Affaire Guy Paul Morin

L'affaire Guy Paul Morin a été le deuxième cas majeur de condamnation injustifiée de l'ère moderne du système de justice pénale canadien.

Cet article traite de thématiques délicates qui peuvent ne pas convenir à tous les publics. .



L'affaire Guy Paul Morin a été le deuxième cas majeur de condamnation injustifiée de l'ère moderne du système de justice pénale canadien. L'affaire résulte d'une suite d'erreurs officielles, comme les déclarations inexactes de témoins, la vision étroite des policiers, le cafouillage scientifique et la suppression d'éléments de preuve.

Meurtre de Christine Jessop

Guy Paul Morin, un travailleur dans une usine de meubles de 24 ans, est un voisin immédiat de Christine Jessop, une fillette de 9 ans qui disparaît après l'école le 3 octobre 1984 par une belle journée d'automne.

Les familles Morin et Jessop n'habitaient que depuis peu dans le village rural de Queensville, en Ontario, situé à environ 50 kilomètres au nord de Toronto. La disparition de l'enfant cause la panique. À la tombée de la nuit, des centaines de policiers de la police régionale de York, de pompiers et de bénévoles partent à sa recherche.

Les restes de Christine Jessop ne sont retrouvés que le 31 décembre 1984, lorsqu'un agriculteur trouve ses vêtements en lambeaux et son corps en décomposition dans son champ à 50 km à l'est de Queensville. En raison du site éloigné où le corps est retrouvé, l'enquête est transférée de la police de York à la police régionale de Durham.

Incompétence policière

La jalousie et la mauvaise communication entre les deux services de police seront hélas au centre de cette affaire, menant à la suppression ou à la transmission inappropriée de renseignements importants. De plus, les deux services sont peu expérimentés pour affronter les pressions internes et externes supplémentaires d'une affaire d'homicide.

Des taches de sperme sont trouvées sur les sous-vêtements de la victime, mais les techniques d'analyse de l'ADN ne sont pas encore assez avancées pour offrir des résultats concluants à partir d'échantillons en très mauvais état. C'est pourquoi deux tentatives de lecture du profil d'ADN échouent.

Des mois d'enquête ne débouchent que sur peu de preuves utiles. Au même moment, les enquêteurs policiers n'arrivent pas à garder leurs distances émotionnelles par rapport à la famille Jessop. Ils discutent ouvertement des suspects et d'autres aspects de l'affaire avec les parents de Christine Jessop, sans savoir en apparence que ces échanges mettraient en fin de compte en péril l'intégrité de leurs souvenirs et, plus tard, de leurs témoignages.

Dans un exemple notoire qui n'a été découvert que des années plus tard, les enquêteurs principaux persuadent la mère et le frère de Christine Jessop de changer l'heure à laquelle ils étaient revenus à la maison le jour de la disparition de sa disparition. Ils avaient d'abord affirmé être revenus à 16 h 10. En changeant l'heure à environ 16 h 35, ils changent du tout au tout la période pendant laquelle Guy Paul Morin aurait pu rentrer du travail et enlever la fillette.

Perceptions de Guy Paul Morin

Les perceptions de la police et des membres de la communauté jouent aussi un rôle important dans la déroute de l'enquête. Perçue comme un mouton noir au sein de la communauté de Queensville, la famille Morin est repliée sur elle même, combative et tend à entourer sa maison en partie rénovée de détritus et de rebuts de construction.

De plus, Guy Paul Morin attire les soupçons, car il ne participe pas aux recherches pour retrouver la fillette et n'assiste pas à ses funérailles au début de janvier 1985. Au cours d'un interrogatoire de routine avec Bernie Fitzpatrick et John Shepherd, détectives de Durham, il fait aussi allusion aux petites filles qui se « corrompent » en grandissant et indique, du moins aux yeux des enquêteurs, qu'il possède des renseignements quant au lieu où se trouve le corps.

Guy Paul Morin, esprit indépendant qui adore l'apiculture et jouer de la clarinette, est arrêté le 22 avril 1985 alors qu'il est en route pour une répétition avec un groupe de musique de la communauté. On refuse de le libérer sous caution. Il passe dix mois en détention à la prison de Whitby en attente de son procès pour meurtre au premier degré.

Procès de Guy Paul Morin

Les possibilités occupent un rôle central dans l’affaire. Guy Paul Morin affirme qu'après le travail, il n'aurait pas eu le temps de retourner chez lui en voiture, d'enlever Christine Jessop, de la conduire au site où le corps a été retrouvé, de l'agresser sexuellement et de la poignarder à mort avant de retourner chez lui pour le souper autour de 17 h 30. Cependant, en utilisant l'emploi du temps reconfiguré de la famille Jessop, la Couronne maintient qu'il en avait tout à fait le temps.

Au procès de Guy Paul Morin en 1986, les procureurs John Scott et Susan Maclean le dépeignent comme un marginal qui était obsédé sexuellement par sa voisine. La preuve contre lui comprend un cheveu trouvé sur le corps de Christine Jessop qui serait le sien et des fibres microscopiques de vêtements trouvées dans sa voiture qui ont servi à faire le lien entre lui et la fillette.

De plus, la Couronne présente deux dénonciateurs en prison qui prétendent avoir entendu un Guy Paul Morin angoissé se confesser dans la nuit. Un agent d'infiltration policière avait aussi passé quatre jours en cellule avec Guy Paul Morin pour tenter de lui soutirer une confession.

L'avocat de la défense Clayton Ruby attaque la crédibilité des dénonciateurs. Il soulève le fait que ceux-ci s'étaient vu offrir la clémence dans leurs propres causes en échange de leur témoignage. Il relève aussi une série de lacunes dans l'enquête, dont la collecte et la conservation irrégulières des éléments de preuve matériels du site corporel et des notes policières disparues, inadéquates ou trompeuses.

Acquittement

Le procès prend un tournant inattendu vers la fin lorsque Clayton Ruby avance une autre théorie. Il affirme que si le jury trouve Guy Paul Morin coupable d'avoir tué Christine Jessop, il doit le déclarer non-coupable pour cause d'aliénation mentale. Il fait ensuite témoigner deux psychiatres qui affirment que l'accusé est un peu schizophrène et aurait pu poignarder la fillette à mort au cours d'un épisode hallucinatoire pendant lequel il aurait pensé lui donner la vie.

Après avoir délibéré pendant moins d'une journée, le jury acquitte Guy Paul Morin. La famille Jessop, la police et les médias dénoncent avec force le verdict. Bien sûr, le public était convaincu, en raison de la preuve psychiatrique, que Guy Paul Morin était le tueur.

Appel et condamnation

La Couronne fait appel du verdict devant la Cour suprême du Canada avec succès. Dans son jugement rendu en 1988, la Cour annule l'acquittement de Guy Paul Morin en bonne partie parce que les directives juridiques du juge du procès avaient confondu le jury. Elle ordonne la tenue d'un nouveau procès.

Dix mois de motions légales et d'applications juridiques, présentées par la nouvelle équipe de défense de Guy Paul Morin dirigée par l’avocat Jack Pinkofsky, précèdent le nouveau procès. En outre, Jack Pinkofsky se bat pour qu'on lui divulgue le grand nombre de rapports de police qui n'avaient pas été remis à Clayton Ruby avant le premier procès.

Certains des rapports ont fini par soulever d'importantes interrogations au sujet de l'intégrité de la preuve matérielle utilisée lors du premier procès. D'autres pointaient vers différents suspects viables n'ayant pas fait l'objet d'une enquête exhaustive. D'autres encore révélaient que Kenneth Jessop, frère de Christine, avait, à un moment donné, informé la police que lorsque celle-ci avait sept ans, lui et deux de ses amis l'avaient entraînée à avoir des rapports sexuels avec eux à plusieurs reprises.

Pendant le nouveau procès, Jack Pinkofsky se sert de ces révélations pour alléguer que la police avait fabriqué une affaire autour d'un homme dont le seul « crime » était d'être excentrique. Il suggère que d'autres suspects plus probables demeuraient en liberté, dont Ken Jessop, puisque la police n’avait poursuivi que Guy Paul Morin.

Après avoir entendu neuf mois de preuves, le jury étonne la plupart des observateurs en déclarant Guy Paul Morin coupable le 30 juin 1992.

Innocence prouvée grâce à l'ADN

Dans les semaines qui suivent la condamnation, les médias d'information, un livre et une émission de The Fifth Estate, à la CBC, soulèvent d'importants doutes sur l'équité des procédures judiciaires entreprises contre Guy Paul Morin. Dans une manoeuvre tout à fait inhabituelle, il est libéré sous caution de la prison de Kingston en février, en attendant l'appel.

Pour ainsi dire à la veille de l'appel de Guy Paul Morin, on entreprend une troisième et dernière tentative d'obtenir des résultats d’ADN en mesure de vérifier si celui-ci est le tueur. Cette fois-ci, des scientifiques d'un laboratoire de Boston ont pu lire la séquence d'ADN à l'aide d'une technologie de pointe. L'ADN ne concorde pas avec celui de Guy Paul Morin, ce qui l'écarte comme suspect.

Trois jours plus tard, soit le jour où son appel devait commencer à être entendu par la Cour d'appel de l'Ontario, un procureur de la Couronne s'excuse auprès de Guy Paul Morin pour cette épreuve. Il se joint à la défense pour demander à la cour d'annuler sa condamnation et de rendre un verdict modifié de non-culpabilité.

Enquête et indemnisation

Au même moment, le gouvernement de l'Ontario met sur pied une enquête publique pour faire la lumière sur l'erreur judiciaire et recommander des changements systémiques. Il nomme Fred Kaufman, juge retraité de la Cour d'appel du Québec, à la tête de la Commission sur les poursuites contre Guy Paul Morin pour présider l’enquête.

Le gouvernement de l'Ontario embauche aussi un autre juge québécois retraité, Alan Gold, pour négocier une indemnisation pour la famille Morin. Il recommande de verser 1,25 million de dollars à la famille. La province acquiesce.

Pendant dix mois, Guy Paul Morin est présent à tous les jours de l’enquête sur sa condamnation injustifiée, puis il disparaît du feu des projecteurs de façon intentionnelle. S'exprimant sur la raison de sa présence, il affirme aux journalistes que : « Plus personne ne me regardera en se demandant : “Peut-être qu'il l'a fait.” J'avais une épée au-dessus de la tête. Mais à présent, c'est comme la fin d'un film. »

Dans son rapport final de 1 300 pages, Fred Kaufman conclut que l'enquête sur Guy Paul Morin et la poursuite contre lui avait fait preuve d'une « vision étroite aux proportions ahurissantes ». Dans ses 119 recommandations, il signale de nombreux problèmes ayant trait à la divulgation inadéquate de la preuve par la Couronne, aux erreurs scientifiques, et à une fausse théorie qui avait mené les responsables à construire une preuve autour de leur principal suspect.

Fred Kaufman recommande avec vigueur la mise en œuvre de mesures rigoureuses visant à garantir l'impartialité des tests scientifiques et à faire en sorte que les failles intrinsèques de la preuve scientifique soient expliquées de façon claire aux jurés. Il affirme qu'on ne devrait avoir recours aux dénonciateurs en prison qu'en de très rares occasions en raison de leur manque de fiabilité comme témoins, et que la police devrait mettre au point des protocoles rigoureux pour la collecte, la conservation et la divulgation de preuves matérielles.

Lendemains

L'affaire étant non résolue, le service de police du Grand Toronto reprend l'enquête sur le meurtre de Christine Jessop. En 1998, ils abandonnent leur enquête et ferment le dossier après avoir examiné, puis éliminé, 300 suspects à partir des alibis ou de l'ADN.

La famille Jessop s'effondre peu après la condamnation de Guy Paul Morin. Bob et Janet Jessop se séparent et vendent leur maison de Queensville, et Ken Jessop déménage dans la région de Niagara Falls pour travailler surtout comme disque-jockey. Il créé le site Web Justice for Christine Jessop.

Guy Paul Morin utilise son indemnisation pour acheter un lopin de terre comportant une maison de ferme près d'Alliston, en Ontario. Peu après son exonération, il épouse Allison Ferguson, qui était membre de l'équipe de soutien réunie pour défendre son innocence. Le couple a deux fils. Guy Paul Morin obtient sa certification comme accordeur de piano, ouvre un petit commerce appelé Paul's Handiworks, puis se trouve plus tard un emploi à temps plein de préposé à l'entretien à l'aéroport Pearson de Toronto.

Au fil des ans, Guy Paul Morin évite de parler aux médias ou de faire des apparitions publiques. « Je ne suis pas amer du passé », affirme-t-il durant une de ses dernières entrevues. « C'est vrai que j'ai eu quelques montées de rage, mais je savais qu'un jour je serais exonéré. »


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