retombent du ciel, faisant encore plus de victimes. Dans cette ville de 50 000 habitants, 2 000 personnes sont tuées et 9 000 autres blessées. Puisque beaucoup de gens regardent de leurs fenêtres au moment où le bateau explose, des centaines d’entre eux sont blessés aux yeux. Mères et enfants qui regardent par les fenêtres voient les vitres éclater, avant que les morceaux ne s’enfoncent dans leurs yeux, les rendant aveugles.

Le plus grand nombre de pertes de la vision simultanées

Durant les jours suivants, 12 ophtalmologistes soignent 592 personnes souffrant de blessures aux yeux. Les spécialistes des yeux réalisent 249 énucléations (ablation du globe oculaire). Seize personnes perdent les deux yeux à la fois. Le British Journal of Ophthalmology annonce que George H. Cox, un spécialiste des yeux, des oreilles, du nez et de la gorge de New Glasgow, en Nouvelle-Écosse, s’est joint à 11 autres médecins et infirmières qui se sont rendus à Halifax dans la soirée du 6 décembre. Il raconte la scène à son arrivée : « Nous avons dû ouvrir notre chemin le long des rues et des voies bloquées et couvertes de décombres de toutes sortes. […] Un peu partout, il y avait des morts sur des tas de gravats noircis. Toute la région était assombrie par la fumée, ou éclairée par les flammes des débris qui brûlaient. »

George Cox met sur pied l’hôpital Camp Hill et soigne des personnes blessées aux yeux pendant plusieurs jours sans interruption. Beaucoup de gens ont des morceaux de verre brisé dans les yeux, qui sont sévèrement endommagés ou perdus. George Cox et son équipe réalisent 76 énucléations et cinq doubles énucléations en quatre jours. Il répare des paupières lacérées et enlève de la terre cuite, des clous et du mortier. Beaucoup de patients périssent des suites de leurs horribles blessures.

Fondation de l’INCA

L’incident joue un rôle de premier plan dans la création de l’Institut national canadien pour les aveugles. Une décennie plus tôt, une première organisation de ce type a été mise sur pied en Ontario, la Canadian Free Library for the Blind, qui distribue des livres en Braille ; en 1917, elle est renommée la Canadian National Library for the Blind. Quand on apprend que l’explosion de Halifax a entraîné de nombreuses pertes de la vision, l’organisation lève une souscription pour venir en aide aux victimes.

La Nouvelle-Écosse est déjà à l’avant-garde de l’Amérique en matière de soins aux aveugles. C’est là que se trouve la très réputée Halifax School for the Blind, et une loi y assure une éducation gratuite aux aveugles depuis 1882.

Pendant la guerre, Halifax voit aussi arriver de nombreux militaires ayant perdu la vue qui reviennent au Canada après avoir reçu d’excellents soins en Angleterre. L’expérience acquise en soignant les victimes de l’explosion et les soldats de retour du front conduit à la fondation de l’Institut national canadien pour les aveugles en 1918.

Œuvre de l’INCA

L’explosion de Halifax et la Grande Guerre ont laissé derrière elles des centaines de personnes qui ont perdu la vue dans la fleur de l’âge et qui désirent reprendre le cours de leur vie normale. Si, dans l’après-coup de l’explosion, le plus urgent était d’assurer les soins physiques des victimes, il s’agit maintenant de répondre à leurs besoins en tant que personnes. C’est pourquoi le Canada envoie des gens en Angleterre pour voir comment on s’y prend, dans ce pays, pour réintégrer à la société les personnes qui ont perdu la vision.

Au début, l’INCA aide les personnes à apprendre le Braille et à faire du tricot. Pour accroître leur indépendance, elle leur enseigne à utiliser des appareils comme les machines à laver ou les malaxeurs à pain. Des bénévoles commencent à organiser des événements sociaux où les non-voyants peuvent se rencontrer et partager leurs approches afin de mieux surmonter leur handicap. Des bénévoles organisent aussi des cours pour préparer le retour des non-voyants à la vie active.

Un siècle plus tard, l’INCA poursuit son œuvre, arborant fièrement une devise inspirée par l’explosion de Halifax : « Voir au-delà de la perte de vision depuis 1918. » L’INCA demeure le plus important centre de réhabilitation pour non-voyants de Nouvelle-Écosse et travaille avec des gens de partout au pays afin de démontrer qu’« avec le soutien adéquat, les personnes non-voyantes ou partiellement aveugles peuvent faire pratiquement n’importe quoi ».