Débat : changer la signification d’une statue

Dans le débat grandissant et complexe sur le retrait des noms et des statues des personnages controversés de l’époque coloniale des lieux publics, l’Encyclopédie canadienne a demandé à un historien d’exprimer son opinion sur le sujet. Dans cet article, l’auteur et historien Ken McGoogan plaide contre le remplacement et le statu quo, et propose une troisième option.

La fille sans peur et le Taureau de Wall Street

La controverse sur la statue La fille sans peur est une nouvelle qui ne date pas d’hier, même à New York City, mais elle éclaire la discussion concernant le retrait des statues et le changement des noms des immeubles. La sculpture de bronze d’une jeune fille est placée au cœur du quartier financier de Manhattan en mars dernier. La fille est debout, les mains sur les hanches, se plaçant droit devant l’énorme Taureau de Wall Street, qui se situe sur cet endroit précis depuis 1989.

Installée temporairement pour célébrer la Journée internationale des femmes, La fille sans peur entraîne la création d’une pétition signée par plus de 40 000 personnes afin qu’elle reste à cet endroit de façon permanente. Les dissidents dénoncent la statue qu’ils perçoivent comme étant de la fausse publicité : « faux féminisme d’entreprise ». De plus, Arturo Di Modica, le sculpteur du Taureau de Wall Street, déclare dans une conférence de presse émouvante que La fille sans peur « attaque le taureau ». Il a créé la statue pour symboliser une économie en essor. La nouvelle installation a donc changé la signification de la statue.

Ce point de vue m’a marqué.

John Franklin et John Rae

Je me bats avec les statues et les monuments depuis 1998, lorsque j’ai commencé mes recherches pour Fatal Passage, une biographie narrative sur l’explorateur de l’Arctique John Rae. Je me rappelle à quel point je me suis senti offensé quand, à Waterloo Place, à Londres, je me suis retrouvé devant une immense statue, plus grande que nature, de Sir John Franklin. Une plaque en dessous célèbre ce dernier et ses compagnons pour avoir « découvert le passage du Nord-Ouest ». Il était aussi écrit ceci : « Ils ont forgé le dernier lien avec leur vie. » Comme je l’écris dans Fatal Passage, « Cette fraude historique n’aurait pas beaucoup d’importance si elle n’avait pas été propagée aux dépens d’un autre homme, l’explorateur qui a réellement découvert le dernier lien du passage du Nord-Ouest. » Cette personne se nomme John Rae et il est né à Orkney, en Écosse.

Quelques années plus tard, toujours offensé, je commence à écrire Lady Franklin’s Revenge en décrivant comment la veuve de John Franklin, Jane Franklin, met en place la création de cette statue à Waterloo Place. Plus loin dans le livre, je démontre comment Lady Franklin a créé plusieurs statues de son défunt mari afin de prendre le contrôle de l’histoire de l’exploration de l’Arctique et ainsi lancer le mythe de John Franklin en tant que célèbre explorateur, ce qui n’est pas le cas en réalité.

Jane Franklin a stipulé le libellé à inscrire sur la statue du lieu de naissance de John Franklin, insistant sur le fait qu’il y soit décrit non pas comme ayant perdu sa vie en cherchant le passage du Nord-Ouest, mais en l’ayant découvert. Elle finance et envoie une réplique de la statue de Waterloo Place à Hobart, en Tasmanie, lieu où John Franklin et elle-même ont vécu pendant plusieurs années. Les machinations de Lady Franklin aboutissent à l’installation d’un buste de John Franklin à l’Abbaye de Westminster, un buste complet avec verrière et base élaborée. Là encore, grâce à l’appui de prestigieux contacts comme Alfred Lord Tennyson, elle développe le mythe de John Franklin.

John Rae
 Sir John Franklin.
Crédit: Bibliothèque et Archives Canada/C-1352.
Expéditions importantes dans la région du passage du Nord-Ouest entre 1576 et 1944.

Mais attendez. En 2013, plus d’un siècle plus tard, et après une longue campagne, les Orcadiens sont heureux d’apprendre que l’Abbaye de Westminster est prête à corriger le mythe de John Franklin en installant une plaque attribuant à John Rae la découverte du dernier lien du premier passage du Nord-Ouest navigable. Ils se réjouissent trop rapidement. Dans mon livre paru en 2017, Dead Reckoning: The Untold Story of the Northwest Passage, je décris comment, au dernier moment, les champions de l’ancienne orthodoxie ont fait dérailler cette installation, réduisant la plaque promettant la vérité à une simple pierre ne disant rien d’autre que ceci : « John Rae / 1813-1893 / explorateur de l’Arctique ». Comme je l’écris dans mon livre, ce déraillement « est un épisode particulièrement honteux dans une tradition fastidieuse de répudiation qui remonte à l’époque de [Charles] Dickens ».

Robert Peary et le duc de Sutherland

Les statues de John Franklin ne sont pas les seules que je trouve offensantes. Dans Dead Reckoning: The Untold Story of the Northwest Passage, je décris également un monument en l’honneur de l’explorateur américain Robert Peary au cap York, sur la côte nord-ouest du Groenland. S’élevant à 28 m de haut, c’est « essentiellement un obélisque grotesque pointant vers le ciel, surmonté d’un géant ‘’P’’ ». Cela m’offense principalement à cause de la façon dont Robert Peary a traité les Inuits, notamment un garçon nommé Minik Wallace, amené du Groenland à New York City en 1897 comme une sorte d’exposition d’histoire naturelle, dont l’histoire est racontée par Ken Harper dans Give Me My Father’s Body.

De plus, en périphérie de Golspie, en Écosse, on retrouve un monument tout aussi imposant et grotesque dédié au duc de Sutherland. Ce monument est grotesque parce que le duc de Sutherland est en grande partie responsable des Highland Clearances au début du 19e siècle qui ont entraîné l’expulsion d’environ 15 000 Highlanders écossais des terres de leurs ancêtres. Je pourrais multiplier les exemples, mais vous comprenez l’idée. De nombreuses statues me déplaisent.

Réfuter, enlever ou changer la signification?

En ce qui concerne le buste de John Franklin à l’Abbaye de Westminster, je soutiens fortement l’approche employée dans le cas de La fille sans peur : ajouter quelque chose qui changerait la signification initiale. Est-ce que cela fonctionnerait dans tous les cas? Cela fonctionnerait-il pour les monuments d’Adolf Hitler ou de Joseph Staline, responsables de la mort de millions ou de dizaines de millions d’innocents? Bien sûr que non. Cela fonctionnerait-il pour les États-Unis avec les monuments de Robert E. Lee? Certainement pas.

Mais je ne peux pas croire que la destruction arbitraire soit la solution. Je pense à l’Afghanistan et l’Irak, où les talibans et l’État islamique ont détruit des statues, des monuments et des trésors architecturaux sans se poser de questions. Ce n’est pas un modèle à suivre.

Les questions clés sont les suivantes. Où est la limite? Comment la trace-t-on? Dans le cas de n’importe quelle statue qui offense, trois options existent : nous pouvons réfuter la plainte, enlever la statue ou changer son sens grâce à un ajout. Pensez à La fille sans peur et le Taureau de Wall Street. Les mêmes principes fonctionnent avec le nom des rues et des bâtiments.

Egerton Ryerson et Edward Cornwallis

Dans ce cas, nous devons nous concentrer sur les spécificités. Il n’y a pas si longtemps, des étudiants de l’Université de Ryerson demandaient à ce que l’on enlève la statue d’Egerton Ryerson, avançant qu’il était anti-Autochtone. Pour toutes les personnes indécises, l’historien Donald Smith, habitant en Alberta, fait voler en éclat cet argument dans le Globe and Mail. (Le 5 juillet 2017 dans le Globe and Mail, il explique le travail d’Egerton Ryerson avec les Premières Nations et les relations qu’il avait avec certains Autochtones, ainsi que le respect mutuel qu’ils avaient l’un pour l’autre.) De mon point de vue, la plainte est réfutée.

Egerton Ryerson
Egerton Ryerson, \u00e0 l'origine de l'aménagement des programmes canadiens, fait partie des fondateurs du syst\u00e8me scolaire qui voient dans un syst\u00e8me d'éducation contr\u00f4lé par l'\u00c9tat le principal moyen d'intégrer des \u00ab étrangers \u00bb.

La statue d’Edward Cornwallis à Halifax est un défi plus complexe. Les Autochtones méprisent Edward Cornwallis à cause de la façon dont il a traité leurs ancêtres. Les immigrants écossais le détestent à cause des cruautés vindicatives qu’il inflige aux Highlanders écossais après la bataille de Culloden. L’homme était détestable. Cependant, peut-être pas au même point qu’Adolf Hitler ou Joseph Staline. Donc, que faire?

En 1749, Edward Cornwallis met à prix la tête des Mi’kmaq après des attaques contre les colonialistes, condamnant ainsi tout un peuple pour les actions de quelques personnes. Aujourd’hui, les dirigeants de l’assemblée des chefs des Mi’kmaqde la Nouvelle-Écosse montrent la voie à suivre. Au lieu d’autoriser une bande de manifestants indisciplinés à détruire la statue d’Edward Cornwallis (une action qui ne peut conduire qu’à une polarisation à l’américaine et à d’éventuelles violences), ces dirigeants préconisent l’engagement civique. En avril 2017, le conseil de la ville d’Halifax vote à forte majorité en faveur de la mise en place d’un groupe d’experts, incluant des représentants Mi’kmaq,afin d’examiner l’affaire Edward Cornwallis.

Les réfutations et les exonérations ne semblent pas être productives. Donc, que représente la statue? Que raconte-t-elle? Est-il est possible de changer le sens de la statue pour l’intégrer dans une autre histoire? Pensez à la tentative des Orcadiens de répondre au buste de John Franklin à l’Abbaye de Westminster. Pensez La fille sans peur et comment elle change le sens du Taureau de Wall Street.

Est-ce qu’un artiste autochtone, un sculpteur par exemple, peut répondre à la statue de pierre d’Edward Cornwallis et ainsi créer un récit différent des faits, une histoire de reconnaissance ou de réconciliation peut-être? Si ce défi est importun ou impossible à réaliser, la statue doit disparaître. Tout en érigeant peut-être une plaque expliquant cette décision. Il faut apprendre des torts du passé.