Hippies au Canada

On a appelé « hippies » les jeunes qui ont vécu la contre-culture des années 1960, un mouvement qui a pris naissance aux États-Unis et s’est répandu au Canada dans la seconde moitié de la décennie. Le nom hippie dérive de l’adjectif hip, par lequel on décrivait les jeunes bohèmes qui vivaient dans le quartier new-yorkais de Greenwich Village et dans la ville de San Francisco dans les années 1950 et 1960. Les hippies font partie de la génération du baby-boom, née aussitôt après la fin de la Deuxième Guerre mondiale (voirLes baby-boomers au Canada). Cette vague de natalité a transformé la société canadienne : au milieu des années 1960, plus de la moitié de la population du Canada, qui comptait alors 20 millions de personnes, avait moins de 25 ans.



Aperçu

Les jeunes de cette génération grandissent durant la période de prospérité sans précédent qui suit la Deuxième Guerre mondiale. Leur situation relativement privilégiée amène de nombreux observateurs de la scène sociale à décrier leurs exigences de changement comme une forme de décadence ou de déchéance morale. Pourtant, leur influence sur la culture dominante en Occident finit par faire bouger les choses. La culture hippie suscite l’essor de la santé et du bien-être holistiques, de la pleine conscience et de la justice sociale, tous principes qui deviendront les pierres angulaires de la culture populaire au Canada au 21e siècle.

Le mouvement hippie est associé autant à une esthétique qu’à une idéologie. Cheveux longs chez les hommes et les femmes, barbes non taillées, vêtements non conventionnels et nudité occasionnelle en définissent le style. Au plan idéologique, les hippies critiquent ou abattent les conventions sociales conservatrices qui règlent la vie dans le monde développé au milieu du 20e siècle, dont la consommation ostentatoire, la monogamie hétérosexuelle, le respect de l’autorité institutionnelle et étatique et la répression des minorités. Les hippies font aussi usage de drogues illégales, en particulier la marijuana et le LSD.

(avec la permission de John Hill, Wikimedia Commons. )

Influence des réfractaires

Lorsque la guerre du Vietnam prend de l’ampleur au milieu des années 1960, l’armée des États-Unis annonce la première conscription aléatoire depuis 1942. Des résistants à l’appel aux armes, dont beaucoup sont des hippies et s’opposent à la guerre pour des motifs idéologiques pacifistes, commencent à émigrer en masse au Canada et ailleurs. Ces « réfractaires » risquent la prison pour s’être soustraits à leur devoir d’appelés et sont donc condamnés à vivre en fugitifs au Canada le reste de leur vie (le président Jimmy Carter leur accordera l’amnistie en 1977 et ils pourront rentrer aux États-Unis sans crainte d’être arrêtés). Cette migration contribue à faire entrer la culture hippie au Canada.

En Nouvelle-Écosse, la localité de Wolfville, et en Colombie-Britannique, la ville de Nelson ainsi qu’un certain nombre des îles Gulf dans le détroit de Georgia deviennent des destinations populaires pour les hippies américains qui fuient la conscription. Encore aujourd’hui, leur économie est à l’image de la contre-culture apportée par cette vague de nouveaux venus.

Joni Mitchell avec son étui à guitare, 11 janvier 1969

Musique

La musique occupe une place importante dans la culture hippie, et plusieurs musiciens canadiens deviendront célèbres en tant qu’emblèmes de la contre-culture. Neil Young écrit son chant de protestation Ohio en 1970, après qu’une manifestation non violente à l’Université Kent State, en Ohio, soit dispersée à coups de feu par la Garde nationale, qui tue quatre étudiants et blesse de nombreux autres. Joni Mitchell écrit en 1969 la chanson Woodstock, à propos du festival du même nom qui a eu lieu cette année‑là dans l’État de New York, et qui deviendra le symbole universel du mouvement hippie.

D’autres musiciens canadiens de renom en viennent à être associés à la culture hippie, dont les membres du groupe The Band, qui fait des tournées et de nombreux enregistrements avec Bob Dylan, et dont le dernier concert fait l’objet d’un documentaire de Martin Scorsese intitulé The Last Waltz (1978; trad. La Dernière Valse).

Épicentres urbains et grands rassemblements

Tandis que des hippies attirés par le « retour à la terre » cherchent à créer des communautés utopiques à la campagne, les quartiers de Kitsilano à Vancouver et de Yorkville à Toronto deviennent des épicentres urbains du mouvement hippie au Canada. Les manifestations non violentes que mènent les défenseurs des droits civiques dans le sud des États-Unis inspirent des formes de protestation pacifique qui attirent l’attention sur les hippies au Canada.

À la fin des années 1960, Yorkville Avenue compte de nombreux cafés très fréquentés où se produisent des musiciens. En 1967, un love‑in se déroule dans le calme à Queen’s Park, dans le but de fermer Yorkville Avenue à la circulation automobile. Plus tard la même année, des manifestants font un sit‑in dans l’avenue même, et une cinquantaine sont mis en état d’arrestation.

À Vancouver, c’est un be‑in qui se tient au parc Stanley le dimanche de Pâques 1967. Le rassemblement est pacifique, on joue de la musique et on danse, à l’exemple du human be‑in (jeu de mots avec l’anglais human being ‒ être humain) qui a eu lieu au parc Golden Gate de San Francisco en janvier précédent.

Rochdale College

Entre 1968 et 1975, l’Université de Toronto se prête à une expérience d’éducation libre et collective : le Rochdale College. Coopérative d’habitation et lieu d’apprentissage libre, Rochdale n’impose pas de frais de scolarité, ne donne pas de cours formels et ne décerne pas de diplômes officiels. Les résidents dispensent et reçoivent des cours informels. À son apogée, le « collège » compte dans son édifice une clinique de santé indépendante, à gestion communautaire, une bibliothèque, une cafétéria et une épicerie, des stations de radio et de télévision, une garderie et des espaces de vie commune. Le Théâtre Passe Muraille de Toronto et la maison d’édition Anansi ont tous deux été fondés à Rochdale. Incapable de payer son hypothèque, le collège ferme ses portes aux occupants en 1975. Dans ses dernières années, il était devenu un foyer d’agitation sociale, où sévissaient les toxicomanies dangereuses, le vagabondage et la criminalité.

Médias et censure

L’hebdomadaire Georgia Straight, organe de presse de la contre-culture de Vancouver, est fondé en 1967, en pleine ascension du mouvement hippie. Une semaine après la publication du premier numéro, le rédacteur en chef Dan McLeod est arrêté pour vagabondage, une accusation largement considérée comme dénuée de fondement. Tom Campbell, alors maire de Vancouver, s’oppose au journal pour des raisons idéologiques, craignant une influence néfaste sur les enfants. La querelle entre le maire de Vancouver et le Georgia Straight illustre le genre de conflits qui couvent entre la culture de « l’ordre établi » et les médias et entreprises contre-culturelles qui voient le jour durant l’époque hippie. Tom Campbell se démène si bien pour discréditer le journal que le responsable des licences de la ville finit par suspendre celle du journal. Cette suspension sera levée en fin de compte, mais le maire continuera de se battre pendant deux ans, à coups d’accusations d’obscénité et de diffamation portées contre le Georgia Straight et ses employés.

Influence durable

Bien que le mouvement hippie se soit essoufflé dès le milieu des années 1970, on ne saurait trop insister sur l’influence durable qu’il a eue sur la culture dominante au Canada. Les préoccupations qu’il a suscitées ont donné naissance à l’environnementalisme. Il a popularisé les luttes pour l’égalité des femmes, des minorités et des personnes d’orientation queer, des luttes qui continuent d’influencer le débat public et les politiques au Canada et de par le monde. Il s’est fait le champion du recyclage et du compostage bien avant que ces pratiques ne fassent partie de l’infrastructure urbaine de gestion des déchets. Il a popularisé plusieurs remèdes et techniques de mieux-être orientaux, dont le yoga et la méditation aujourd’hui pratiqués couramment aux États-Unis et au Canada.


Lecture supplémentaire

  • Jean-Philippe Warren et Andrée Fortin.  Pratiques et discours de la contreculture au Québec (2015).