Fête du Travail au Canada

Jour férié au Canada depuis 1894, la fête du Travail tire ses origines des premiers rassemblements ouvriers de l’époque victorienne. Célébrée annuellement le premier lundi de septembre, la journée est marquée par plusieurs activités, telles des défilés, des discours, des jeux et compétitions amateurs ainsi que des pique-niques. En occupant ainsi l’espace public, les travailleurs souhaitent démontrer leur solidarité et souligner leur appartenance à la classe ouvrière alors que s’accélère la transformation des rapports de production. Après la Deuxième Guerre mondiale, ces activités perdent de leur importance en termes de participation populaire, sans toutefois que cela remette en cause la reconnaissance de la fête par les gouvernements.

Défilé de la fête du Travail, Belleville, 1913
Défilé de la fête du Travail, Belleville, 1913 (Image: William James Topley/Bibliothèque et Archives Canada/PA-010532).

Les premières fêtes et l’influence américaine

C’est à partir du milieu des années 1880 que le premier lundi de septembre devient la date privilégiée par les organisations ouvrières pour organiser de telles célébrations. Auparavant, des fêtes ont lieu de manière sporadique, associées à des mouvements de revendication plus larges. Certains historiens associent d’ailleurs l’origine de la fête du Travail au Mouvement pour une journée de travail de neuf heures (1872). À partir de septembre 1882, la fréquence des célébrations s’accélère à la suite d’une convention ouvrière à New York. Forts de ce premier succès, la Fédération américaine du travail (American Federation of Labor) et les Chevaliers du Travail s’activent à promouvoir des célébrations ouvrières le premier lundi de septembre dans les États américains. Présents au Canada, ces syndicats y font de même. On trouve trace de pareils rassemblements à Toronto (1882), Hamilton et Oshawa (1883), Montréal (1886), St. Catharines (1887), Halifax (1888), Ottawa et Vancouver (1890) et London (1892).

Une fête légale

Alors que la fête gagne en popularité dans l’ensemble du pays, les organisations ouvrières font pression sur les autorités publiques pour que le premier lundi de septembre soit déclaré fête légale (voir Jours fériés nationaux). Les représentations exercées par les syndicats sont assez importantes pour que la Commission royale d’enquête sur les relations du travail avec le capital au Canada (1886-1889) recommande l’instauration d’une « fête du travail » par le gouvernement fédéral. Jusque-là la journée ne jouit d’un statut officiel qu’auprès de quelques municipalités, comme Montréal qui en fait un jour civique dès 1889.

À la Chambre des communes, le débat entourant le statut légal de la fête fait suite au dépôt d’un projet de loi parrainé par le premier ministre John Thompson en mai 1894. Adopté sans grandes discussions et sanctionné le 23 juillet, le texte modifiant la Loi relative aux jours de fête répond aux représentations des chefs ouvriers. Entre mars et avril 1894, les parlementaires sont inondés de pétitions provenant de plus de 50 organisations syndicales de l’Ontario, du Québec, du Nouveau-Brunswick, du Manitoba et de la Colombie-Britannique. Parmi celles-ci, on trouve plusieurs conseils régionaux des métiers et du travail de même que des assemblées locales des Chevaliers du Travail. Ce mouvement de revendication s’appuie sur des initiatives similaires orchestrées par les unions américaines, à la suite desquelles le gouvernement fédéral des États-Unis reconnaît lui aussi la fête en 1894.

Les provinces n’ont d’autre choix que de s’adapter. Par exemple, les parlementaires québécois réagissent en annonçant dans la Gazette officielle du Québec que les travaux des magistratures seront suspendus en prévision de la célébration. Ce n’est toutefois qu’en 1899 que la province accorde à son tour un statut légal à la fête, enjoignant les commissions scolaires à retarder le début des classes jusqu’après le premier lundi de septembre.

Défilés et fête populaire

C’est en grande pompe que l’on célèbre la fête du Travail en 1894. À Montréal, elle est organisée sous les auspices du Conseil des métiers et du travail de Montréal (CMTM). Le défilé se met en branle dès 9 heures, le 3 septembre, à partir du Champ-de-Mars. Organisée en divisions, la parade est réglée de manière à rassembler les syndicats d’un même métier. C’est l’assemblée locale Grande-Hermine des Chevaliers du Travail qui ouvre la marche, conduisant les participants jusque dans un parc où les attendent discours, pique-nique et jeux. À Québec, le Conseil des métiers et du travail choisit plutôt d’organiser une messe suivie de divertissements tels des compétitions de vélo, des courses et une partie de crosse.

Le défilé de la fête du Travail à Dawson City, Yukon, en 1906.
Le défilé de la fête du Travail à Dawson City, Yukon, en 1906 (Image: G. G. Murdock/Bibliothèque et Archives Canada-PA-022493).

Jusqu’au début des années 1950, la fête du Travail donne lieu à de telles célébrations partout au Canada. Les organisations ouvrières puisent dans le répertoire des fêtes de l’époque victorienne afin de négocier la fine ligne entre politique et loisirs. Car si l’évènement doit servir de tribune aux syndicats pour exposer leurs revendications, il participe aussi à la construction de l’identité de classe des travailleurs et se veut un temps de repos et de sociabilité hors des lieux de travail.

Défilé de la fête du Travail, Yonge Street, Toronto, vers 1900
Défilé de la fête du Travail, Yonge Street, Toronto, vers 1900 (avec la permission des Archives de la Ville de Toronto/Fonds 1568, Item 314).

Les festivités donnent également lieu à diverses représentations genrées lors desquelles l’image du travailleur de métier et de l’homme pourvoyeur domine. Bien que des travailleuses soient présentes et jouent un rôle dans l’organisation des activités en préparant la nourriture pour les participants, elles sont rarement l’objet du défilé. Leur participation ne cadre pas totalement avec la marche de style militaire et l’image de respectabilité que l’on impose alors aux femmes. Malgré quelques exceptions, leur contribution est souvent limitée à saluer la foule à partir des chars allégoriques en tant qu’épouses ou travailleuses auxiliaires (voir Femmes dans la population active). L’absence de travailleurs non qualifiés et non syndiqués restreint également la participation des travailleurs immigrants, des communautés racialisées et des Autochtones.

Le défilé est l’évènement phare et attire, selon l’endroit, des milliers de personnes, tant participants que spectateurs. Au fil du temps, il se complexifie. Prenant exemple d’autres défilés populaires, on y ajoute des chars allégoriques et des fanfares. Au Québec, la fête possède une forte connotation religieuse, qui s’accroît avec le développement du syndicalisme catholique, plus particulièrement avec la création en 1921 de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, devenue la Confédération des syndicats nationaux (CSN) en 1960.

Déclin de la fête du Travail

À partir des années 1950, les festivités perdent de l’importance. Elles attirent de moins en moins de participants. À Montréal, on essaie pendant un certain temps de remplacer le défilé par un spectacle et des évènements protocolaires, mais sans grands succès. Plusieurs raisons expliquent ce déclin. Selon l’historien Jacques Rouillard, l’avènement de la société de loisirs et de consommation fait en sorte que les gens sont plus tentés de quitter la ville ou de se détendre en famille que d’aller à la parade. La baisse de participation s’accélère aussi en raison des changements dans le monde syndical. Puisque la fête est traditionnellement organisée par les syndicats de métier, la montée du syndicalisme industriel — regroupant des ouvriers non qualifiés et semi-qualifiés — en modifie la portée et la signification. Tous ne se reconnaissent pas dans le discours appelant à la « fierté du métier » véhiculé lors des célébrations. De plus, la Guerre froide vient scinder les forces en différentes factions rivales, ce qui rend l’organisation des festivités plus difficile.

La fête est aussi victime d’autres manifestations concurrentes. Comme le soulignent les historiens Craig Heron et Steve Penfold, l’émergence de nouvelles célébrations au 20e siècle fait en sorte que la fête du Travail perd son monopole. Socialistes, communistes et marxistes célèbrent notamment le Premier mai, ou Journée internationale des travailleurs. Celle-ci acquiert avec le temps une signification plus militante que la fête du Travail, et bon nombre de syndicats choisissent de parader plutôt à cette occasion. De même, à partir du milieu des années 1970, la Journée internationale des femmes (8 mars) devient une célébration alternative pour le syndicalisme féministe.

De nos jours, la fête du Travail continue toutefois d’être soulignée formellement. Par exemple, des défilés se tiennent toujours à Toronto et à Ottawa. Ces évènements se mêlent aux célébrations informelles qui confèrent au premier lundi de septembre sa place dans le calendrier civique.

Défilé de la fête du Travail, 2008
Défilé de la fête du Travail à Toronto, 2008 (photo par Lance Dutchak from Concord, Ontario, Canada [CC BY 2.0], via Wikimedia Commons).