Chansons canadiennes de la Première Guerre mondiale

Les Canadiens composent des milliers de chansons entre 1914 et 1918, la plupart sont créées pour le front intérieur. Des centaines de ces chansons parlent de la Première Guerre mondiale. Les chansons populaires portent sur le patriotisme, l’identité nationale, la sentimentalité, les rôles attribués aux hommes et aux femmes et les attentes envers chacun. Si au début, les chansons soulignent le patriotisme et montrent des images d’un soldat idéal pour encourager le recrutement, à la fin de la guerre, les chansons sentimentales sur les pertes et les sacrifices des Canadiens deviennent plus populaires. On remarque aussi un passage des chansons qui appuient la Grande-Bretagne et l’Empire britannique à celles qui expriment l’identité canadienne.



Musique sur le front intérieur

Entre 1914 et 1918, des milliers de chansons sont composées au Canada. Même si certaines de ces chansons ne portent pas sur la guerre, plusieurs d’entre elles encouragent l’enrôlement et le patriotisme, et elles appuient l’Empire britannique. Les compositeurs et les éditeurs y insèrent des messages qui, selon eux, seront accueillis favorablement par le public de l’époque de la guerre. Ces chansons sont écrites par des professionnels, mais aussi par des musiciens amateurs. Si certaines d’entre elles sont créées pour un but lucratif, d’autres sont publiées dans le cadre des campagnes de financement de l’effort de guerre. Même si le gouvernement canadien n’est pas impliqué dans le processus de la production de ces chansons, on les entend jouer pendant des rassemblements de recrutement, des parades et d’autres événements de l’époque de la guerre (voir aussi Chants patriotiques et Chansons politiques).

À l’époque, les gens écoutent de la musique de la façon différente qu’aujourd’hui : si les familles plus riches ont des phonographes ou des gramophones (premiers tourne-disques), des familles de la classe moyenne achètent des partitions musicales et jouent du piano chez eux. On présente ces chansons aussi dans des salles de concert. (Voir aussi Auteurs-compositeurs et composition [Canada anglais] avant 1921.)

Propagande patriotique

À partir du début de la guerre, plusieurs chansons populaires mettent l’accent sur les relations historiques entre le Canada et la Grande-Bretagne pour encourager les gens à appuyer « le roi et le pays ». Les messages patriotiques des chansons de marche positives sont souvent utilisés comme propagande pendant des rassemblements de recrutement, des parades et d’autres événements de l’époque de la guerre dont l’objectif est d’encourager les gens à s’enrôler. Les paroles font référence à des symboles britanniques, comme l’Union Jack qu’on voit souvent sur les couvertures des partitions musicales.

Une des premières chansons sur le thème de l’appui de l’Empire britannique est The Best Old Flag on Earth composée par Charles F. Harrison en 1914. La page de couverture présente l’Union Jack en couleurs vives. La chanson prône l’idée que les pays de l’Empire britannique doivent appuyer les Britanniques et se battre pour « le vieil Union Jack, le meilleur drapeau de tous ». Même si la chanson fait mention de la lutte « pour la feuille d’érable/notre cher emblème » et que l’on y entend une mélodie de The Maple Leaf Forever, il est évident qu’en fin de compte, le Canada va se battre pour la Grande-Bretagne. On trouve des thèmes semblables dans Heroes of the Flag (1917) et For the Glory of the Grand Old Flag (1918) de Gordon V. Thompson et dans We’ll Never Let the Old Flag Fall (1915) de Michael F. Kelly et Albert E. MacNutt. (voir aussi Chants aux drapeaux.)

The Best Old Flag on Earth

Couverture de la partition de The Best Old Flag on Earth, composée par Charles F. Harrison en 1914. (avec la permission de Wartime Canada)

La chanson Good Luck to the Boys of the Allies de Morris Manley, composée en 1915, est une des chansons patriotiquesde la Première Guerre mondiale les plus populaires. Ce chant de marche encourage les gens au front intérieur à s’enrôler et souhaite « bonne chance à Johnnie Canuck/et à tous les [sic] soldats alliés » [traduction libre]. La chanson souligne aussi qu’on se bat pour l’Union Jack par obligation à la Grande-Bretagne. Un trait distinctif de cette chanson est la présence de la mélodie de God Save the King (voir aussi Hymnes national et royal). Il est évident que les compositeurs et les éditeurs croient que l’accent mis sur les liens avec l’Empire favorisera l’enrôlement et encouragera l’appui à la guerre de la part des Canadiens.

Identité canadienne

La Première Guerre mondiale contribue au sentiment d’identité nationale des Canadiens. La musique est utilisée pour promouvoir les valeurs communes parmi les Canadiens anglais en particulier. Les compositeurs parlent de l’étendue du Canada dans des chansons populaires pour souligner l’unité des Canadiens durant la guerre. Johnnie Canuck’s the Boy composé par Jean Munro Mulloy en 1915 reconnaît l’appel commun à l’action partout au Canada : « Depuis les Rocheuses où elles descendent/Et où les Prairies vierges s’étendent/Du cercle arctique jusqu’à l’extrémité de l’Écosse/Notre appel dépasse les limites ». [traduction libre]

Plusieurs chansons de l’époque de guerre comportent des références à l’érable et à la feuille d’érable qui est un emblème du Canada depuis le 19e siècle, longtemps avant l’adoption du drapeau actuel en 1965. The Maple Leaf Forever composé par Alexander Muir est un hymne national de facto parmi les Canadiens anglophones à la fin des années 1800. On voit souvent la feuille d’érable sur les couvertures des partitions musicales, comme sur Boys from Canada, un chant composé par Alberta-Lind Cook en 1915. Ce chant fait mention de la feuille d’érable dans ses paroles en évoquant le symbole de feuille d’érable sur l’uniforme des soldats et en déclarant que le Canada est « Le pays de l’érable ».

Boys from Canada

Couverture de la partition de Boys from Canada, composée par Alberta-Lind Cook en 1915. (avec la permission de McMaster University Archives & Research Collections)

Une des déclarations les plus évidentes de l’identité nationale canadienne est la chanson I Love You Canada, composée par Morris Manley et Kenneth McInnis en 1915. Les pages couvertures des partitions musicales présentent la carte du Canada en couleurs. Cette chanson a beaucoup de succès. Avec sa mélodie simple qui convient au registre vocal de la personne moyenne, elle est idéale pour chanter en cœur. À la différence de plusieurs autres chansons de l’époque de guerre, I Love You Canadane fait pas référence à l’Empire britannique ou à ses symboles. The Hearts of the World Love Canada (1918) de Will J. White est également très patriotique : « Où oh! / Où sont les hommes du Canada ? / Où sont les hommes qui sont partis ? / Ils creusent des tranchées dans les champs des Flandres / En faisant honneur à notre pays. » [traduction libre]

Rôles des hommes et des femmes et attentes envers chacun

Plusieurs chansons populaires composées au Canada pendant la Première Guerre mondiale abordent les notions séxospécifiques de la guerre. Les paroles des chansons soulignent l’obligation de l’homme de devenir un soldat, ainsi que les rôles et les attentes envers les femmes durant la guerre. On trouve ces images d’hommes et de femmes sur les pages couvertures des chansons.

Plusieurs chansons de guerre font un lien explicite entre le service militaire et les traits « masculins », par exemple le courage, la fierté et la loyauté. La chanson Soldier Lad composée par W.H. Stringer et Charles W. Lorriman en 1914 est un bon exemple de cette tendance. Le refrain présente les paroles de la bien-aimée d’un soldat, qui le louange pour son appui à la guerre et qui attend son retour : « Mon soldat, je suis fière que tu partes / ... J’aspire à ton retour / Tu es si courageux, mon soldat ». [traduction libre] Une autre chanson qui présente un soldat masculin est Khaki, composée par Gordon V. Thompson en 1915 : « Et l’homme qui porte un habit de couleur kaki / Est un homme que nous sommes fiers de connaître ! / Parce qu’il se bat pour protéger l’Empire / Notre brave soldat ! » [traduction libre]

D’autres chansons populaires évoquent les rôles des femmes canadiennes pendant la guerre comme encourager les hommes à s’enrôler ou d’être fortes pendant l’absence des hommes. La chanson I’ll Come Back to You When My Fighting Days Are Through, composée par Frank O. Madden en 1916 encourage les femmes à « être courageuses et à sourire pendant le temps que je ne suis pas là ». Certaines chansons de guerre, comme Goodbye Girls (1918) de Morris Manley souligne le rôle des infirmières : « S’il vous plaît, venez et aidez / On a besoin de vous chaque jour / On a besoin de jeunes filles comme on a besoin d’hommes / On doit gagner cette guerre / C’est l’affaire de tout le monde d’aider l’homme avec un fusil ».

La chanson Why Can’t a Girl Be a Soldier ? est particulièrement remarquable pour remettre en question les attentes envers les hommes et les femmes. Cette chanson composée par Lindsay E. Perrin déclare que les femmes peuvent contribuer comme soldates, car elles peuvent « porter le fusil comme n’importe quel fils d’une mère ». Même si cette chanson est la seule qui suggère que les femmes peuvent être soldates, elle reflète bien l’engagement des femmes et des hommes pour contribuer à l’effort de guerre. (Fait intéressant, cette chanson est probablement une adaptation d’une chanson américaine du même nom, publiée par Roger Halle en 1906).

Chansons sentimentales

Les chansons sentimentales expriment le désir de réunir les soldats avec leurs familles et déplorent les Canadiens morts. Ces chansons apportent des points de vue différents : celui des soldats servant à l’étranger, des mères et des enfants sur le front intérieur. Les chansons sentimentales présentent des histoires racontées sous forme de ballades ou de valses en raison de la tristesse qui y est exprimée.

Plusieurs chansons sentimentales sont écrites du point de vue d’un soldat qui pense à sa vie avant la guerre et à ses proches au Canada qu’il a quittés. Dans la chanson Home Again, composée par Will J. White et Jules Brazil en 1917, un soldat explique que lui et ses camarades pensent à la maison et chantent « les chansons qui éveillent des souvenirs ».

D’autres chansons présentent les préoccupations des mères sur le front intérieur. Dans la chanson When Your Boy Comes Back to You, composée par Gordon V. Thompson en 1916, la mère, qui attend le retour son fils, est encouragée à « Avoir du courage ! Ne pas être déprimée ! » Le message exprimé par cette chanson donne de l’espoir aux mères restées au pays en répétant la ligne « Jusqu’au retour de ton garçon ! » La page couverture de la partition musicale renforce ce sentiment d’espoir avec une image d’un soldat qui revient à la maison et qui rencontre sa mère près de « la vieille porte du jardin » comme promis.

When Your Boy Comes Back to You

Couverture de la partition de When Your Boy Comes Back to You, composée par Gordon V. Thompson en 1916.(avec la permission de McMaster University Archives & Research Collections)

La voix d’un enfant qui attend le retour de son père est souvent présente dans les chansons sentimentales de guerre. Une des chansons les plus populaires de 1916 de Morris Manley, I Want My Daddy, est souvent chantée par sa petite fille Mildred Manley. On voit la photo d’elle avec son père sur la page couverture de la partition musicale. La chanson raconte l’histoire d’une jeune fille remplie de tristesse en raison de l’absence de son père parti à la guerre. Dans le refrain, la jeune fille pleure : « Je veux mon papa / Je suis tellement seule / Je veux mon cher vieux papa / Mais il est très loin de moi ». Les paroles sentimentales de cette chanson nous rappellent l’impact que la guerre a produit sur les enfants canadiens.

I Want My Daddy

Couverture de la partition de I Want My Daddy, composée par Morris Manley en 1916. (avec la permission de McMaster University Archives & Research Collections)

La triste réalité est certainement le fait que plusieurs fils, époux et pères ne sont jamais revenus. On trouve aussi ce thème dans les chansons canadiennes écrites pendant la guerre. Peu après la parution du célèbre poème In Flanders Fields de John McCrae publié en 1915, les compositeurs commencent à le mettre en musique (voir aussi In Flanders Fields en musique) : « Nous sommes les morts. Il y a quelques jours à peine / Nous avons vécu, sommes tombés, avons regardé le soleil briller / nous avons aimé et nous avons été aimés, et maintenant nous reposons / Dans les champs des Flandres ». [traduction libre] Les thèmes de la mort et de la perte sont aussi centraux dans la chanson Take Me Back to Old Ontario de J. Heward Gammond, composée en 1915. Les paroles expriment du désespoir et de la solitude : « Dans un pays lointain et étranger / Repose un jeune soldat blessé / Il se battait pour un drapeau qu’il estimait juste / Et alors que mourant il repose, ses camarades se rassemblent autour de lui... »

Importance

La musique nous offre une autre façon de voir (ou d’entendre) le passé. Les compositeurs et les éditeurs créent des chansons en pensant à leur public. Donc, les messages présentés dans les paroles, la musique et les pages couvertures nous permettent de mieux comprendre les valeurs et les intérêts des Canadiens à l’époque. Il est important de noter que ces chansons montrent des représentations idéalisées du Canada à l’époque de la guerre. La réalité est plus complexe. Certains Canadiens, dont plusieurs francophones et groupes minoritaires, restent insensibles aux appels à appuyer l’Empire britannique. Plus la guerre avance et les pertes augmentent, plus les hommes canadiens sont réticents à s’enrôler volontairement (voir aussi Loi du Service Militaire). Les rôles des hommes et des femmes et leurs relations sont aussi plus contestés que ce que les chansons laissent entendre. Néanmoins, ces chansons de guerre donnent un aperçu important des opinions et des attitudes de plusieurs Canadiens. Les chansons dévoilent que les Canadiens, surtout les anglophones, appuient fortement l’effort de guerre, même si elles témoignent de plus en plus de la douleur et des sacrifices de la guerre à mesure que le conflit se prolonge.


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