​Culture queer

Contrairement aux communautés lesbiennes, gaies, bisexuelles et transgenres (LGBT) canadiennes qui ont toujours fait partie du discours artistique, il faut attendre les années 1960 et 1970 pour que leurs sexualités alternatives soient ouvertement représentées de telle façon qu’elles s’opposent directement aux courants de pensée dominants.

Contrairement aux communautés lesbiennes, gaies, bisexuelles et transgenres (LGBT) canadiennes qui ont toujours fait partie du discours artistique, il faut attendre les années 1960 et 1970 pour que leurs sexualités alternatives soient ouvertement représentées de telle façon qu’elles s’opposent directement aux courants de pensée dominants. Depuis, les artistes queer jouent un rôle intégral dans le mouvement des droits LGBT au Canada et continuent encore aujourd’hui à lutter non seulement contre l’homophobie, mais aussi contre le colonialisme, le racisme et le sexisme. Ce faisant, ils ont contribué à la fois à un discours artistique plus important à l’échelle internationale et à un discours plus politique sur la sexualité et l’identité canadienne.

Débuts

Dès le début du XXe siècle, des sujets homoérotiques sont au cœur des œuvres d’une poignée de peintres, sculpteurs et photographes, dont certains sont ouvertement en couple homosexuel. De façon générale, ces artistes sont issus de la classe moyenne aisée anglophone et le caractère raffiné de leurs portraits (souvent nus) reflète leur affiliation avec l’élite culturelle. Néanmoins, beaucoup de ces œuvres suggèrent une intimité et un désir sexuel qui ne sont pas typiquement montrés par l’établissement artistique.

On trouve, parmi les premiers artistes professionnels de ce mouvement, l’Américaine Florence Wyle et sa partenaire canadienne Frances Loring. Après leur rencontre à l’Art Institute de Chigago et une brève colocation à New York, Florence Wyle et Frances Loring déménagent à Toronto en 1913, où elles deviennent des incontournables de la scène artistique professionnelle. En 1928, elles fondent la Sculptor’s Society of Canada. Toutes deux décrochent des commandes très importantes tout au long de leur carrière, comme les statues de bronze de Florence Wyle représentant des ouvriers d’usine pour les monuments de guerre canadiens. Le corps féminin est un sujet récurrent dans les œuvres des deux artistes, sujet qui est représenté d’une foule de façons différentes, de la Mère inuite et son enfant de Frances Loring (1958) aux plus érotiques Adoratrice du soleil (1916) et Torse (1932) de Florence Wyle.

À la même époque, un autre couple gagne une reconnaissance populaire tout en demeurant secret sur son homosexualité : la photographe Edith Watson et la journaliste Victoria Hayward. Bien qu’elles soient toutes deux d’origine étrangère, Edith Watson du Connecticut et Victoria Hayward des Bermudes, elles s’installent au Canada pour travailler ensemble, à la suite de leur rencontre en 1911. Inspirée par les paysages canadiens, Edith Watson voit plusieurs de ses photos publiées dans le New York Times, le Toronto Star, Maclean’s et Saturday Night. Conjointement, elles publient aussi de nombreux articles de magazines, en plus d’un livre de photographies intitulé Romantic Canada en 1922. La portraitiste Florence Carlyle (1864-1923) et la photographe Clara Slipprell (1885-1975), nées au Canada, mais ayant produit la majorité de leurs œuvres aux États-Unis, comptent aussi au nombre des artistes lesbiennes importantes de l’époque.

L’art queer de l’époque ne peut être réduit qu’aux œuvres produites par les gais et lesbiennes. En effet, l’art de Robert Tait McKenzie prouve autrement. Ce médecin et professeur marié de l’Université McGill a produit plusieurs statues de bronze d’athlètes, d’hommes d’états et de soldats, dont The Victor (1925) et The Ideal Scout (1915). C’est son intérêt pour l’anatomie qui le mène à la sculpture et, comme l’historien de l’art Eugenio Filice l’écrit, la statue de bronze méticuleusement réaliste du Sprinter (1902) fait preuve de sa sensibilité « indéniablement homoérotique. »

La persistance de l’homophobie et la fixation sur la masculinité cohabitent tout au long du milieu du XXe siècle, atteignant son zénith vers la fin des années 1950 et le début des années 1960. Des corps masculins à la musculature extravagante deviennent objet de fascination et d’admiration dans les bandes dessinées populaires, alors qu’au même moment les élites politiques voient les hommes homosexuels comme une menace fondamentale pour la société canadienne.

La compétition entre identité de genre et oppression sexuelle se reflète tout au long de la carrière de Peter Flinsch, entre autres. Ce dernier, né à Leipzig, en Allemagne, est traduit en cour martiale pour avoir embrassé un autre homme alors qu’il était au service de l’armée allemande durant la Deuxième Guerre mondiale. En 1953, il déménage à Vancouver, où il s’occupe des décors pour la télévision de la CBC. Il peint et dessine (surtout des nus érotiques masculins) à temps perdu tout au long de sa carrière à la CBC, mais garde ses œuvres secrètes jusqu’à sa retraite en 1985. Les 25 dernières années de sa vie, par contre, seront témoins de sa sortie du placard et de la popularité considérable qu’obtiennent ses œuvres.

Littérature queer au Canada

La trajectoire de la littérature queer canadienne suit la tangente dessinée par les arts visuels : des écrivains homosexuels dans le placard contribuent au discours artistique depuis des années, avant même la révolution sexuelle. Ici encore, beaucoup viennent de familles très privilégiées.

Parmi les premières figures de l’histoire canadienne à vivre ouvertement son homosexualité, on compte le journaliste et galeriste Robbie Ross (1869-1918), petit-fils de Robert Baldwin. En tant qu’amant d’Oscar Wilde et, plus tard, exécuteur testamentaire de ses biens, Robbie Ross a vécu dans une atmosphère privilégiée d’exception, bien que cela ne l’ait pas mis à l’abri des scandales et des préjugés tout au long de sa carrière. Ayant passé le plus clair de sa vie en Angleterre, il n’a toutefois su laisser qu’une marque superficielle dans le paysage culturel canadien.

Jusqu’à la fin du XXe siècle, l’homophobie de l’établissement littéraire freine l’expression artistique. En 1943, par exemple, l’écrivain John Sutherland accuse le poète Patrick Anderson d’écrire à propos « d’expériences sexuelles de type anormal. » Le poète rejette avec force cette accusation, et John Sutherland finit bientôt par se rétracter. Même si Patrick Anderson finira par s’avouer homosexuel des années plus tard, à son retour en Angleterre, l’anecdote reflète bien l’atmosphère répressive de la scène littéraire canadienne à l’époque.

Alors que certains écrivains gais et certaines écrivaines lesbiennes d’origine canadienne, comme Brion Gysin, fuient le pays au profit d’une plus permissive Europe, plusieurs Américains, Robin Blaser et George Stanley en tête de ligne, s’installent au Canada durant les années 1960 et 1970, époque où la scène littéraire queer commence à émerger. L’abondance de la littérature queer canadienne depuis n’a jamais été aussi remarquable. Plusieurs écrivains, dont Jovette Marchessault, Timothy Findley, Ann-Marie MacDonald et David Rakoff remportent un succès international pour leurs œuvres à propos de leur identité queer et canadienne.

Cinéma et révolution sexuelle

La révolution sexuelle de 1960 marque un glissement marqué par rapport à l’homophobie omniprésente des années précédentes, qui forçait les gais et lesbiennes à vivre sous le sceau du secret et les excluait du monde de l’art grand public et d’autres domaines professionnels et sociaux. Alors que le mouvement LGBT a le vent en poupe, les artistes gais et lesbiennes commencent à communiquer plus ouvertement leurs politiques sexuelles en s’engageant dans le débat sur l’évolution des normes de genre. La photographie, la peinture, les installations et la sculpture continuent bien sûr à jouer un rôle important, mais ce sont le cinéma et le théâtre qui constituent le fer de lance de cette lutte. La plupart du temps, ce sont ces formes d’expression qui s’attirent les scandales, la censure et les accusations d’obscénité.

L’Office national du film (ONF) joue un rôle clé dans la production et la promotion de beaucoup de films traitant de la question queer. Malgré qu’on l’accuse de promouvoir du matériel radical et subversif durant les premières années de l’après-guerre, l’ONF possède le mandat légal de protéger ces films de l’interférence gouvernementale.

Parmi les réalisateurs canadiens les plus influents du milieu du XXe siècle, on compte Norman McLaren, animateur écossais qui commence à travailler à l’ONF en 1941. Tout comme Peter Flinsch, il passe sous silence sa relation avec Guy Clover, qui durant ses 35 ans de carrière à l’ONF a produit environ 290 films, jusqu’à leurs dernières années. Néanmoins, certains de leurs films parodient directement la culture hétérosexuelle en Amérique du Nord, l’exemple le plus probant étant sans doute le court-métrage oscarisé Neighbours (1952) de Norman McLaren, qui montre deux hommes de famille très stricts en train de se battre pour une fleur qui pousse à la frontière de leur terrain respectif. En effet, certaines critiques queer peuvent être trouvées dans les films les plus nationalistes produits par l’ONF en temps de guerre.

Vers la moitié des années 1960, certaines productions de l’ONF commencent à traiter de la sexualité queer avec une franchise grandissante. Citons notamment le préféré des critiques Winter Kept Us Warm (1965) de David Secter, un mélodrame portant sur deux jeunes étudiants à l’Université de Toronto dont l’amitié se transforme rapidement en désir non partagé. De plus en plus de films aux sujets osés apparaissent dans les cinémas au cours des années suivantes, dont Jusqu’au cœur de Jean-Pierre Lefebvre, Prologue de Robin Spry et Wow de Claude Jutra. Même si les thèmes homosexuels sont souvent plus implicites qu’explicites, ces films présentent néanmoins des « éléments queer », dont les relations sexuelles avant le mariage, l’adultère, les drogues et l’avortement.

Montréal est le phare de l’antagonisme culturel : les revendications politiques de la Révolution tranquille rejoignent celle des groupes queer de la révolution sexuelle qui luttent contre les descentes dans les saunas et les autres violentes « chasses au vice » des autorités policières. Certaines de ces tensions se retrouvent dans Hosanna, pièce de théâtre de Michel Tremblay écrite en 1967, qui plonge le public dans le monde des gais et lesbiennes, des drag queens et des spectacles burlesques de la rue Saint-Laurent. Sept années plus tard, Hosanna brûle les planches de Broadway. La pièce est aussi intégrée au film Il était une fois dans l’Est d’André Brassard.

Maturation de l’art queer

La fin des années 1970 marque le développement d’une scène artistique gaie et lesbienne distincte à Toronto, menée entre autres par le collectif General Idea fondé en 1969 par Felix Partz, Jorge Zontal et A.A. Bronson. Travaillant sur divers supports, dont la performance, la vidéo, la photographie, la sérigraphie et l’installation, General Idea s’approprie et parodie les politiques sexuelles grand public, ciblant à ses débuts, les concours de beauté. Le vidéaste manitobain Colin Campbell a aussi une influence incontestable dans le paysage artistique torontois des années 1970. En tant que membre fondateur du collectif de vidéastes V tape, il produit nombre d’œuvres portant sur le travestisme et le désir homosexuel.

Outrageous!, film de 1977 du Torontois Richard Benner, compte parmi les films gais les plus populaires de la décennie. Dépeignant la vie d’un coiffeur frustré qui est chanteur travesti à temps partiel et de sa colocataire atteinte d’une maladie mentale, Outrageous! montre les expériences personnelles complexes qui constituent la vie urbaine des LGBT à l’aide de séquences musicales entraînantes et de drame mélancolique. Ce faisant, il devient l’un des films queer les plus distribués des années 1970.

Art et activisme

Tout comme à Montréal, les agressions policières et la persécution de la communauté gaie à Toronto teintent l’art et l’activisme d’un sentiment d’urgence. Un des moments charnières du mouvement survient le 5 février 1981, lorsque la police fait des descentes dans plusieurs saunas de la ville et arrête 286 hommes. La communauté réagit tout de suite en organisant une marche de protestation de 3000 personnes, connue désormais comme le Stonewall du Canada. À cause de la politisation de la communauté gaie et lesbienne et du soutien de certaines institutions artistiques phares, le débat sur l’orientation sexuelle devient de plus en plus difficile à ignorer par les médias de masse et les politiciens.

Tout au long des années 1980 jusqu’au début des années 1990, l’art avant-gardiste canadien est lié de façon intrinsèque à la scène queer. Les artistes visuels torontois Tim Jocelyn et Charles Pachter traitent avec une insolence subversive des thèmes de l’identité nationale en s’appropriant l’iconographie stéréotypée du Canada. Le collectif vancouvérois Kiss & Tell, composé de Persimmon Blackbridge, Lizard Jones et Susan Stewart, parle de lesbianisme et de sadomasochisme dans leur exposition de photographies Drawing the Line en 1990. Les artistes winnipegoises Shawna Dempsey et Lorri Millan (qui travaillaient parfois sous le sobriquet Lesbian Park Rangers) jouent aussi sur les thèmes de l’identité lesbienne et de ses stéréotypes dans leurs vidéos We’re Talking Vulva (1990) et A Day in the Life of a Bull-Dyke (1995). D’autres joueurs importants sont la réalisatrice Lynne Fernie (à qui on doit le film Forbidden Love en 1992), l’artiste multimédia Paul Wong (dont le film Confused: Sexual Views cause la controverse en 1984 lorsqu’il est refusé par la Vancouver Art Gallery sous prétexte qu’il n’est « pas de l’art »), et les artistes Bruce LaBruce et Steve Reinke du collectif Pleasure Dome, entre autres.

La crise du sida

L’arrivée de la crise du sida dans les années 1980 marque l’histoire de la libération queer au Canada de façon indélébile. À mesure que le mouvement homosexuel de libération devient plus agressif par nécessité, l’art queer en fait tout autant. La crise prend de l’ampleur et plusieurs vidéastes dénoncent avec force et franchise l’impact de la maladie sur la communauté et critiquent le rôle aggravant de l’homophobie sur l’épidémie.

La comédie musicale de 1994, Zero Patience, de John Greyson met en doute les mythes entourant l’agent de bord québécois Gaëtan Dugas (le soi-disant « patient zéro » du VIH-sida) en parodiant l’attitude victorienne des médias de masse sur le sida. Le film Frank’s Cock (1993) de Mike Hoolboom, aussi un succès critique, adopte une perspective plus personnelle sur la crise en utilisant la voix hors-champ d’un narrateur anonyme s’inquiétant pour la vie de son amoureux qui a reçu un diagnostic de VIH. Un autre réalisateur torontois d’importance, Richard Fung, explore la dimension raciale de l’identité homosexuelle et de la crise du sida en suivant la vie de quatre Sino-Canadiens souffrant de la maladie dans son documentaire Fighting Chance (1990). Le conjoint de Tim Jocelyn, Andy Fabo, confronte lui aussi la crise par ses peintures et son film de 1988, Survival of the Delirious.

Même si la critique proclame cette abondance artistique comme l’âge d’or de l’art gai, il n’est bien souvent compris que par les membres de la communauté. En 1992, John Greyson écrit : « Beaucoup d’âmes bien pensantes […] ont déclaré que la crise du sida a donné lieu à une renaissance culturelle, cette vieille idée que tout “chef-d’œuvre” naît de la souffrance. Merci, mais non merci. Le concept de “chef-d’œuvre” ne profite qu’aux collectionneurs qui veulent un retour à l’investissement rapide, pas aux communautés qui créent ces œuvres. Les renaissances sont souvent déterminées, après coup, par ceux et celles qui ont le loisir d’une distance contemplative et sécuritaire. Le romantisme de la souffrance n’est abordable que pour la bourgeoisie qui la consomme par procuration, mais qui ne la vit jamais. »

Développements récents

Dès la moitié des années 1990, la scène artistique gaie et lesbienne est renforcée par l’établissement d’institutions artistiques comme le festival Inside Out Film and Video, le magasine Xtra et la librairie Glad Day Bookshop de Toronto et le Little Sister’s Book & Art Emporium de Vancouver. Aussi d’une importance rare est l’influence que le mouvement a eue sur les artistes grand public, comme la troupe comique Kids in the Hall qui, dans ses sketches, subvertit souvent avec humour les rôles traditionnels associés au genre.

Après une série de victoires légales historiques, dont les accommodations de 2005 sur le mariage homosexuel, et une diminution de l’incidence du VIH et de la mortalité, on peut dire que les thèmes dominants de l’art queer canadien se sont diversifiés de plusieurs façons au XXIe siècle. Malgré tout, les questions de race, de classe et d’image corporelle, soulevées en 1980 par les artistes John Greyson et Richard Fung, demeurent au centre des préoccupations.

Sur la scène contemporaine, on ne peut ignorer Kent Monkman, artiste torontois d’origine crie et irlandaise produisant des parodies queer du cliché cowboys et Indiens. Ses installations et vidéos, qui allient souvent les performances de Miss Chief Eagle Testickle, son alter ego travesti, à de la musique de danse et des séquences d’archives kitsch, questionnent et célèbrent le concept de « bispiritualité. »

Tout au long de l’histoire houleuse et bien actuelle de la libération LGBT au Canada, les artistes queer ont sans cesse lutté de manière provocatrice et contemporaine, souvent en faisant référence dans leurs satires et dans l’expression de leur désaccord à des événements politiques en cours. Avec la libéralisation des libertés sexuelles au Canada sont apparus de nouveaux débats sur la sexualité et le corps, à la fois dans la communauté queer et dans le grand public. Ceux-ci continuent à motiver de nouveaux discours artistiques et montrent la pertinence universelle de l’art queer au XXIe siècle.


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