Débat sur les noms : le nom de sir John A. doit être conservé

Alors que s’intensifie – et se complexifie – le débat en ce qui concerne le retrait des noms et des statues de personnages controversés de l’ère coloniale dans les lieux publics, l’Encyclopédie canadienne a demandé à trois auteurs de partager leur opinion sur le sujet. Dans cet article, d’abord paru dans le magazine Maclean’s, le journaliste John Geddes avance que les personnages historiques ne devraient pas être jugés avec trop de sévérité ou selon les standards actuels.

Sir John A. Macdonald
Sir John A. Macdonald, Canada's first prime minister, as depicted on a Canadian $10 bill.

Langevin et Macdonald

Presque personne ne s’est indigné lorsque le premier ministre, Justin Trudeau, a annoncé le 21 juin, date de la Journée nationale des Autochtones, que l’imposant édifice Langevin d’Ottawa allait être renommé pour devenir, sans originalité, le Bureau du premier ministre et du Conseil privé. Après tout, Hector-Louis Langevin n’est pas un nom très connu et apprécié. En fait, qui était cet homme? Les seuls Canadiens susceptibles d’en avoir une vague idée sont ceux qui ont suivi de près la Commission de vérité et de réconciliation, qui a mis l’homme de l’avant dans son rapport final comme étant l’un des principaux instigateurs de la politique du gouvernement fédéral au 19e siècle, avec ses pensionnats indiens qui ont déchiré plusieurs générations de peuples des Premières Nations.

Bureau du premier ministre et du Conseil privé
Bureau du premier ministre et du Conseil privé (autrefois l'édifice Langevin), à Ottawa.
Sir Hector-Louis Langevin
Sir Hector-Louis Langevin, député de Dorchester (Québec) et ministre des Travaux publics; Ottawa (Ontario); juillet 1873 (avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada, PA-026409).

Mais l’histoire permet rarement des conclusions si nettes. Langevin a également été un grand militant pour le Québec et une personne importante dans l’administration de sir John A. Macdonald. Ainsi, si la plaque affichant le nom de Langevin devait être dévissée de la pierre jaunie d’un bâtiment de style Second empire faisant face au Parlement, qu’advient-il de tous les autres édifices, récents ou anciens, qui portent le nom du grand premier ministre qui a été son patron? Nul ne nie que MacDonald a lui aussi été un grand militant pour l’assimilation des Premières Nations et que ses paroles en matière de race font aujourd’hui grincer des dents.

Tout de même, la notion semble ridicule. Qui proposerait sérieusement de retirer d’une façade le nom de la plus célèbre icône de la Confédération? Eh bien, la Fédération des enseignantes et des enseignants de l’Ontario, voilà qui. Le syndicat a récemment adopté une résolution pour demander aux conseils scolaires de l’Ontario d’envisager le retrait du nom de sir John A. des écoles de la province. Les enseignantes et les enseignants ont voté dans le sillage de l’amer débat qui sévit aux États-Unis concernant les monuments commémoratifs aux héros de la Confédération issus de la Guerre de Sécession, dont la statue de Robert E. Lee, cause d’affrontements violents dans les rues de Charlottesville en Virginie.

Juger le passé dans le présent

Soulignons une évidence : aucun lecteur d’histoire réfléchi ne considère qu’accuser des personnalités du passé selon des critères actuels soit un exercice profitable. Très peu passeraient un tel test. Prenez comme exemple les deux politiciens sans doute les plus vénérés du siècle passé, au moins dans le monde anglophone, Winston Churchill et Franklin Delano Roosevelt.

À propos du sort des peuples autochtones de l’Amérique du Nord et de l’Australie, Churchill a un jour déclaré : « Je ne considère pas qu’un tort a été causé à ces peuples parce qu’une race plus forte, de meilleure qualité et de meilleure éloquence, disons-le ainsi, est arrivée et a pris leur place. » La détention de guerre de Nippo-Américains par Roosevelt semble encore pire à la lumière des découvertes d’historiens, qui ont décelé des propos anti-japonais dans ses premiers écrits, contenant un avertissement contre « le mélange entre le sang asiatique et le sang européen ou américain ».

Metlakatla Indian Residential School Students
Aboriginal students attending the Metlakatla Indian Residential School. (Credit: William James Topley / Library and Archives Canada / C-015037)

Pourquoi honore-t-on certaines personnes?

Il existe d’innombrables exemples comme ceux-ci qui concernent toutes sortes de personnages historiques. Parmi les statues de bronze de la Colline du Parlement, pour ramener le débat à un degré local, on trouve notamment une gaie représentation des « Cinq femmes célèbres », à la tête de la lutte pour les droits politiques des femmes des années 1920. Malheureusement, l’une d’entre elles, Emily Murphy, est aussi reconnue pour ses propos racistes à la même époque.

Cependant, ce n’est pas son racisme qui a valu à Emily Murphy son monument commémoratif sur la Colline, mais bien le rôle qu’elle a joué dans la lutte pour la reconnaissance des femmes comme « personnes » sur le plan juridique. Or, cela propose une façon de lever l’ambiguïté de cet argument. Lorsque survient le débat sur les noms et les monuments à conserver, on doit se demander pourquoi une sommité a été considérée comme méritant des honneurs, lesquels de ses accomplissements lui ont valu cette vénération et quels aspects d’elle nous nous rappelons principalement aujourd’hui.

Les Cinq femmes célèbres
La sculpture, « Les Cinq femmes célèbres », rend hommage aux cinq femmes célèbres : Nellie McClung, Henrietta Muir Edwards, Irene Parlby, Louise McKinney et Emily Murphy. Elle fut présentée officiellement sur la Colline du Parlement, en 2000 (sculpture de Barbara Paterson; photo de Marc Mennie; avec la permission de la Fondation Famous 5).
Emily Murphy
En 1916, Emily Murphy est nommée magistrate de police à Edmonton, et devient ainsi la première femme magistrat de l'Empire britannique .

Ainsi, dans le cas des statues de généraux confédérés – principalement érigées dans le Sud pour rappeler aux citoyens noirs la présence d’un ordre social raciste –, l’objectif des monuments les rend non valides, peu importe la complexité de ce que les historiens nous racontent sur le général Lee et les autres.

Est-ce que les fautes peuvent éclipser un grand héritage?

Un autre questionnement est de mise, non pas sur la raison pour laquelle le nom a été honoré au départ, mais sur la signification qu’il a acquise avec le temps. L’héritage de Langevin est aujourd’hui si étroitement associé aux pensionnats indiens que son nom fait penser à bien peu d’autres choses pour les quelques personnes qui le reconnaissent. Ce seul point est un argument assez fort pour le retirer d’un bâtiment fédéral important.

À l’opposé, la réputation grandiose de Macdonald est attribuée à bien plus que ses seuls propos racistes et, aussi sérieux soient-ils, il serait déraisonnable de ternir sa réputation pour autant. Son nom est toujours l’emblème d’une vision globale du Canada, même si son statut est actuellement largement débattu par les historiens. De pareils arguments peuvent s’appliquer aux cas de Churchill et de Roosevelt, et peut-être même à celui de Murphy. Leurs défauts sont ouvertement divulgués par les historiens et enseignés à l’école, mais on ne peut permettre à ces sombres torts d’éclipser tout le reste.

Il n’existe aucune façon simple de dresser la liste des héros de l’histoire qui méritent une place au panthéon. Chaque biographie mène à une réponse différente. Il faudrait commencer par se baser sur les dires d’historiens chevronnés pour déterminer ce que les personnages du passé ont dit et fait, ce qui n’est pas une mince affaire. Il faudrait ensuite se demander pourquoi ils ont été jugés dignes d’être reconnus, et si cette raison nous convient toujours aujourd’hui. Or, si l’on s’appuie sur ce test, on constatera bien rapidement qu’il n’y a pas lieu de commencer à réfléchir à de nouveaux noms pour les écoles honorant sir John A. MacDonald.

Monument de Macdonald
Monument de sir John A. Macdonald sur la Colline du Parlement, à Ottawa (photo de T. Atkinson).